[Paul et Mike] Le prêtre est-il un célibataire névrosé?

[Paul et Mike] Le prêtre est-il un célibataire névrosé?

Il y a un petit truc étonnant qui fait tout un tintamarre dans l’Église française depuis hier, l’affaire David Gréa. Ou le Gréagate si vous préférez, puisque c’est à la mode. Et ce petit truc va nous permettre de causer d’un autre truc, plus gros cette fois, qui est un problème important de l’Église contemporaine à mes yeux. Laisse-moi te résumer le tintouin en deux mots.

Le gars David, bah il est prêtre, parce qu’il croit en Dieu, qu’il a reçu un appel via le divin et infini smartphone, qu’il veut avoir le passe priorité pour manger les hosties et tout le toutim. C’est le genre de prêtre qu’on aime bien, le gars David, parce qu’il se consacre vraiment à ses ouailles, qu’il est jeune, dynamique, que pour un peu on lui proposerait un poste de cadre dans une start-up parisienne tant il est proactif, qu’il attire les gens vers une Église qu’a souvent une gueule un peu moribonde, qu’est ouvert, tolérant, qui refile des taches à chacun pour que chacun se sente utile et ait sa place. Bref, David c’est le genre de prêtre que t’aimes avoir, parce qu’il fait bien son boulot, vraiment bien, et que son boulot c’est l’engagement de sa vie.

Sauf que voilà, David a rencontré une femme. Oh c’était sans doute pas quelqu’un d’exceptionnel à la base hein, peut-être une paroissienne. Une confession plus tard, le col romain devient sexy, tout dérape et mazette, David aime un être de chair. Il ne peut plus se contenter de la présence rassurante dans le cœur rouge du tabernacle, ni de la splendeur des psaumes à l’heure des laudes, ni de la compagnie de Germaine, la vieille sacristine toute replète qui a décidé de donner sa vie à Dieu autrement que par le biais d’une grande cérémonie avec pompes et orgue braillant, en étant là tous les jours pour préparer de quoi célébrer le Mystère : il veut autre chose, il veut une femme, la femme qu’il aime.

Et là il se passe un truc intéressant, parce que en général c’est plutôt le truc qu’on cache chez les prêtres, aimer une femme. Ça fonctionne un peu comme chez les médecins, ou les députés : l’erreur professionnelle sera cachée par les copains, bon gré mal gré, c’est l’omerta pis c’est comme ça, na. Bon sauf que chez les médecins, ça marche comme ça aussi quand on tue quelqu’un par mégarde, les prêtres dénoncent les actes graves. Le plus souvent. Et bien dans le cas de David, on l’annonce, au cours d’une messe. Et c’est fait de façon plutôt saine : il aime quelqu’un, il va se marier, il est triste de les quitter mais c’est à ça que l’appelle Dieu. Pas de remords, pas de culpabilité outrancière.

Mais alors quel intérêt à ce que tu fasses cet article, Pistolaser, de ton petit nom Clavier, si tu tapes pas un peu ni sur l’un ni sur l’autre ?

Bah c’est que ça fait malgré tout du barouf, cette histoire. Et pas dans le sens attendu. On aurait pu croire à une dénonciation collective, à un haro sur le bandant, des excuses publiques demandées, on nous a trompé !; il n’en est rien. Il faut déjà saluer cela.

Ce qui se passe est différent, et bien plus révélateur en un sens. Une flopée de prêtres y vont de leur mot sur l’importance de leur célibat, de leur engagement donc. Parce qu’apparemment les femmes dans l’Eglise ne sont pas célibataires aussi, mais passons. Là un truc fait tilt. Pourquoi parler du célibat ? Pourquoi lui donner telle importance ? Le problème soulevé par la démission du Père David Gréa n’est certainement pas le célibat en lui-même mais bien la fidélité comme épreuve. Et pourtant, le célibat reste le point central des discours, comme si l’engagement du prêtre ne tenait qu’à ça, au fond du fond. Cela me conduit à trois remarques.

