[Paul et Mike] #3 L’état de grâce (autrement que le politique)

[Paul et Mike] #3 L’état de grâce (autrement que le politique)

 

L’état de grâce passe donc premièrement par une mise en question radicale. J’entends aujourd’hui qu’il est terrible de ne plus considérer le FN comme une exception, de le voir comme un parti lambda. Le mal qui nous conduit au mal, c’est d’avoir fait du FN une exception justement, d’avoir empêché tout dialogue par la mise en quarantaine : l’exception est ce qui distingue, mais aussi ce qui distancie. C’est une sacralisation, en tant que la sacralisation est mise à distance de l’intouchable. On ne peut comprendre le sacré, car il est au-delà de la limite humaine. Nous avons fait du FN le parti du sacré, et par là même le dispensateur d’une politique du sublime, c’est-à-dire celle de la violence (comme certains lisent la politique du sublime dans la Terreur). L’exception FN a engendré sa mise à l’écart, bête terrible qu’on ne regarderait qu’œil mi-clos pour ne pas s’épuiser, à moins de le voir dans l’excès pur de la violence et de la confrontation physique, du camp et de l’internement forcé, dans l’impensable de la haine.

En ce sens, la politique de dédiabolisation du FN est peut-être ce qui nous est arrivé de mieux : la désacralisation du FN sera potentiellement sa perte, car nous pouvons maintenant le comprendre et donc l’assimiler. C’est un espoir de fin de Haine. La dédiabolisation est donc hyperbole : elle vient révéler par l’exagération ce qui peut être à l’origine de l’engouement pour le FN, au-delà de la haine. Dédiabolisation qui pourtant ne s’ajoute au fond qu’à ce qu’on refusait de voir auparavant : le monstre du front national, c’est le monstrum, celui qui est montré, et donc celui qui par renversement, par révolution, montre notre regard sur le monde, révèle nos catégories de pensée. Ne doit-on pas alors faire l’archéologie du Front National, comme Foucault a pu le faire avec les monstres de la maladie mentale ?

Paradoxalement, c’est évidemment aussi cette dédiabolisation qui permet sa potentielle accession au pouvoir présidentiel, que l’on ne saurait vouloir.

Il devient à ce titre nécessaire de s’opposer à notre dogmatisme de gauche, qui, par ce jeu paradoxal, a mis le FN sur un piédestal en le définissant comme infréquentable, finalement propice à cristalliser les mécontentements les plus divers. Cela passe par internet, où il y a une véritable défaillance du marketing de la gauche progressiste ; on ne sait plus se vendre, et l’on paraît extrêmement dogmatique. Le fait est qu’il ne s’agit pas d’avoir raison ou tort, et qu’il faut sans doute affirmer les choses avec conviction et parfois une certaine violence pour parvenir à les faire entendre. Mais à force cela créée l’hermétisme, et alors la gauche radicale devient vue de l’extérieur un « rassemblement de gauchiasses cosmopolites bisexuelles qui bossent pas et passent leur temps à demander plus » (j’amalgame un ensemble de termes trouvés ça et là, entendus ici ou là-bas : ce n’est pas de mon seul cru).

Encore une fois : le problème n’est pas d’avoir raison ou pas, et je me sens assez convaincu par les luttes de la gauche sur l’internet, aussi diverses soient-elles. Le problème est de tendre la main pour combler la fracture en la com-prenant, préfixe latin « cum– » « avec », en prenant avec, par le saisissement commun de ce qui crée la fracture. Il va falloir que l’on apprenne à saisir ensemble, la communauté de la préhension s’ouvre à nous (et avec, la communauté de l’appréhension possible). Et l’on ne peut attendre la main tendue d’un parti dont on a vanté la haine pendant des années et des années, avec pour but de l’empêcher de s’exprimer.

Il suffit de constater à quel point certains se gargarisent des résultats des élections sur Paris pour prendre la mesure de notre décalage. Non, le fait que le FN fasse moins de 5% à Paris n’est pas une gloire. Non, le fait que le FN ne soit pas à des scores élevés dans les grandes villes n’est pas une victoire. C’est au contraire le signe de notre défaillance, et des fractures territoriales qui nous divisent de façon de plus en plus importantes. Contre les privilèges parisiens, ceux de la petite couronne en plus disons (je m’y inclus, donc), mais aussi ceux des grandes villes, il y a un vote de classe, un vote des oubliés, de ceux qui n’ont pas la chance d’habiter à proximité d’une grande ville, d’avoir accès à des études facilement car il faut avoir les moyens de se loger dans la ville, des industries qui délocalisent, des commerces de proximité qui ferment au profit de ces immenses zones industrielles dans lesquelles il faut perdre son après-midi à la vacuité de la consommation qui nous fout au chômage.

Aspect géographique de la domination qui est trop souvent écarté au profit de ceux de la race et du genre, et qui doit appeler à une redéfinition de l’économie des privilèges que porte la gauche progressiste. Le souci d’une économie des privilèges est qu’une économie se définit par des valeurs qui prennent place dans un champ. Elle appelle nécessairement à des positionnements et donc à des hiérarchies. Hiérarchies qui sont quasi-invisibles pour ceux qui les perpétuent (et qui s’opposeront de ce fait à la simple appellation d’« économie des privilèges »), mais pourtant subies par d’autres. Je crois qu’il faut prêter attention à nos hiérarchies implicites pour combattre l’aspect structurel de la domination géographique : notre lexique est encore par trop définit par des parisien.ne.s, en somme. On ne peut quantifier la souffrance des gens, il ne faut donc pas simplement imposer un stigmate inversé, qui peut cacher par la dénomination, et notamment sur le champ de bataille qu’est internet, des dominations qui nous échapperaient (je pense notamment aux handicaps, ou ici à la géographie : sous une photo de profil se cache une vie, pas besoin de l’assigner à ses caractères les plus visibles, en reproduisant par là même le jeu de la structure d’assignation que l’on cherche à combattre).

Oubliés géographiques, sacrifiés à nos modes de vie, sacrifiés de la mondialisation. Ce que la sacralisation du FN montrait bien : ce qui est sacré, c’est ce qui est dernier lieu est à mener au sacrifice, comme le prisonnier aztèque qu’on élève au rang d’envoyé des dieux, intouchable pendant une année complète, et dont on arrache le cœur sur l’autel à la date convenue de l’offrande de sa vie au cosmos. Or, on ne peut demander à une partie de la population le sacrifice exigé par notre cosmologie consumériste.

Nous avons éludé la compréhension de ce phénomène de classes géographiques (qui sont aussi, souvent, économiques, évidemment) et que le FN s’est accaparé, que la gauche bien-pensante, mortifère, n’a pas su investir. Bien-pensante car dès qu’elle soupçonnait non pas un lien, mais une simple parole, une idée divergente de son dogmatisme, elle blacklistait : Guilly accusé de jouer le jeu du FN parce qu’il a étudié les disparités territoriales et a voulu mettre à jour le modèle du privilège en incluant sa composante territoriale (car cela faisait des banlieues des territoires qui n’étaient plus les seules à être dominés, tel qu’accepté par la doxa), Chouard évincé du jeu médiatique parce qu’il a osé admettre la possibilité de dialoguer avec Soral, récemment Yann Moix se faisait tacler en direct pour ses liens avec des gens d’extrême-droite. C’est donc comme la peste : ne les côtoyez pas, ça se transmet. Dogme incompatible avec une république unie. Je donne ma tête à couper en premier, jetez-moi la pierre : j’ai des amis d’extrême-droite, du bord le plus fascisant. Comme j’en ai d’extrême-gauche, d’un bord que certains disent parfois – à tort, il me semble – fascisant aussi. Si l’on ne peut comprendre ces bords, alors essayer d’unir ne vaut plus rien, et seule la mort nous rassemblera tous. Et les différences se résoudront en violence.

« Don’t shoot the messenger ».

Il faut donc prendre le risque de l’acte de foi, de la compréhension ; risque majeur, à prendre avec le plus de précautions possibles, et qui pourtant sera pris par certains, à coup sûr, comme une collusion avec le FN. Je n’appelle pas à voter pour eux, je ne le ferais pas moi-même, c’est hors de question. Néanmoins le soupçon de compromission est légitime, et il est fort possible que je me trompe : tant pis, au moins aurais-je essayé de tenter autre chose que la violence et qui veut tendre vers la fraternité. En ce sens je serais fidèle à mes convictions les plus intimes.

Poser la voie de la compréhension, c’est-à-dire sortir de la haine incompréhensible pour pouvoir rendre compréhensible, sans l’oublier pour autant, c’est l’autre voie possible pour nous libérer de la tension, de la fracture du pays, de la pression qui pousse à l’explosion. C’est aussi le seul moyen de faire intelligemment barrage au FN, en évitant que la situation ne se répète encore et encore. Parvenir à la compréhension, ce sera l’état de grâce.

A partir de l’état de grâce, pourra se mettre en place une politique qui prend en compte les exclusions, qui sont celles d’une partie de l’électorat du FN, et qui je le pense, convergeront étrangement pour les commentateurs avec les même problématiques que celles des militants ouvriers d’extrême-gauche. Alors, pas la main tendue à l’autre, par l’état de grâce, l’on sortira de la haine. Car elle n’était, au fond, que le symptôme du même problème que celui exprimé à l’autre extrême : le libéralisme économique et ses affres, qui ne peuvent profiter qu’à des classes moyennes supérieures et au-dessus d’elles, aux citadins et autres privilégiés géographiquement.

C’est ce pari que je veux tenter de faire, et il est éminemment risqué, car il postule du pouvoir du dialogue. Mais si le pari de l’état de grâce ne peut payer, alors je crois que notre démocratie est déjà par trop moribonde pour être sauvée.

[Paul et Mike] #2 Des vertus d’une psychanalyse sociétale.

[Paul et Mike] #2 Des vertus d’une psychanalyse sociétale.

Quel que soit le choix que l’on ait à faire, il convient de ne pas s’y limiter : l’action politique n’est pas que celle des urnes. Elle peut aussi être contestataire par d’autres biais. C’est ce qu’il faudra garder à l’esprit quel que soit le quinquennat à venir.

Avant même cela, il faut prendre acte du problème du Front National : il est hors de question qu’il soit réglé d’ici cinq ans si l’on continue ainsi. La politique de Macron l’ensemencera (et sa visite à l’usine Whirlpool l’a montré d’une façon un brin jouissive, un brin terrible), mais peut-être avons-nous un moyen d’agir pour aller contre ça. Une autre voie est possible, et elle peut dépasser la simple dialectique droite/gauche. Car si l’on suit la voie de la gauche un peu radicale, alors l’on est condamné au vote de privilégié :

  • voter Macron c’est voter privilégié, en ignorant sciemment les classes populaires qui souffrent le plus du libéralisme économique, et c’est donc manifester de privilèges certains, mais de les considérer comme moins importants que d’autres. En d’autres termes, on ne peut se le permettre qu’en étant soi-même que peu ou pas victime du libéralisme économique (c’est mon cas). Vote bourgeois donc.

  • voter FN, c’est voter privilégié, en ignorant sciemment les statuts de dominés des racisé.e.s, homosexuels et des femmes, c’est donc manifester de privilèges certains, mais les considérer comme moins importants que d’autres. En d’autres termes, on ne peut se le permettre qu’en étant soi-même que peu ou pas victime de discrimination (c’est mon cas). Vote blanc (cisgenre mâle pour les intimes).

Je caricature à dessein, mais il y a un fond de vrai derrière ça, je crois. Celui qu’on choisit avec le plus de facilité est celui qui, en un sens, définit nos privilèges, et la valeur qu’on leur accorde. Ne pas dès lors s’étonner de voir que le vote des ingénieurs et sortants d’écoles de commerce, d’agrégés bien installés et patrons va directement à Macron dès le premier tour, déjà présenté comme le vote utile contre le Front National. On aurait pu faire un découpage des classes sociales selon les votes tant les tendances étaient flagrantes. Retour à la réalité du politique : ce n’est pas l’abstraction dont on s’occupe tous les cinq ans, c’est le miroir de notre ancrage social, qui nous renvoie en pleine gueule notre position dans l’échiquier. Position informée par les conditions matérielles de nos existences, finalement, si l’on tend comme moi à penser que c’est l’économique qui définit des positions sociales et donc une culture dominante/légitime.

Sortie de l’aporie : voie qui cherche à dépasser les valeurs que l’on donne aux privilèges, qui tend à dépasser la dialectique des deux votes de privilégiés, voie idéaliste sans doute, mais qui mérite d’être posée. Car après tout, croire que l’on va renverser à terme le système financier en éclatant au marteau des distributeurs de billets, n’est-ce pas aussi un brin idéaliste, comme de chasser les puces à la pince à épiler sur un troupeau d’éléphants eux-mêmes juchés sur le dos d’une tortue géante voguant dans le cosmos ?

Cette voie de sortie de l’aporie, c’est celle de la compréhension, c’est l’état de grâce. C’est le réalisme aussi, mais quiconque tente de se faire entendre se targue de réalisme, alors pour ce que ça vaut. Il y a un excès d’énergie à évacuer dans notre société, une tension interne qui crée une pression croissante, et il faut ouvrir une valve, ou bien elle explosera toute seule, entraînant avec elle de nombreux conduits, ou bien la chaudière toute entière. On a vu comment un pari pourrait nous y conduire, aussi odieux et risqué soit-il, mais qui apparaissait comme seule possibilité de ne pas laisser la pression s’accumuler. Peut-être y-a-t-il un autre moyen, qui permettrait à la fois d’éviter la présidence au Front National, et de détourner la pression dans une direction moins désastreuse. Moins risqué dans l’immédiat en un sens, plus coûteux aussi en terme d’efforts sur nous-mêmes à faire, plus demandeur enfin car il exige de croire à la rédemption : croire que la haine viscérale n’est pas le principal moteur du vote Front National, contrairement à ce que l’on a tendance à penser immédiatement, contrairement à ce qui est rabâché en permanence, et qui ne mène à rien en soi. Que la haine n’est qu’un signe vers autre chose, un symptôme. C’est donc un acte de foi que demande l’état de grâce.

Acte de foi qu’il faut relativiser : tout le monde se rend bien compte de l’aspect systémique du FN – son lien avec la mondialisation –, on sait qu’il sera là dans cinq ans à nouveau, et dans dix, et ad vitam æternam si l’on ne fait rien. Pourtant on continue à faire comme si de rien n’était, à jouer sur le « FHaine », pour rappeler la xénophobie qui se cacherait derrière une dédiabolisation. Pas besoin de chercher pourtant, la xénophobie elle est visible, elle est même dans le programme. Les électeurs du Front National ne l’oublient pas. Il n’y a que nous pour faire comme s’ils l’oubliaient, parce que nous sommes pris dans un paradoxe d’une dangerosité folle : d’un côté nous reconnaissons la haine, de l’autre le caractère systémique de l’apparition, et c’est comme si l’on ne voulait pas faire le lien entre les deux, comme si l’on tentait de sauver notre peau en nous dédouanant, en disant que c’est la haine qui produit le FN et non plus le système, quand nous observons le système le produire.

Il faut se rendre à l’évidence : nous sommes aussi le système, nous produisons donc le FN.

Comment faisons-nous ce que l’on refuse de faire ? Je ne crois pas que le vote de barrage le permette en lui-même, je crois qu’il en est un effet pervers, qui renforce le FN mais qui est produit par le FN: c’est un effet d’auto-entretien. Non, ce qui crée le FN ce sont nos attitudes de biches apeurées, notre paresse intellectuelle, nos mimiques de vierges effarouchées quand on voit ceux-là se dire FHaineux. Le problème c’est que nous réduisons leur discours à une partie simple. Je ne veux pas dire que ces attitudes sont à l’origine du FN, je veux dire que nous l’entretenons par elles, par le déni. Comme une belle névrose qu’on répéterait indéfiniment de la même façon dans l’espoir vain de la conjurer. Seul espoir de la conjuration : une psychanalyse, faire le premier pas vers la névrose, dans le dialogue, non pas se perdre dans le symptôme, mais se reconstruire avec lui aussi, autrement. Ça ne veut pas dire oublier la dimension xénophobe du Front National. Ça veut dire interroger ses conditions de production, ce que l’on refuse de faire en se concentrant sur la seule haine.

Comprendre le FN, le désacraliser, voir l’hyperbole de sa dédiabolisation; cela seulement pourra mener à l’état de grâce.

[Paul et Mike] #1 Le meilleur pari.

[Paul et Mike] #1 Le meilleur pari.

Les périodes de changements politiques me rappellent pourquoi l’idée m’est venue de faire ce blog il y a bientôt un an. Il y avait une nécessité personnelle, permettre l’expression sur des sujets contemporains mais aussi m’allouer un espace d’expression libre, comprendre un peu plus littéraire, dans le même temps. Il y avait une exigence de méthode, toujours tenter de comprendre – à mon niveau très limité – avant l’épidermique, avant la fougue de l’idéal politique qui souvent est le mien et qui pourrait porter parfois plus à l’action passionnelle qu’à la réflexion. Un idéal politique qui est informé par ma foi, et donc par le message de paix et de tolérance chrétien. Il y a un temps pour agir, mais aussi un temps pour réfléchir. Difficile tension entre un activisme violent qui répugne et le militantisme de canapé.