1°) D’abord, on voit que sous les publications des prêtres sur le célibat s’amassent, comme autant de sauterelles, les commentaires bourrés de gratitude, qui remercient et louent le prêtre de son engagement. Engagement dont il n’a été question qu’au travers de la question du célibat. On passe donc allègrement de la partie au tout, ce qui n’est pas sans me gêner. Car le célibat n’est qu’une infime partie de l’engagement, fait partie de la condition des prêtres et non pas de leurs actions directement visibles pour les fidèles, bien qu’il puisse le conditionner. En d’autres termes, être célibataire ne fait pas d’un prêtre un bon prêtre, il n’en fait qu’un prêtre. Ce n’est pas un corrélat de la sainteté, la sainteté s’exprime par des actes. C’est d’ailleurs pour cela que l’on est censé regretter le sacerdoce de David Gréa : non pas pour sa capacité à se retenir de se mettre en couple pendant toutes ces années, mais bien pour ce qu’il a mis en place, ce qu’il a contribué à créer.

2°) On est donc en un point assez tendancieux chez les prêtres qui parlent du célibat ainsi. D’une part, parce qu’ils entraînent une certaine forme de culpabilisation des fidèles qui est à tout le moins exaspérante, comme s’il fallait les remercier d’avoir fait ce choix pour nous, alors que ce choix ne détermine en rien ses actes, car comme on l’a vu, il n’implique pas de relation directe de cause à effet, ce n’en est qu’une cause secondaire. N’oublions pas dans ce contexte que le « merci » est aussi, étymologiquement, celui de la pitié, on demande merci pour la vie, pour être épargné. D’autre part, parce que cela contribue à ne les envisager que selon leur condition de prêtre, selon leur statut, leur autorité, et cela montre qu’eux-mêmes tendent à ne s’envisager qu’ainsi.

3°) Je cite un message facebook de prêtre, de Pierre Amar du Padreblog, auquel je fais en partie indirectement référence dans le reste de mon propos :

« Parce que le célibat consacré ne cesse de poser question aux générations d’après mai 68 à qui on a juste dit « sortez couverts ! ». Le célibat pour le Seigneur proclame que Dieu peut combler un cœur. Profondément. Durablement. Il offre au monde le témoignage d’un engagement total : notre époque n’en a-t-elle pas besoin ? ».

La référence à mai 68 veut bien dire ce qu’elle veut dire : on parle là de la libération sexuelle. A cela on oppose quoi : l’absence de sexualité, c’est ce que le gars curé ajoute un peu plus loin

« Mais on peut vivre sans activité sexuelle… sinon, moi, je serais mort depuis longtemps ! »

Oui, oui, ce que vous entendez ce sont les gémissements des freudiens qui pleurent des larmes de sang. Ce qui est franchement drôle, c’est de voir des prêtres conspuer un système du tout-sexuel en invoquant le non-sexuel : ce n’est qu’une manière de parler du sexuel, là encore, tout comme dans l’opposition thèse-antithèse il n’y a qu’une totalité, que l’englobement d’un tout. En parlant du célibat comme de fondement de l’engagement, on végète donc dans le prisme du sexuel, et non pas du autrement que sexuel, dans ce que Levinas appellerait infini, c’est-à-dire ce qui ne peut être pris par une totalité « L’idée du parfait est une idée de l’infini. La perfection que ce passage à la limite désigne, ne reste par sur le plan comme au oui et au non où opère la négativité. (…) L’idée du parfait et de l’infini ne se réduit pas à la négation de l’imparfait. La négativité est incapable de transcendance. » (in Totalité et infini, p.31). Dans la négativité du célibat opposé à la sexualité, on côtoie la figure de l’Ouroboros, ce serpent qui se mord la queue, car pour dénoncer la sexualité à outrance on parle soi-même du sexuel, dans l’outrance que peut représenter le célibat pour le prêtre. Fin de la transcendance sacerdotale.

Il me semble que dans ces remarques se tiennent deux enjeux majeurs de l’Église contemporaine :

  • les prêtres se fient de plus en plus à leur statut, à leur condition de prêtre et moins à la sainteté à laquelle ils sont appelés par leurs actes. J’écris cela en ayant en tête ces divers passages de l’Évangile dans lesquels Pilate demande à Christ s’il est roi des juifs, et lui de répondre « c’est toi-même qui le dis » (Marc, 15.2). Je ne crois pas qu’il n’y ait là que rhétorique, il y a aussi exemplification de l’importance de la reconnaissance de la sainteté à laquelle nous sommes tous appelés par l’autre qui regarde nos actes. Se fonder sur un statut qui demande aux fidèles des louanges, ou bien remerciements, est une corruption du message christique et de l’humilité à laquelle le sacerdoce prétend. Le remerciement et la louange ne sont pas corrélatifs d’une condition mais bien d’une action : c’est autrui qui dit ce que l’on est, comme Pilate dit à Jésus qu’il est roi des juifs. Il ne s’agit pas d’une imposition de son statut par le prêtre mais d’une assignation à une identité par les autres, et ce sont deux choses différentes. C’est bien pour cela que David Gréa est un bon prêtre et doit être loué en tant que tel, mais non pas d’autres qui sous prétexte de leur autorité font bien ce qu’ils veulent, et ce qu’importent les avis du troupeau dont ils sont censés avoir la charge. Si l’on considère l’action du Christ comme politique – ce qu’elle était évidemment aussi, étant donné qu’elle s’inscrivait dans le champ humain –, elle allait tout droit contre cela, en questionnant la condition des prêtres.

  • Ces messages de prêtres se font dans le cadre d’une Église moribonde en France. La nécrose de l’Église, le manque d’engagement, est aussi lié aux deux points que l’on a signalé : d’une part la corruption des prêtres par le système même, qui les fait voir de façon binaire la réalité (sexuel/non-sexuel) en lieu et place d’y voir une source d’infini, l’Eucharistie, ce qu’il faut réussir à montrer en priorité. L’on ne peut espérer convaincre, recruter, en se plaçant implicitement dans le système que l’on cherche à combattre, mais seulement en se tenant dans l’autrement. D’autre part, la décrépitude de l’Église française est aussi le fait de ces prêtres qui tiennent bien plus à leur condition sacerdotale qu’à leur appel à la sainteté par les actes. Comment un jeune pourrait-il croire à cet infini auquel on est censé l’appeler, lorsque l’on rejette le peuple, lorsque qu’on se vautre dans les secrets artificiels, les glorieux artifices, d’un Mystère que l’on veut garder à soi, lorsqu’on utilise de l’argent à des fins aussi ridicules que l’allongement d’une distance entre l’autel et les fidèles, alors que tant de gens crèvent la dalle dehors ? La corruption de l’argumentaire est le corrélaire d’une corruption de ce en quoi, de ceux en qui, ces hommes sont censés croire.

J’ai fait – trop – long, mais c’était important à mes yeux. Je tiens à préciser que j’ai utilisé les termes « les prêtres » d’une façon par trop indifférenciée, générique : de nombreux prêtres font très bien leur travail et ne se tiennent pas dans la ligne problématique que j’ai indiquée. Eux se distinguent par leur sainteté. D’eux, l’on entendra guère parler, les actes de foi, la beauté humble, n’a guère à se montrer sur les réseaux sociaux et sur internet. De ceux qui sont seuls, pauvres curés de campagne, et qui se suicident par manque de reconnaissance et par solitude, on entendra guère parler non plus. Nous n’aurons que les vagues relents de cette bourgeoisie sacerdotale, qui, parodie de l’engagement politique, s’évertue à défendre les méritants en travestissant leur combat.

Je ne me place pas en chantre de la sexualité ou du libertinage. Au contraire, j’ai toujours du mal à entendre des hommes parler de leur amour des femmes pour me faire l’apologie de la partouze. Égoïsme de l’être. Le célibat a des qualités, sans doute. Il ne doit pas cependant devenir un étendard, au risque de se mordre lui-même la queue.