Dans la déréliction gauchiste (rien de moins), il faut donc penser. Avant l’action il faut se demander quelles valeurs doivent y présider pour qu’elle ne soit pas que vanité du sublime de la ré-action, le fracas du verre, et le goût du pneu qui brûle. Avant d’accuser l’homme politique de laisser tomber des idéaux pour sa propre personne, il faut comprendre. Et poser la situation.

Pour quelqu’un qui se situe dans le camp de ceux qui ne tolèrent ni la domination de ces outres débordantes d’aisance et qui demandent encore à boire, ni la pauvreté d’amour du rejet de l’Autre, la situation est problème. Problème car elle appelle à un pari, avec comme enjeu le moindre mal.

Ou bien l’on vote Macron, et c’est le moindre mal du barrage, c’est le vote contre le Front National. C’est faire nous-mêmes front national contre le FN. Étrange conception de la démocratie, que l’on nous ressert en dessert écœurant de plus en plus souvent, et qui consiste à dire à une partie de la population que l’on refuse son expression, que l’on vote pour l’empêcher de s’exprimer. Et pour perpétrer le cycle du mécontentement, qui loin de disparaître, se renforce d’années en années. Le vote Macron, c’est pour ses détracteurs, l’uberisation de la société qui continue, c’est l’instigateur de la Loi Travail qui continue son œuvre libérale (quoiqu’il ne soit pas non plus libertarien dans son programme, entendons-nous, et même s’il partage avec eux les principes d’autorégulation des marchés : c’est la taupe des marchés, celle qui vient creuser un chemin suffisamment étayé pour permettre aux copains de passer sans craintes). Pour moi, c’est la voie tracée vers le féodalisme corporatif, tel qu’il émerge déjà en Asie du sud-est, et tel que la science-fiction, matériau de prédiction à toujours garder sous le coude, l’a souvent montré avec le cyberpunk.

Ou bien l’on s’abstient, ou l’on vote blanc puisque cela vaut autant (« oui, mais t’as fait la démarche, alors c’est pas pareil ! » ; si mon vote n’a aucun impact, le résultat est à peu près le même), et l’on prend le risque de faire passer le Front National au deuxième tour. Ce qui n’est guère réjouissant. Au menu : des débats infinis sur l’identité nationale, une alliance forte avec Poutine qui a mis ses services de propagande sur le coup (ils vont tenter de récupérer le mouvement de Mélenchon, à l’évidence), une politique de discrimination affirmée des populations musulmanes. Non que certaines questions ne soient importantes en elles-mêmes, en tout cas elles semblent importantes, mais peut-être à tort, pour beaucoup de français. Mais souhaite-t-on réellement un gouvernement dont l’action sera nécessairement orientée vers des politiques d’exclusions et non pas de penser ensemble ? Pas vraiment.

Voilà les termes du pari, à court terme. Et à court terme, il semble évident que le vote Macron est préférable : comme en 2002, faisons barrage, et en avant la jeunesse, recommençons encore une fois !

Sauf que voilà, à long terme, le raisonnement ne tient plus.

On a souvent affirmé que le vote Macron amenait à une politique qui favorise l’émergence du FN. Et rien n’est moins faux. D’une part économiquement, en créant des exclus, avec une politique de compétition économique qui amène à une diminution du niveau de vie des plus faibles, tout en admettant des largesses à ceux qui ont tout, si ce n’est plus. D’autre part symboliquement, car le vote de barrage pour Macron c’est dire à plus de 20% des électeurs qu’ils n’auront pas leur voix au chapitre. Et leur répéter d’années en années. 20%, c’est beaucoup. Envisageons alors les législatives : en réaction au sentiment d’impossibilité de changer le système, croissance du nombre d’élus front national, qui ne se priveront pas pour faire en sorte d’accentuer le mécontentement (le fn a voté pour toutes les lois cassant les droits sociaux au parlement européen). Dans cinq ans, le pays est mûr. Et si ce n’est dans cinq ans, ce sera dans dix, ou dans quinze, peu importe au fond : la légitimité du front national en tant que parti anti-système n’en sera toujours que plus renforcée, le nombre de militants accru avec la fracture sociale continuée par les politiques libérales. Les mesures n’en seront que plus agressives, que plus dangereuses donc.

Alors ce qu’on appelle le mal pourrait triompher royalement. Au vu des statistiques du vote policier, maintenir l’ordre et faire taire l’opposition de la rue ne sera guère compliqué, ou en tout cas ne suscitera que peu de cas de conscience. Ce qui se joue dans les affrontements avec la police n’est pas neutre. Quand la moitié des dépositaires de la violence légitime votent à l’extrême droite, ne nous étonnons pas que les manifestations de gauchistes soient violemment réprimées, quand celles de l’autre bord politique se déroulent peu ou prou sans anicroche. La politique est sport de combat.

A l’inverse, on peut faire le pari, risqué, que le passage du Front National permette de laisser échapper un peu de la pression à laquelle est soumise notre société, par l’écoute de la part de la population qui s’exprime par ce biais. Ça permettra au front national de révéler son vrai visage : ce n’est absolument pas un parti anti-système, bien au contraire. Soulager la pression, en autoriser la dépense, mais aussi la canaliser : les contre-pouvoirs pourraient être efficients, et les législatives faire un barrage intelligent à la politique d’extrême-droite. Plus intelligent parce que bien plus subtil. Les risques sont immenses, mais le sont-ils moins qu’un extrême porté à l’acmé de sa pression d’ici cinq, dix ans ? C’est bien pour ça qu’il y a un pari : on ne peut réellement mettre en balance les deux. Plus, pouvons-nous autoriser, en conscience, que le FN soit au pouvoir, en refusant le barrage ? C’est là le problème, et il n’y a pas de réponse miracle.

Acculés dans nos vaines sincérités, nous sommes, nécessairement, condamnés à choisir dans deux semaines ce qui ne devrait l’être. Qu’il s’agisse d’un bord ou de l’autre, il faudra se prononcer, en gardant à l’esprit qu’il s’agit toujours du mal, et que jamais il ne repose.

Mais doit-on vraiment rester dans l’aporie ou n’avons-nous pas les moyens déjà, présents devant nous depuis longtemps mais comme aveuglants, de répondre à la situation désastreuse ?

[Fatras] #1

[Fatras] #1

Les rues parisiennes bouillantes et tristes s’écartent pour laisser place à des soubresauts d’intimité, dans les méandres de l’île de la Cité. Ce ne sont pas des ruelles. La ruelle est trop philosophique. Ce sont des petites rues bougonnes qui ne sont pas là pour attirer le chaland à coups de Marks et Spencer. Elles tirent une tronche de trois pieds de long, quelle que soit la saison, et la motocrotte les évite. Les trottoirs sont souvent maculés de tâches de merde, alors il faut pratiquer son slalom sans skis. Pas chassé à droite, tendre la jambe à gauche, grand écart. Loupé. Schuss. « Déjection ! » il faut bramer quand on se ramasse.

Il y a de petites fenêtres, sortes de rivages voyeurs de chaque côté du ruisseau de pavés. Derrière l’encadrement, le feu du jour perce l’intérieur des logements, et on peut voir des petits tas lacaniens de trucs : qui une bibliothèque, qui une ronde-bosse contemporaine à vagues relents africanistes, qui une sphère lumineuse qui dans une douce lumière donne une odeur de nuit. J’avance en évitant les mines canines jusqu’à l’angle de la rue des Ursins. Il y a un visage de faune qui dégobille de la flotte en contrebas du trottoir en contre-haut. De l’autre côté il y a une lourde porte en bois, à gonds ferrés. C’est une chapelle, je crois. Derrière une fenêtre en arc plein-cintre il y a un type avec un habit raide corbeau. En face, accoudés au grillage qui surplombe quelques marches, les troupes de la mairie de Paris taillent le bout de gras et se tournent les pouces devant leur utilitaire Renaud. Leurs uniformes jaunes stabilo et verts velleda sont constellés de tâche d’encre d’aqueuse. Ils ont ouvert une bonde qui pisse à grands flots dans les caniveaux, et ça sent bon les eaux de pluie stagnantes sur le pavé frais.

J’avance maintenant sur le pont Au Double . Les clochés du bossu m’écrasent déjà. Entre les deux berges, un accordéon grelotte. Son joueur le fait tressauter en tout sens, pouic, pfooon, et tente d’extraire des notes du gargouillis. Il y parvient, et mince : Piaf. Parce qu’il le faut, et parce que l’Oiseau a assassiné l’honnête profession des accordéonistes parisiens. Devant nous, un gars escalade la rambarde rouillée, et saute. Ploc et plus rien, il coule à pic. Une pierre de plus dans le cordon ombilical français. L’accordéon a atténué le boucan du suicidé, tant mieux. Rien de plus désagréable que le son de la vie.