[Paul et Mike] Tous des journalopes?

[Paul et Mike] Tous des journalopes?

Je matais ce soir le 28minutes, le journal télévisé d’Arte qu’on a pris l’habitude chez moi de regarder en dînant. Pour éviter que l’un dît oui. Humour. J’aime bien Arte parce que ça me donne l’impression qu’on me prend pas pour un débile. Je me sens moins con du coup, merci télé.

Oui oui, cet article sera écrit sur ton très (très) libre. Parce que voilà, ici c’est chez moi, si j’veux m’balader à poil en charentaises j’ai le droit.

Bref, le sujet du jour était la défense de Fillon concernant les affaires dont il est accusé actuellement, le Fillongate. On va pas récapituler, le mec a joué, a triché, est censé avoir perdu, mais ça suffit pas parce que bon hein, c’est un homme politique. Toi tu voles un pain au chocolat tu vas en taule, ou bien pire, t’as Jean-François Copé qui te cite en exemple, faut pas faire le mariole, t’es prévenu. Eux ils s’en branlent, immunité diplomatique tu vois. Oui parce que bon, vu leurs discours, vu les aberrations qu’ils balancent, difficile de croire qu’on vit dans le même pays.

Fillon se défendait en invoquant le sacro-saint amendement, devenu constitutionnel sans doute vu le nombre de fois à la semaine qu’il est employé, de l’acharnement médiatique. Ah Ah! La faute aux journalistes, ils en veulent à ma peau! Bande de salauds. Pis les présentateurs d’Arte de poser la question de la haine du journaliste qui semble exister actuellement, et qui se cristallise (là vous devez vous dire whooo on a pas vu la même émission: normal, j’extrapole) sous le nom de « journalope ». Journalope désigne un peu tout, du journalisme sur des sujets dits de Gôôôche (ex: culture queer) ou qui traitent de l’Islam en le montrant sur un jour bienveillant, ou bien du journalisme qui fait juste son travail d’information. Oui oui ça désigne beaucoup de choses, un peu tout, donc un peu rien, et en général quand on en veut aux scribouillards on peut l’utiliser de façon un peu indifférente. Mais en général c’est plus à droite et en particulier à l’extrême-droite qu’on l’emploie allègrement. Parce qu’on assume que l’journalisme est d’gauche m’voyez.

Laissez, faudrait pas se poser trop de questions, ça dérangerait.

Les présentateurs postulaient d’un désaveu du journalisme de la part d’une partie des français, et posaient la question de l’ambivalence entre la volonté de transparence de plus en plus importante, et la méfiance vis-à-vis de l’information journalistique. Une philosophe déclarait qu’il fallait savoir de quoi on parle, des catégories d’informations blablabla. Non, je ne crois pas que ce soit le fond du problème. Je crois que nous n’assistons pas à une crise du journalisme, mais que cette crise est un symptôme d’un problème plus grave: une crise de la croyance. Rien de directement religieux là dedans, même si je pense qu’il y a un lien potentiel à faire.

Mais attends monsieur Pistolaser, monsieur du Clavier, l’information journalistique est sensément objective, point n’est besoin de croire à quoi que ce soit, il faudrait digérer le fait comme une réalité et c’est tout. Et bien non, jeune freluquet.te, toute information peut être ingérée de la sorte, mais selon le degré de légitimité de la-dite information. Cette légitimité est déterminée avant tout non pas par le degré d’objectivité qu’elle possède, mais bien par le paradigme de croyance dans lequel on se trouve. Un exemple: il y a quelques siècles, la France est sous le paradigme du divin, on peut dire sans problème et cela est accepté sans contestation que la résurrection est attendue, et qu’acheter des indulgences aidera forcément à franchir la bonne porte céleste, celle ousqu’on a pas les flammes et les diablotins au cul. Ce n’est pas être arriéré, c’est croire autrement. Le paradigme contemporain est celui de la rationalité scientifique, de la technocratie: il faut écouter l’expert, il faut du chiffre, il faut des statistiques ou de l’observation de terrain et alors seulement l’information est légitime. Le microphone, la pellicule, sont les miracles de notre ère: ils captent directement le réel, de façon quasi incontestable. Toute information devient ou chiffre, ou flagrant-délit.