J’aime malgré tout le son de l’accordéon. C’est Paris. C’est cliché, mais c’est Paris. J’aime les clichés. Dans un bouquin obscur, Deleuze définissait le cliché comme un « schème sensori-moteur ». C’est toujours drôle le romantisme de Deleuze, schème sensori-moteur. Je continue sur ma lancée, je dépasse le pont, et toujours le Piaf roucoule. Je me sens parisien pour une seconde et demie. Schème : c’est l’éclaté, sur lequel tu as toutes les parties de ta machine, l’exploded, c’est la pluie et les lunettes rondes, l’amour au café de Flore. Et l’accordéon. Sensori-moteur : les sensations, et ce qui fait mouvoir. Et alors je bouge ce que je suis. Piaf ! Et je suis parisien, je suis dépris de mon existence un instant. L’existence m’emmerde souvent, oscille avec la grâce, alors j’aime les clichés : c’est le médiocre de la vie, qui prend toute la place, comme une maîtresse dans le lit après l’amour.

J’ai passé l’hôtel de ville, carrefour de la rue de la Tacherie. Je me dirige vers Châtelet. Bonhomme rouge, je m’arrête, une idée, je sors mon carnet. C’est pas mon carnet habituel, celui-ci je l’ai eu gratis avec un Camus pour un de ses cinquantenaires quelconques qui avait fait vendre du papier chez Folio. La couverture est illustrée par Jacques Ferrandez, une aquarelle d’Alger. Ça fait un peu Sempé du pauvre. Je note « poids du vide ». La formule me plaît, alors faut pas l’oublier. Mon carnet habituel est resté sur ma table de nuit, près du noyé. Une femme qui m’aime me l’avait offert, et c’est un carnet simple couleur papier bible, elle a collé sur la couverture des pages découpées d’un Shakespear en VO pour que ça fasse intello. Ça m’avait plu, parce que c’est cliché, alors je l’ai aimée. Elle avait inscrit avec un marqueur rouge, une déclaration d’amour, avec sa peau dedans, un extrait de L’Herbe rouge. Et ça m’avait plu, parce que c’était juste aimer, alors je l’ai aimée, et c’était la grâce.

Schème sensori-moteur. C’est le mode d’emploi pour stopper d’être. Pour se déprendre de l’existence un moment. C’est pour oublier ce qu’on est maintenant, et qu’on est jamais assez, et qu’on est toujours trop, et qui n’est rien terriblement rien qui passe et se casse et se brise et nargue la mort mais pour un temps juste un seul temps, un soupir sur une partoche. Le cliché c’est l’oubli du moi. Le moi c’est le poids du vide. La pesanteur d’être inassouvi, jamais rassasié. Manque. Le cliché c’est le daguerréotype de l’ancêtre qui est fiché dans un mur du salon, un peu oublié, mais qui dit la personne toute remplie, qui chuchote une époque dans le creux des rêves, celui qui est dans le flanc des oreilles. Sur le trottoir arrive droit devant moi une fille, jeune, peau olive, carré plongeant dégueulasse à force de teintures bas de gamme rousses qui ont fait de la filasse ondulante de sa chevelure, un grain de beauté sur la ride du sourire, et des lèvres charnues. On ne voit que ses lèvres. Elle me jette une œillade, me jauge de la tête aux pieds. Gueule mignonne, menton droit, habit bourgeois, le trench en laine noir fait qu’elle passe son tour. J’entends les talons des Doc’s accélérer leur rythme en passant à mon niveau, dans un froissement de parka militaire payée bien trop cher en friperie. A ce moment là s’ouvre un gosier infernal qui me souffle une haleine de poix chaude sur le coin du râble. Comme si une chaudronnerie d’antan fonctionnait encore après tout. Les murs sont délavés, sur le bois de la façade adjacente la peinture se craquelle, c’est une peau crevassée de partout. Il y a de la poussière dans chaque recoin du cadre de la large fenêtre, et des restes d’affiches mâchouillés par la pluie. A l’intérieur du … , des parisiens se pressent les uns contre les autres et déjeunent à de longues tables, jouent amicalement des coudes dans une atmosphère chique. Une femme, quarante ans, tailleur Chanel, peau claire et très maquillée, se lève fourchette en main et la plante dans l’œil de son commensal le plus proche avant d’arracher le contenu du globe oculaire. Le type hurle de rire. C’est à la dernière mode, très spirituel, on se gausse.

Plus loin dans la rue … il y a une vieille, du genre celles qu’on appelle petites vieilles sans même y penser. C’est pas juste une question de taille. On dépasse ensemble sans même un regard un pauvre qui traîne là. Les français sont éduqués à ne pas aimer ceux qui n’ont rien. La vieille ressemble à ce que j’imagine de mes amies parisiennes lorsqu’elles auront atteint l’âge de s’en foutre, acmé du mauvais goût. Un tailleur tulipe, une toque à poils longs marronnasse et un manteau imprimé léopard violent. Les talons hauts crissent et grattent le pavé. Elle y est. Dans l’oubli du poids du vide. Et c’était le sein du monde.

[Paul et Mike] Le prêtre est-il un célibataire névrosé?

[Paul et Mike] Le prêtre est-il un célibataire névrosé?

Il y a un petit truc étonnant qui fait tout un tintamarre dans l’Église française depuis hier, l’affaire David Gréa. Ou le Gréagate si vous préférez, puisque c’est à la mode. Et ce petit truc va nous permettre de causer d’un autre truc, plus gros cette fois, qui est un problème important de l’Église contemporaine à mes yeux. Laisse-moi te résumer le tintouin en deux mots.

Le gars David, bah il est prêtre, parce qu’il croit en Dieu, qu’il a reçu un appel via le divin et infini smartphone, qu’il veut avoir le passe priorité pour manger les hosties et tout le toutim. C’est le genre de prêtre qu’on aime bien, le gars David, parce qu’il se consacre vraiment à ses ouailles, qu’il est jeune, dynamique, que pour un peu on lui proposerait un poste de cadre dans une start-up parisienne tant il est proactif, qu’il attire les gens vers une Église qu’a souvent une gueule un peu moribonde, qu’est ouvert, tolérant, qui refile des taches à chacun pour que chacun se sente utile et ait sa place. Bref, David c’est le genre de prêtre que t’aimes avoir, parce qu’il fait bien son boulot, vraiment bien, et que son boulot c’est l’engagement de sa vie.

Sauf que voilà, David a rencontré une femme. Oh c’était sans doute pas quelqu’un d’exceptionnel à la base hein, peut-être une paroissienne. Une confession plus tard, le col romain devient sexy, tout dérape et mazette, David aime un être de chair. Il ne peut plus se contenter de la présence rassurante dans le cœur rouge du tabernacle, ni de la splendeur des psaumes à l’heure des laudes, ni de la compagnie de Germaine, la vieille sacristine toute replète qui a décidé de donner sa vie à Dieu autrement que par le biais d’une grande cérémonie avec pompes et orgue braillant, en étant là tous les jours pour préparer de quoi célébrer le Mystère : il veut autre chose, il veut une femme, la femme qu’il aime.

Et là il se passe un truc intéressant, parce que en général c’est plutôt le truc qu’on cache chez les prêtres, aimer une femme. Ça fonctionne un peu comme chez les médecins, ou les députés : l’erreur professionnelle sera cachée par les copains, bon gré mal gré, c’est l’omerta pis c’est comme ça, na. Bon sauf que chez les médecins, ça marche comme ça aussi quand on tue quelqu’un par mégarde, les prêtres dénoncent les actes graves. Le plus souvent. Et bien dans le cas de David, on l’annonce, au cours d’une messe. Et c’est fait de façon plutôt saine : il aime quelqu’un, il va se marier, il est triste de les quitter mais c’est à ça que l’appelle Dieu. Pas de remords, pas de culpabilité outrancière.

Mais alors quel intérêt à ce que tu fasses cet article, Pistolaser, de ton petit nom Clavier, si tu tapes pas un peu ni sur l’un ni sur l’autre ?

Bah c’est que ça fait malgré tout du barouf, cette histoire. Et pas dans le sens attendu. On aurait pu croire à une dénonciation collective, à un haro sur le bandant, des excuses publiques demandées, on nous a trompé !; il n’en est rien. Il faut déjà saluer cela.

Ce qui se passe est différent, et bien plus révélateur en un sens. Une flopée de prêtres y vont de leur mot sur l’importance de leur célibat, de leur engagement donc. Parce qu’apparemment les femmes dans l’Eglise ne sont pas célibataires aussi, mais passons. Là un truc fait tilt. Pourquoi parler du célibat ? Pourquoi lui donner telle importance ? Le problème soulevé par la démission du Père David Gréa n’est certainement pas le célibat en lui-même mais bien la fidélité comme épreuve. Et pourtant, le célibat reste le point central des discours, comme si l’engagement du prêtre ne tenait qu’à ça, au fond du fond. Cela me conduit à trois remarques.

1°) D’abord, on voit que sous les publications des prêtres sur le célibat s’amassent, comme autant de sauterelles, les commentaires bourrés de gratitude, qui remercient et louent le prêtre de son engagement. Engagement dont il n’a été question qu’au travers de la question du célibat. On passe donc allègrement de la partie au tout, ce qui n’est pas sans me gêner. Car le célibat n’est qu’une infime partie de l’engagement, fait partie de la condition des prêtres et non pas de leurs actions directement visibles pour les fidèles, bien qu’il puisse le conditionner. En d’autres termes, être célibataire ne fait pas d’un prêtre un bon prêtre, il n’en fait qu’un prêtre. Ce n’est pas un corrélat de la sainteté, la sainteté s’exprime par des actes. C’est d’ailleurs pour cela que l’on est censé regretter le sacerdoce de David Gréa : non pas pour sa capacité à se retenir de se mettre en couple pendant toutes ces années, mais bien pour ce qu’il a mis en place, ce qu’il a contribué à créer.

2°) On est donc en un point assez tendancieux chez les prêtres qui parlent du célibat ainsi. D’une part, parce qu’ils entraînent une certaine forme de culpabilisation des fidèles qui est à tout le moins exaspérante, comme s’il fallait les remercier d’avoir fait ce choix pour nous, alors que ce choix ne détermine en rien ses actes, car comme on l’a vu, il n’implique pas de relation directe de cause à effet, ce n’en est qu’une cause secondaire. N’oublions pas dans ce contexte que le « merci » est aussi, étymologiquement, celui de la pitié, on demande merci pour la vie, pour être épargné. D’autre part, parce que cela contribue à ne les envisager que selon leur condition de prêtre, selon leur statut, leur autorité, et cela montre qu’eux-mêmes tendent à ne s’envisager qu’ainsi.

3°) Je cite un message facebook de prêtre, de Pierre Amar du Padreblog, auquel je fais en partie indirectement référence dans le reste de mon propos :

« Parce que le célibat consacré ne cesse de poser question aux générations d’après mai 68 à qui on a juste dit « sortez couverts ! ». Le célibat pour le Seigneur proclame que Dieu peut combler un cœur. Profondément. Durablement. Il offre au monde le témoignage d’un engagement total : notre époque n’en a-t-elle pas besoin ? ».

La référence à mai 68 veut bien dire ce qu’elle veut dire : on parle là de la libération sexuelle. A cela on oppose quoi : l’absence de sexualité, c’est ce que le gars curé ajoute un peu plus loin

« Mais on peut vivre sans activité sexuelle… sinon, moi, je serais mort depuis longtemps ! »

Oui, oui, ce que vous entendez ce sont les gémissements des freudiens qui pleurent des larmes de sang. Ce qui est franchement drôle, c’est de voir des prêtres conspuer un système du tout-sexuel en invoquant le non-sexuel : ce n’est qu’une manière de parler du sexuel, là encore, tout comme dans l’opposition thèse-antithèse il n’y a qu’une totalité, que l’englobement d’un tout. En parlant du célibat comme de fondement de l’engagement, on végète donc dans le prisme du sexuel, et non pas du autrement que sexuel, dans ce que Levinas appellerait infini, c’est-à-dire ce qui ne peut être pris par une totalité « L’idée du parfait est une idée de l’infini. La perfection que ce passage à la limite désigne, ne reste par sur le plan comme au oui et au non où opère la négativité. (…) L’idée du parfait et de l’infini ne se réduit pas à la négation de l’imparfait. La négativité est incapable de transcendance. » (in Totalité et infini, p.31). Dans la négativité du célibat opposé à la sexualité, on côtoie la figure de l’Ouroboros, ce serpent qui se mord la queue, car pour dénoncer la sexualité à outrance on parle soi-même du sexuel, dans l’outrance que peut représenter le célibat pour le prêtre. Fin de la transcendance sacerdotale.

Il me semble que dans ces remarques se tiennent deux enjeux majeurs de l’Église contemporaine :

  • les prêtres se fient de plus en plus à leur statut, à leur condition de prêtre et moins à la sainteté à laquelle ils sont appelés par leurs actes. J’écris cela en ayant en tête ces divers passages de l’Évangile dans lesquels Pilate demande à Christ s’il est roi des juifs, et lui de répondre « c’est toi-même qui le dis » (Marc, 15.2). Je ne crois pas qu’il n’y ait là que rhétorique, il y a aussi exemplification de l’importance de la reconnaissance de la sainteté à laquelle nous sommes tous appelés par l’autre qui regarde nos actes. Se fonder sur un statut qui demande aux fidèles des louanges, ou bien remerciements, est une corruption du message christique et de l’humilité à laquelle le sacerdoce prétend. Le remerciement et la louange ne sont pas corrélatifs d’une condition mais bien d’une action : c’est autrui qui dit ce que l’on est, comme Pilate dit à Jésus qu’il est roi des juifs. Il ne s’agit pas d’une imposition de son statut par le prêtre mais d’une assignation à une identité par les autres, et ce sont deux choses différentes. C’est bien pour cela que David Gréa est un bon prêtre et doit être loué en tant que tel, mais non pas d’autres qui sous prétexte de leur autorité font bien ce qu’ils veulent, et ce qu’importent les avis du troupeau dont ils sont censés avoir la charge. Si l’on considère l’action du Christ comme politique – ce qu’elle était évidemment aussi, étant donné qu’elle s’inscrivait dans le champ humain –, elle allait tout droit contre cela, en questionnant la condition des prêtres.

  • Ces messages de prêtres se font dans le cadre d’une Église moribonde en France. La nécrose de l’Église, le manque d’engagement, est aussi lié aux deux points que l’on a signalé : d’une part la corruption des prêtres par le système même, qui les fait voir de façon binaire la réalité (sexuel/non-sexuel) en lieu et place d’y voir une source d’infini, l’Eucharistie, ce qu’il faut réussir à montrer en priorité. L’on ne peut espérer convaincre, recruter, en se plaçant implicitement dans le système que l’on cherche à combattre, mais seulement en se tenant dans l’autrement. D’autre part, la décrépitude de l’Église française est aussi le fait de ces prêtres qui tiennent bien plus à leur condition sacerdotale qu’à leur appel à la sainteté par les actes. Comment un jeune pourrait-il croire à cet infini auquel on est censé l’appeler, lorsque l’on rejette le peuple, lorsque qu’on se vautre dans les secrets artificiels, les glorieux artifices, d’un Mystère que l’on veut garder à soi, lorsqu’on utilise de l’argent à des fins aussi ridicules que l’allongement d’une distance entre l’autel et les fidèles, alors que tant de gens crèvent la dalle dehors ? La corruption de l’argumentaire est le corrélaire d’une corruption de ce en quoi, de ceux en qui, ces hommes sont censés croire.

J’ai fait – trop – long, mais c’était important à mes yeux. Je tiens à préciser que j’ai utilisé les termes « les prêtres » d’une façon par trop indifférenciée, générique : de nombreux prêtres font très bien leur travail et ne se tiennent pas dans la ligne problématique que j’ai indiquée. Eux se distinguent par leur sainteté. D’eux, l’on entendra guère parler, les actes de foi, la beauté humble, n’a guère à se montrer sur les réseaux sociaux et sur internet. De ceux qui sont seuls, pauvres curés de campagne, et qui se suicident par manque de reconnaissance et par solitude, on entendra guère parler non plus. Nous n’aurons que les vagues relents de cette bourgeoisie sacerdotale, qui, parodie de l’engagement politique, s’évertue à défendre les méritants en travestissant leur combat.

Je ne me place pas en chantre de la sexualité ou du libertinage. Au contraire, j’ai toujours du mal à entendre des hommes parler de leur amour des femmes pour me faire l’apologie de la partouze. Égoïsme de l’être. Le célibat a des qualités, sans doute. Il ne doit pas cependant devenir un étendard, au risque de se mordre lui-même la queue.

[Paul et Mike] Tous des journalopes?

[Paul et Mike] Tous des journalopes?

Je matais ce soir le 28minutes, le journal télévisé d’Arte qu’on a pris l’habitude chez moi de regarder en dînant. Pour éviter que l’un dît oui. Humour. J’aime bien Arte parce que ça me donne l’impression qu’on me prend pas pour un débile. Je me sens moins con du coup, merci télé.

Oui oui, cet article sera écrit sur ton très (très) libre. Parce que voilà, ici c’est chez moi, si j’veux m’balader à poil en charentaises j’ai le droit.