Ce que je crois, c’est que nous traversons une crise de la croyance, une crise de notre paradigme de légitimité. Et cela est du à plusieurs causes qui s’emboîtent les unes dans les autres:

  • l’apparition d’internet et des flux gargantuesques d’information: il y en a partout, tout le temps. Nous sommes en permanence soumis à de l’information, et selon une diversité de sources inégalées jusqu’à présent. Le chrétien du début du XVIIe, qu’a-t-il comme source d’information sur le monde? Le prêtre du coin, le dignitaire, le texte religieux. Le monde est réduit. Dans un tel contexte, une catastrophe peut se produire à deux cents kilomètres, que t’en as pas grand chose à cirer, que t’en sais rien. Oralité de l’information qui limite son déploiement, et légitimité du Texte: la Bible justifie beaucoup de choses. Aujourd’hui l’information est immédiate, sans intermédiaire humain même: des caractères sur une page internet au creux de ma main.
  • avec cette multiplication des flux, se produit nécessairement un effet de flou et de vague qui empêche de distinguer la bonne information de la fausse, à moins d’y être entraîné. Tout le monde peut s’exprimer, peut parler: trop de voix, trop de différences. Tout est ramené sur le même plan: c’est la médiocrité, le nivellement par le moyen. Toute information étant ramenée au même degré de légitimité, qui est celle de sa seule existence, de sa seule persistance dans l’espace immatériel, de son être pourrait-on dire spatial, il devient impossible de justifier de plus d’objectivité qu’un autre. Après tout, quelle autorité supplémentaire as-tu par rapport à un autre? Un diplôme? Lui a fait une vidéo, et il me parle directement, et ça concerne ma vie à moi, mon existence quotidienne, toi ton truc je le vois pas. Le consommateur d’informations est un Saint Paul, de plus en plus.
  • voir pour croire, ou croire en l’indistinguable, la limite est plus fine qu’on veut bien le penser. C’est que du fait de la médiocrité de la légitimité de l’information, la seule autorité qui semble digne d’être crue est une totalité, qui dépasse nécessairement ce qui est visible directement. C’est le système, c’est le complot, c’est le sionisme et les illuminatis. Tout étant visible, trop visible, n’ayant pour légitimité que son apparition, on ne peut plus croire en rien d’autre qu’en ce qui n’apparaît pas, hors ce qui nous touche directement, et qui doit bien être invisible alors. Le système des croyances s’inverse, et ce n’est plus le chiffre, le rationnel qui compte, car le rationnel est bien trop discutable: deux échantillons statistiques montrent des choses différentes, une explication mathématique a été apprise à l’école (les dominants, ceux qui veulent cacher le complot, donc tromper).

Nous nous dirigeons, petit à petit, vers un système de croyance dans lequel s’opposeraient deux extrêmes, ces extrêmes de la transparence toute nue des politiques, et du journalopisme. D’un côté la croyance au trop visible, à la vie quotidienne (le vlog). De l’autre la croyance à l’invisible, à ce que l’on veut cacher: le suprainformationnel. Dans l’entre-deux, trop de flou, trop de vague, on ne sait plus que croire: mammifère en voie d’extinction, à la voix de plus en plus faible, perdue dans les grognements multiples.

La solution? Ou bien l’on retire l’information constante à ceux qui ne sont pas formés à la décoder dans le paradigme qui se meurt, ou le droit à s’en servir (le vote). C’est la dictature de l’éducation, du contrôle de l’information, et l’on ne sait où elle peut s’arrêter. Ou bien l’on s’attelle sérieusement à la tâche de penser ce nouveau paradigme, et l’on développe de nouveaux média de connaissance selon un nouveau mode de légitimité. Ce qui semble peu compatible avec le modèle économique du clic et du titre putassier.