Bref, le sujet du jour était la défense de Fillon concernant les affaires dont il est accusé actuellement, le Fillongate. On va pas récapituler, le mec a joué, a triché, est censé avoir perdu, mais ça suffit pas parce que bon hein, c’est un homme politique. Toi tu voles un pain au chocolat tu vas en taule, ou bien pire, t’as Jean-François Copé qui te cite en exemple, faut pas faire le mariole, t’es prévenu. Eux ils s’en branlent, immunité diplomatique tu vois. Oui parce que bon, vu leurs discours, vu les aberrations qu’ils balancent, difficile de croire qu’on vit dans le même pays.

Fillon se défendait en invoquant le sacro-saint amendement, devenu constitutionnel sans doute vu le nombre de fois à la semaine qu’il est employé, de l’acharnement médiatique. Ah Ah! La faute aux journalistes, ils en veulent à ma peau! Bande de salauds. Pis les présentateurs d’Arte de poser la question de la haine du journaliste qui semble exister actuellement, et qui se cristallise (là vous devez vous dire whooo on a pas vu la même émission: normal, j’extrapole) sous le nom de « journalope ». Journalope désigne un peu tout, du journalisme sur des sujets dits de Gôôôche (ex: culture queer) ou qui traitent de l’Islam en le montrant sur un jour bienveillant, ou bien du journalisme qui fait juste son travail d’information. Oui oui ça désigne beaucoup de choses, un peu tout, donc un peu rien, et en général quand on en veut aux scribouillards on peut l’utiliser de façon un peu indifférente. Mais en général c’est plus à droite et en particulier à l’extrême-droite qu’on l’emploie allègrement. Parce qu’on assume que l’journalisme est d’gauche m’voyez.

Laissez, faudrait pas se poser trop de questions, ça dérangerait.

Les présentateurs postulaient d’un désaveu du journalisme de la part d’une partie des français, et posaient la question de l’ambivalence entre la volonté de transparence de plus en plus importante, et la méfiance vis-à-vis de l’information journalistique. Une philosophe déclarait qu’il fallait savoir de quoi on parle, des catégories d’informations blablabla. Non, je ne crois pas que ce soit le fond du problème. Je crois que nous n’assistons pas à une crise du journalisme, mais que cette crise est un symptôme d’un problème plus grave: une crise de la croyance. Rien de directement religieux là dedans, même si je pense qu’il y a un lien potentiel à faire.

Mais attends monsieur Pistolaser, monsieur du Clavier, l’information journalistique est sensément objective, point n’est besoin de croire à quoi que ce soit, il faudrait digérer le fait comme une réalité et c’est tout. Et bien non, jeune freluquet.te, toute information peut être ingérée de la sorte, mais selon le degré de légitimité de la-dite information. Cette légitimité est déterminée avant tout non pas par le degré d’objectivité qu’elle possède, mais bien par le paradigme de croyance dans lequel on se trouve. Un exemple: il y a quelques siècles, la France est sous le paradigme du divin, on peut dire sans problème et cela est accepté sans contestation que la résurrection est attendue, et qu’acheter des indulgences aidera forcément à franchir la bonne porte céleste, celle ousqu’on a pas les flammes et les diablotins au cul. Ce n’est pas être arriéré, c’est croire autrement. Le paradigme contemporain est celui de la rationalité scientifique, de la technocratie: il faut écouter l’expert, il faut du chiffre, il faut des statistiques ou de l’observation de terrain et alors seulement l’information est légitime. Le microphone, la pellicule, sont les miracles de notre ère: ils captent directement le réel, de façon quasi incontestable. Toute information devient ou chiffre, ou flagrant-délit.

Ce que je crois, c’est que nous traversons une crise de la croyance, une crise de notre paradigme de légitimité. Et cela est du à plusieurs causes qui s’emboîtent les unes dans les autres:

  • l’apparition d’internet et des flux gargantuesques d’information: il y en a partout, tout le temps. Nous sommes en permanence soumis à de l’information, et selon une diversité de sources inégalées jusqu’à présent. Le chrétien du début du XVIIe, qu’a-t-il comme source d’information sur le monde? Le prêtre du coin, le dignitaire, le texte religieux. Le monde est réduit. Dans un tel contexte, une catastrophe peut se produire à deux cents kilomètres, que t’en as pas grand chose à cirer, que t’en sais rien. Oralité de l’information qui limite son déploiement, et légitimité du Texte: la Bible justifie beaucoup de choses. Aujourd’hui l’information est immédiate, sans intermédiaire humain même: des caractères sur une page internet au creux de ma main.
  • avec cette multiplication des flux, se produit nécessairement un effet de flou et de vague qui empêche de distinguer la bonne information de la fausse, à moins d’y être entraîné. Tout le monde peut s’exprimer, peut parler: trop de voix, trop de différences. Tout est ramené sur le même plan: c’est la médiocrité, le nivellement par le moyen. Toute information étant ramenée au même degré de légitimité, qui est celle de sa seule existence, de sa seule persistance dans l’espace immatériel, de son être pourrait-on dire spatial, il devient impossible de justifier de plus d’objectivité qu’un autre. Après tout, quelle autorité supplémentaire as-tu par rapport à un autre? Un diplôme? Lui a fait une vidéo, et il me parle directement, et ça concerne ma vie à moi, mon existence quotidienne, toi ton truc je le vois pas. Le consommateur d’informations est un Saint Paul, de plus en plus.
  • voir pour croire, ou croire en l’indistinguable, la limite est plus fine qu’on veut bien le penser. C’est que du fait de la médiocrité de la légitimité de l’information, la seule autorité qui semble digne d’être crue est une totalité, qui dépasse nécessairement ce qui est visible directement. C’est le système, c’est le complot, c’est le sionisme et les illuminatis. Tout étant visible, trop visible, n’ayant pour légitimité que son apparition, on ne peut plus croire en rien d’autre qu’en ce qui n’apparaît pas, hors ce qui nous touche directement, et qui doit bien être invisible alors. Le système des croyances s’inverse, et ce n’est plus le chiffre, le rationnel qui compte, car le rationnel est bien trop discutable: deux échantillons statistiques montrent des choses différentes, une explication mathématique a été apprise à l’école (les dominants, ceux qui veulent cacher le complot, donc tromper).

Nous nous dirigeons, petit à petit, vers un système de croyance dans lequel s’opposeraient deux extrêmes, ces extrêmes de la transparence toute nue des politiques, et du journalopisme. D’un côté la croyance au trop visible, à la vie quotidienne (le vlog). De l’autre la croyance à l’invisible, à ce que l’on veut cacher: le suprainformationnel. Dans l’entre-deux, trop de flou, trop de vague, on ne sait plus que croire: mammifère en voie d’extinction, à la voix de plus en plus faible, perdue dans les grognements multiples.

La solution? Ou bien l’on retire l’information constante à ceux qui ne sont pas formés à la décoder dans le paradigme qui se meurt, ou le droit à s’en servir (le vote). C’est la dictature de l’éducation, du contrôle de l’information, et l’on ne sait où elle peut s’arrêter. Ou bien l’on s’attelle sérieusement à la tâche de penser ce nouveau paradigme, et l’on développe de nouveaux média de connaissance selon un nouveau mode de légitimité. Ce qui semble peu compatible avec le modèle économique du clic et du titre putassier.

J’ai pas la solution, en somme. J’ai déjà du mal à me faire à l’idée que mon esprit critique et moi sommes bientôt à remiser au placard. Alors il va falloir croire en la seule chose qui est constante dans son inconstance, tout en avançant sur les nouveaux chemins de la connaissance, croire à l’improbable, à la nouveauté pure, intransigeante aussi, croire à l’humanité.

Allez, un effort, on peut y arriver au moins un peu.