J’ai pas la solution, en somme. J’ai déjà du mal à me faire à l’idée que mon esprit critique et moi sommes bientôt à remiser au placard. Alors il va falloir croire en la seule chose qui est constante dans son inconstance, tout en avançant sur les nouveaux chemins de la connaissance, croire à l’improbable, à la nouveauté pure, intransigeante aussi, croire à l’humanité.

Allez, un effort, on peut y arriver au moins un peu.

[Nouvelle] Le père Noël est un clodo

[Nouvelle] Le père Noël est un clodo

Sur le boulevard trônait, ver luisant dans le lointain bruissant des nuits parisiennes, l’immense pancarte de la galerie marchande. Sur son pourtour jouait une complexe mécanique d’ampoules et de diodes multicolores qui, comme autant de notes sur une partition lumineuse, s’assemblaient pour faire surgir de nulle part les cervidés du vieux bonhomme à traîneau, une pluie d’étoile filantes, ou bien une gargote de pains d’épice au faîte de cerises confites. Au centre de ces paysages féeriques se succédaient, dans un ordre toujours similaire, un paquet d’images destinées à fourrer dans la hotte du plus grand nombre de nouveaux présents indispensables pour au moins une dizaine de minutes. Ici c’était le dernier parfum Gabbana. Plus par là le jupon à froufrous de chez Dior. Plus après la Fnac exposait à grand coups de rabais exclusivement mensuels le dernier package qui permettrait à de jeunes gens à l’insoupçonnable talent de s’improviser photographes d’art le temps d’une promenade sous les tilleuls du Luxembourg. Plus tard encore suivait la paire de boots fourrées à franges, dont on vanterait avec toute la morgue du sérieux connaisseur les qualités calorifères, en clamant haut et fort que leur port par une douzaine de donzelles à la mode sur Insta n’est que pur hasard, coïncidence incroyable, d’ailleurs on se les était procurées bien avant leur succès publique, entendons-nous. Les galeries farfouilles concurrençaient de leur propre affiche changeante celle, voisine, du Printemps, en faisant du racolage auprès de jeunes garçons sensiblement plus excités par l’odeur de la poudre et le cliquetis cliquetas des douilles fumantes qui s’écrasent en cascade sur des sols étrangers. C’était un nouvel exotisme vidéo-ludique, qui consistait en substance à apporter la paix virtuelle à grands renforts de détonations et d’invectives sur les canaux vocaux du jeu internet. Le représentant de cet Éden de la simulation guerrière était une grande barrique, camouflée d’un treillis pour passer inaperçu parmi ses copains barbouzes, chargé comme une mule, et à la gueule étonnamment bien en place pour un vétéran. C’est amusant comme la guerre n’abîme plus de nos jours. Sur sa mâchoire carrée il y avait moins de cicatrices que sur celle du gars commun qui à la bourre se lacère le trognon à grands coups de bic en plastoc canari.