[Nouvelle] Le père Noël est un clodo

[Nouvelle] Le père Noël est un clodo

Sur le boulevard trônait, ver luisant dans le lointain bruissant des nuits parisiennes, l’immense pancarte de la galerie marchande. Sur son pourtour jouait une complexe mécanique d’ampoules et de diodes multicolores qui, comme autant de notes sur une partition lumineuse, s’assemblaient pour faire surgir de nulle part les cervidés du vieux bonhomme à traîneau, une pluie d’étoile filantes, ou bien une gargote de pains d’épice au faîte de cerises confites. Au centre de ces paysages féeriques se succédaient, dans un ordre toujours similaire, un paquet d’images destinées à fourrer dans la hotte du plus grand nombre de nouveaux présents indispensables pour au moins une dizaine de minutes. Ici c’était le dernier parfum Gabbana. Plus par là le jupon à froufrous de chez Dior. Plus après la Fnac exposait à grand coups de rabais exclusivement mensuels le dernier package qui permettrait à de jeunes gens à l’insoupçonnable talent de s’improviser photographes d’art le temps d’une promenade sous les tilleuls du Luxembourg. Plus tard encore suivait la paire de boots fourrées à franges, dont on vanterait avec toute la morgue du sérieux connaisseur les qualités calorifères, en clamant haut et fort que leur port par une douzaine de donzelles à la mode sur Insta n’est que pur hasard, coïncidence incroyable, d’ailleurs on se les était procurées bien avant leur succès publique, entendons-nous. Les galeries farfouilles concurrençaient de leur propre affiche changeante celle, voisine, du Printemps, en faisant du racolage auprès de jeunes garçons sensiblement plus excités par l’odeur de la poudre et le cliquetis cliquetas des douilles fumantes qui s’écrasent en cascade sur des sols étrangers. C’était un nouvel exotisme vidéo-ludique, qui consistait en substance à apporter la paix virtuelle à grands renforts de détonations et d’invectives sur les canaux vocaux du jeu internet. Le représentant de cet Éden de la simulation guerrière était une grande barrique, camouflée d’un treillis pour passer inaperçu parmi ses copains barbouzes, chargé comme une mule, et à la gueule étonnamment bien en place pour un vétéran. C’est amusant comme la guerre n’abîme plus de nos jours. Sur sa mâchoire carrée il y avait moins de cicatrices que sur celle du gars commun qui à la bourre se lacère le trognon à grands coups de bic en plastoc canari.

Au-dessous de ces immenses affiches se pressait une foule de badauds pressés, c’est-à-dire qu’ils étaient ébaudis par les lumières mais se pressaient bien vers un but défini, qui se pressant pressaient des amoureux badinant contre les banderoles qui pendaient le long des murs, ce qui allait empêcher le jeune amoureux désespéré de pouvoir cacher qu’il bandait. La jeune fille qui se pressait de toute sa poitrine contre lui fit bien entendu mine de ne rien sentir, flattée de la turgescente réaction qu’elle avait pu susciter. Et ils passèrent devant les portes-glaces du hall d’entrée, tournèrent à gauche dans la rue Charras et disparurent sans laisser de trace aucune. Là une femme autour de la quarantaine faisait des achats conséquents, qui sonnaient – dans un coin de sa cervelle inaccessible autrement que par le dialogue avec un type très qualifié vautré sur son calepin – comme autant de reliquats substitutifs pour des enfants sans père. Là encore un vieux bonhomme accompagnait deux bambins scruter les détails des animatroniques des vitrines de Noël. Là enfin deux hommes à cabans conduisaient en souriant dans l’humaine tourmente un landau babydoll dans le creux de laquelle siégeait un nourrisson, qui sous peu deviendrait l’éructant manifeste du potentiel gastrique de l’humanité toute entière. Tous passaient et il restait un peu de leur image incrustée dans l’air pour les habitués. Cela formait un brouillard fantomatique qui les recouvrait de son brouhaha spectral. Les habitués étaient invisibles, cloîtrés dans la lumière des spots, baignant dans les mêmes feux de la rampe que les merveilles de vitrines, fauves assoupis retenus par des barreaux de lumière. Au centre de la galerie animale trônait Marcel, emmitouflé dans une gabardine couleur de rouille. Son col était remonté pour tenir le froid à distance, ce qui laissait apparaître à l’envers un carré de tissu bleu rapporté au gros fil de laine. Marcel avait une sale trogne, des rides remplies de fatigue, l’œil lissé par la noirceur des nuits et de leurs bêtes autrement moins tranquilles, à canines en cran d’arrêt et griffes acérées du subutex. Le long de son cou, juste sous l’oreille, courait une longue balafre qui lui avait valu un long séjour à l’ombre d’un hosto tout blanc, suivi de l’usuelle désintox. Frais comme un gardon et l’œil à peu près vif, il était sorti pour retomber dans la misère directement et refaire à nouveau le pied de grue l’hiver en espérant un café chaud. Ses pognes enfouies dans les renfoncements du manteau, il regardait d’un air absent les passants défiler. Marcel ne montrait pas ses mains. D’une part, parce que ne pas savoir ce que tient un vieux croûton planqué dans ses poches pour se défendre est une ruse qui l’avait sorti de pas mal d’emmerdes. D’autre part, parce que Marcel s’était découvert une tremblotte un matin, du genre de celles qui passent pas et qui indiquent qu’on fera pas de vieux os. Le genre de tremblotte qu’il vaut mieux cacher lorsqu’on tient à la liberté rugueuse et sale de la rue.

La rue c’était pas un foyer, c’était un mode de vie un poil nomade, un brin crevant qui excluait le concept même de foyer. La rue c’était le refuge dans une myriade de sensation éparses sur la carte d’un monde. C’était le fumet des marrons chauds de Yasir qui cramaient sur son cadis là bas juste devant lui. Il l’aidait parfois à aller ramasser des marrons à griller, et Yasir s’en souvenait, et Yasir lui filait des cornets bien remplis pour le remercier. C’était le melon entier que Banania lui avait filé alors qu’il crevait de faim après trois jours de dèche. C’était pas son vrai prénom, Banania, mais personne connaissait son vrai prénom, alors tout le monde l’appelait comme ça par ici. Il s’était même appelé Banania avant de vendre des bananes. Il avait débarqué directement de Djouba à Paris, et, pris d’un élan nostalgique qui lui rappelait son soi de gosse, Marcel l’avait appelé Banania, parce que sa peau lui rappelait celle du nègre colonial à fez rouge. Marcel se croyait pas raciste, il avait rien contre eux, il s’en fichait en fait, tout le monde était à peu près à égalité sur les pavés, tout le monde traînait sa peau contre les meurtrissures du béton, qui écorchait jusqu’aux âmes. Mais Banania était resté Banania, et ce même après avoir appris l’argot du béton. La nature étant ironiquement faite, il s’était mis à vendre des fruits sur des cartons le soir, devant les bouches de RER du coin, ce qui n’avait pas aidé à l’appeler autrement. De toutes façons Banania s’en foutait, il avait d’autres choses à penser. Le grand dadais à peau ébène était beau, terriblement, et il espérait secrètement taper dans l’œil de quelque photographe pour lui aussi couvrir de sa face immense les murs des magasins. Il voulait être le premier noir en haut de l’affiche, il voyait que des blancs dont on célébrait en grand la beauté dans ce coin du huitième. Il charbonnait dur, en monopolisant au petit matin les agrès du square Gaston Monnerville pour se tailler un corps de demi-dieu. Son ciboulot carburait toujours à cent à l’heure, il avait étudié les lettres avec le chef de famille et il était toujours de conseil avisé, et juste. Bref, Banania était apprécié. Même Marcel, pourtant habitué à son monde, avait du se planquer dans un coin de lumière pour retenir les quelques sanglots qui lui brûlaient le gosier quand on lui avait montré le corps de Banania, tout recroquevillé et tout petit dans la mort, étendu sur un carton nu et recouvert d’une fine pellicule de verglas.

On ne s’attachait pas trop dans la rue. Même à Yasir et au fumet de ses marrons. On se contentait d’observer le monde passer, ceux de la rue passant un peu plus lentement que les autres, pour un temps inconnu. Des noms et des visages, des solitudes qu’on partage. Même si Marcel croyait en Dieu ; il avait un chapelet autour du cou, qui souvent lui dardait le sillon osseux de la clavicule, et il aimait sentir autre chose – on ne sait pas trop quoi, mais ça le rendait moins seul – plus proche de lui, de son palpitant fatigué, des percussions qui parcourent ses veines. Les journées les plus froides de l’hiver, il s’en allait régulièrement squatter une église à deux pas de ses coins d’aumône. Le bâtiment était perdu parmi les grands magasins, et on ne l’identifiait que par la propension des malheureux à s’agglutiner à ses pieds de béton, ainsi qu’au moyen d’une croix discrète qui en ornait le porche. Pourtant l’intérieur était grand, impressionnant même. Y entrer, c’était découvrir que les plus petites portes peuvent mener aux cœurs les plus larges des édifices perdus, comme à ceux des humanités solitaires. Marcel n’aimait guère les églises, et pourtant, il s’y sentait bien. Elles lui rappelaient sa vieille maman, bigote à en crever, et qui lui avait refilé innocemment une défiance vorace à l’égard des curetons : la seule exigence maternelle était une assiduité exemplaire aux offices religieux, et les tonsurés de l’époque n’hésitaient pas à cafter quand – dans une inadvertance toute buissonnière – il en manquait un. Les coups de trique et le salé des larmes avaient creusé dans le même temps des cicatrices et sur son corps, et sur son âme. Malgré cela, durant toute la période de la nativité, il se réfugiait souvent dans Saint-Louis d’Antin. Il y était accueilli simplement, le jeune homme perché sur sa croix jetait à la dérobée un regard gorgé d’amour sur cette ouaille inconstante, et il s’asseyait sur le flanc de la nef, en contrebas du cœur. Il fixait le plus souvent ses pieds, ou la crèche, car malgré l’accueil promis par les chrétiens, il ne se sentait souvent pas à sa place avec ses guenilles et l’odeur âcre de la sueur et de la pisse mélangées qu’il sentait remonter jusqu’à ses narines poilues. Quelques fidèles, parfois un diacre peu amène, l’apostrophaient de temps en temps pour le faire dégager et l’envoyaient crécher sous le porche. Heureusement, cela restait rare, en particulier à cause de la période de Noël. Et puis Marcel en avait pris acte, et se tenait à l’écart, juste devant la crèche. Il n’avait même jamais vraiment observé l’intérieur de l’église, car il se contentait d’entrer, se signait, puis allait tête baissée et mains jointes dans son dos rejoindre la place qu’il affectionnait. De toutes manières, la splendeur des églises ne l’avait jamais touchée : il s’en foutait. Peu lui importait la voûte en cul-de-four, et la fresque qui couronnait le chœur, qui dépeignait Saint-Louis et Saint François, tout deux vêtus de leurs ailes célestes, encadrant un Christ sévère dont jaillissaient des traits de lumière, et qui tenait d’un côté son propre instrument de supplice, de l’autre les tables de loi. Pour tout dire, Marcel préférait le Christ version marmot, celui qui devait reposer dans son étable sous peu. On avait déjà installé l’effigie en plâtre en avance, quoiqu’elle ne reposât pas encore dans la mangeoire mais sur une tablette de bois préparée pour l’occasion. Le bambin avait la blancheur d’un cul, ce qui faisait penser à Marcel que l’immaculée conception était peut-être bien sa naissance en Monsieur Propre, sorti des entrailles maternelles sans explosion de viscères, non pas recouvert de sang et de liquide amniotique, mais briqué comme un sou neuf.