Au-dessous de ces immenses affiches se pressait une foule de badauds pressés, c’est-à-dire qu’ils étaient ébaudis par les lumières mais se pressaient bien vers un but défini, qui se pressant pressaient des amoureux badinant contre les banderoles qui pendaient le long des murs, ce qui allait empêcher le jeune amoureux désespéré de pouvoir cacher qu’il bandait. La jeune fille qui se pressait de toute sa poitrine contre lui fit bien entendu mine de ne rien sentir, flattée de la turgescente réaction qu’elle avait pu susciter. Et ils passèrent devant les portes-glaces du hall d’entrée, tournèrent à gauche dans la rue Charras et disparurent sans laisser de trace aucune. Là une femme autour de la quarantaine faisait des achats conséquents, qui sonnaient – dans un coin de sa cervelle inaccessible autrement que par le dialogue avec un type très qualifié vautré sur son calepin – comme autant de reliquats substitutifs pour des enfants sans père. Là encore un vieux bonhomme accompagnait deux bambins scruter les détails des animatroniques des vitrines de Noël. Là enfin deux hommes à cabans conduisaient en souriant dans l’humaine tourmente un landau babydoll dans le creux de laquelle siégeait un nourrisson, qui sous peu deviendrait l’éructant manifeste du potentiel gastrique de l’humanité toute entière. Tous passaient et il restait un peu de leur image incrustée dans l’air pour les habitués. Cela formait un brouillard fantomatique qui les recouvrait de son brouhaha spectral. Les habitués étaient invisibles, cloîtrés dans la lumière des spots, baignant dans les mêmes feux de la rampe que les merveilles de vitrines, fauves assoupis retenus par des barreaux de lumière. Au centre de la galerie animale trônait Marcel, emmitouflé dans une gabardine couleur de rouille. Son col était remonté pour tenir le froid à distance, ce qui laissait apparaître à l’envers un carré de tissu bleu rapporté au gros fil de laine. Marcel avait une sale trogne, des rides remplies de fatigue, l’œil lissé par la noirceur des nuits et de leurs bêtes autrement moins tranquilles, à canines en cran d’arrêt et griffes acérées du subutex. Le long de son cou, juste sous l’oreille, courait une longue balafre qui lui avait valu un long séjour à l’ombre d’un hosto tout blanc, suivi de l’usuelle désintox. Frais comme un gardon et l’œil à peu près vif, il était sorti pour retomber dans la misère directement et refaire à nouveau le pied de grue l’hiver en espérant un café chaud. Ses pognes enfouies dans les renfoncements du manteau, il regardait d’un air absent les passants défiler. Marcel ne montrait pas ses mains. D’une part, parce que ne pas savoir ce que tient un vieux croûton planqué dans ses poches pour se défendre est une ruse qui l’avait sorti de pas mal d’emmerdes. D’autre part, parce que Marcel s’était découvert une tremblotte un matin, du genre de celles qui passent pas et qui indiquent qu’on fera pas de vieux os. Le genre de tremblotte qu’il vaut mieux cacher lorsqu’on tient à la liberté rugueuse et sale de la rue.

La rue c’était pas un foyer, c’était un mode de vie un poil nomade, un brin crevant qui excluait le concept même de foyer. La rue c’était le refuge dans une myriade de sensation éparses sur la carte d’un monde. C’était le fumet des marrons chauds de Yasir qui cramaient sur son cadis là bas juste devant lui. Il l’aidait parfois à aller ramasser des marrons à griller, et Yasir s’en souvenait, et Yasir lui filait des cornets bien remplis pour le remercier. C’était le melon entier que Banania lui avait filé alors qu’il crevait de faim après trois jours de dèche. C’était pas son vrai prénom, Banania, mais personne connaissait son vrai prénom, alors tout le monde l’appelait comme ça par ici. Il s’était même appelé Banania avant de vendre des bananes. Il avait débarqué directement de Djouba à Paris, et, pris d’un élan nostalgique qui lui rappelait son soi de gosse, Marcel l’avait appelé Banania, parce que sa peau lui rappelait celle du nègre colonial à fez rouge. Marcel se croyait pas raciste, il avait rien contre eux, il s’en fichait en fait, tout le monde était à peu près à égalité sur les pavés, tout le monde traînait sa peau contre les meurtrissures du béton, qui écorchait jusqu’aux âmes. Mais Banania était resté Banania, et ce même après avoir appris l’argot du béton. La nature étant ironiquement faite, il s’était mis à vendre des fruits sur des cartons le soir, devant les bouches de RER du coin, ce qui n’avait pas aidé à l’appeler autrement. De toutes façons Banania s’en foutait, il avait d’autres choses à penser. Le grand dadais à peau ébène était beau, terriblement, et il espérait secrètement taper dans l’œil de quelque photographe pour lui aussi couvrir de sa face immense les murs des magasins. Il voulait être le premier noir en haut de l’affiche, il voyait que des blancs dont on célébrait en grand la beauté dans ce coin du huitième. Il charbonnait dur, en monopolisant au petit matin les agrès du square Gaston Monnerville pour se tailler un corps de demi-dieu. Son ciboulot carburait toujours à cent à l’heure, il avait étudié les lettres avec le chef de famille et il était toujours de conseil avisé, et juste. Bref, Banania était apprécié. Même Marcel, pourtant habitué à son monde, avait du se planquer dans un coin de lumière pour retenir les quelques sanglots qui lui brûlaient le gosier quand on lui avait montré le corps de Banania, tout recroquevillé et tout petit dans la mort, étendu sur un carton nu et recouvert d’une fine pellicule de verglas.