Autour du Christ en devenir on trouvait la compagnie habituelle, Marie et Joseph, qui penchés pensifs et attendris couvaient le berceau, le bœuf apathique mâchouillait un brin de foin, et l’âne se cherchait un coin libre où il pourrait braire au chaud. Au dehors de la crèche, et qui portaient la myrrhe, l’encens et l’or, se tenaient Melchior, Gaspard et Balthazar. Il étaient tournés vers une étoile en crépon qui était suspendue au toit de la crèche de branchages. On avait peint Balthazar en noir charbon, pour lui donner une origine africaine. De toutes ces statues à gueule de plâtre, c’était celle qui semblait la plus vivante, et il rappelait Banania à Marcel. Banania aurait été bien beau dans une telle procession, pour sûr. Il aurait même volé la vedette au gamin tant il rayonnait, plus encore que l’or qu’il convoyait avec ses pairs royaux. Banania était un roi lui aussi, un roi de la rue. Marcel avait amené, une fois, le soudanais dans l’église, alors qu’il faisait bien moins dix mille au vent. Akol – car c’était son nom, Marcel avait bien fini par l’apprendre mais préférait Banania – Akol n’avait pas bien pigé l’histoire du garçon sur sa croix mais qui était aussi un gamin, et en même temps il était Dieu et son Fils. Marcel avait admis que c’était pas facile à suivre tout ça, et que lui-même s’y perdait de temps en temps, les fois où il y pensait, et encore plus quand on parlait du Saint-Esprit : là ça devenait du chinois à ses yeux. Akol était musulman, et il avait eu peur de rentrer dans un lieu qui n’était pas pour lui et dans lequel on exposait un homme torturé à mort, parmi des tableaux d’autres hommes ensanglantés et qui semblaient mourir eux aussi, mais comme Marcel lui avait appris que Jésus était juif, alors que la religion, Dieu devait bien s’en foutre, il était quand même rentré à l’intérieur. Et Akol s’était posé devant la crèche, et il avait pris le temps de penser, et il avait pleuré en se tenant caché la tête dans les bras, et puis il s’était endormi. Marcel repensait souvent à Akol quand il se pointait devant la crèche. Il repensait à son corps étendu dans le froid et qui semblait dormir lui aussi profondément. Marcel le savait, Akol ne ressemblait pas du tout à Balthazar au fond du fond de ses pensées, Akol était un Christ lui aussi, un Christ de la rue, mort pour les péchés des hommes, à la gloire du dieu des frusques et de Saint Gabbana. Il se souvenait de ce matin clair, très tôt, où on l’avait fait venir pour lui montrer le cadavre et de ses mains osseuses qui s’étaient tendues pour fermer les yeux du Christ. En touchant la peau froide, il avait rompu la couche verglacée qui le recouvrait, et de petites craquelures avaient parcourues la joue de Banania, comme s’il s’était agit d’une figure de plâtre de crèche. Même dans le froid qui emmitouflait la scène, les mains de Marcel paraissaient brûlantes sur la peau nue. Akol avait pleuré, et en pleurant les larmes avaient gelé, et dans la mort, c’étaient autant d’étoiles brillantes qui coulaient des yeux du jeune homme. Marcel caressa la joue pure, et il sentait ses mains moins calleuses, moins rugueuses, elle rougissaient de la chaleur de l’amitié qui meurt. Comme il avait clôt les paupières de Banania, les constellations gelées qui partaient de ses yeux vinrent se loger dans le creux de ceux de Marcel, qui les balaya du revers de sa gabardine râpée, dans un reniflement tonitruant. Une longue trace de morve habillait le tissu rouille, elle était entourée de picots de pluie oculaire, les picots de pluie oculaire entouraient la longue trace de morve, c’était la voie lactée qui était dessinée. Marcel s’en rendit compte, lança un sourire en coin à Akol puis fit demi-tour, en évitant le jeune stagiaire de la rubrique humain écrasé du Parisien qui voulait l’interroger et qui frissonnait dans son trois-quart de laine et ses bottes de cuir, en évitant les bonshommes oranges du 118 qui venaient reconnaître l’état de martyr d’Akol et qui gueulaient des instructions dans leurs talkies, en évitant le flic posté là avec un caoua entre les pattes pour se chauffer les miches et qu’avait l’air de s’en balancer de Banania et auquel Marcel avait envie de foutre une trempe. Il se vengea en lui faisant un doigt tout en s’éloignant, que le flic ne remarqua même pas, mais c’était toujours ça de pris.

C’est pour ça qu’il fallait pas s’attacher. Ça vous minait un homme. On ne s’attachait surtout pas aux passants. Il passaient, point. Certains donnaient une pièce. Les plus généreux souriaient. Devant son emplacement, Marcel déposait sa toque de fourrure noire, et attendait comme ça dans le froid pendant des heures, avant de trouver un coin pour roupiller. Quel que soit le montant, ça aurait pu être dix, vingt, cinquante balles, il aurait fait le même geste de la main, le bras un peu levé comme pour signifier, avec un petit grognement satisfait, un merci qui prononcé aurait signifié pitié pour la vie. Un jour, peu avant Noël, un gamin avait fait tomber un bonnet rouge, surmonté d’un pompon blanc. Sur la bordure, blanche elle aussi, brillaient des étoiles en plastique qui, lorsqu’on appuyait sur un bouton poussoir dans la doublure, se mettaient à clignoter d’une façon assez ridicule. Marcel avait tenté de rattraper le gamin mais il était couvert de sa mère et de ses cadeaux, et il s’en foutait pas mal de la coiffe finalement. Son naturel farceur avait alors rattrapé le vieux Marcel, et il avait fourré sa caboche dans la mitre de pauvre, ce qui lui donnait bien, avec ses touffes poils blancs, la gueule débonnaire du vieux paternel polaire. Il l’avait gardé jusqu’à la tombée de nuit, et avait même allumé les morceaux de plastique pour faire marrer les chiards. Grâce au bonnet il avait pu gagner de quoi se payer une nuit dans un deux étoiles où créchaient des putains dans la rue André Antoine. Le lendemain il l’avait déjà paumé. Le surlendemain Marcel avait sa gueule placardée en une d’articles qui titraient sur les conditions de vie des charclos pendant l’hiver. Une cagnotte était ouverte, on récoltait quelques dons avant de partir bouffer du foie gras. Un photographe professionnel qui passait par là avait trouvé Marcel pittoresque avec les lumières sur sa gueule fracassée, son bonnet de père Noël, surplombé d’une affiche toute dorée pour le dernier parfum Gabbana. Banania avait manqué son quart d’heure de gloire, il l’avait refilé à Marcel qui, humble parmi les humbles, n’en avait même pas vu la couleur. Le lendemain, il était oublié, avec le bonnet, avec la photo, avec la cagnotte, dans le champagne irisé qui débordait des flûtes. Il serait peut-être crevé demain, et personne alors ne saurait, que le Christ et le père Noël sont des clodos.