On ne s’attachait pas trop dans la rue. Même à Yasir et au fumet de ses marrons. On se contentait d’observer le monde passer, ceux de la rue passant un peu plus lentement que les autres, pour un temps inconnu. Des noms et des visages, des solitudes qu’on partage. Même si Marcel croyait en Dieu ; il avait un chapelet autour du cou, qui souvent lui dardait le sillon osseux de la clavicule, et il aimait sentir autre chose – on ne sait pas trop quoi, mais ça le rendait moins seul – plus proche de lui, de son palpitant fatigué, des percussions qui parcourent ses veines. Les journées les plus froides de l’hiver, il s’en allait régulièrement squatter une église à deux pas de ses coins d’aumône. Le bâtiment était perdu parmi les grands magasins, et on ne l’identifiait que par la propension des malheureux à s’agglutiner à ses pieds de béton, ainsi qu’au moyen d’une croix discrète qui en ornait le porche. Pourtant l’intérieur était grand, impressionnant même. Y entrer, c’était découvrir que les plus petites portes peuvent mener aux cœurs les plus larges des édifices perdus, comme à ceux des humanités solitaires. Marcel n’aimait guère les églises, et pourtant, il s’y sentait bien. Elles lui rappelaient sa vieille maman, bigote à en crever, et qui lui avait refilé innocemment une défiance vorace à l’égard des curetons : la seule exigence maternelle était une assiduité exemplaire aux offices religieux, et les tonsurés de l’époque n’hésitaient pas à cafter quand – dans une inadvertance toute buissonnière – il en manquait un. Les coups de trique et le salé des larmes avaient creusé dans le même temps des cicatrices et sur son corps, et sur son âme. Malgré cela, durant toute la période de la nativité, il se réfugiait souvent dans Saint-Louis d’Antin. Il y était accueilli simplement, le jeune homme perché sur sa croix jetait à la dérobée un regard gorgé d’amour sur cette ouaille inconstante, et il s’asseyait sur le flanc de la nef, en contrebas du cœur. Il fixait le plus souvent ses pieds, ou la crèche, car malgré l’accueil promis par les chrétiens, il ne se sentait souvent pas à sa place avec ses guenilles et l’odeur âcre de la sueur et de la pisse mélangées qu’il sentait remonter jusqu’à ses narines poilues. Quelques fidèles, parfois un diacre peu amène, l’apostrophaient de temps en temps pour le faire dégager et l’envoyaient crécher sous le porche. Heureusement, cela restait rare, en particulier à cause de la période de Noël. Et puis Marcel en avait pris acte, et se tenait à l’écart, juste devant la crèche. Il n’avait même jamais vraiment observé l’intérieur de l’église, car il se contentait d’entrer, se signait, puis allait tête baissée et mains jointes dans son dos rejoindre la place qu’il affectionnait. De toutes manières, la splendeur des églises ne l’avait jamais touchée : il s’en foutait. Peu lui importait la voûte en cul-de-four, et la fresque qui couronnait le chœur, qui dépeignait Saint-Louis et Saint François, tout deux vêtus de leurs ailes célestes, encadrant un Christ sévère dont jaillissaient des traits de lumière, et qui tenait d’un côté son propre instrument de supplice, de l’autre les tables de loi. Pour tout dire, Marcel préférait le Christ version marmot, celui qui devait reposer dans son étable sous peu. On avait déjà installé l’effigie en plâtre en avance, quoiqu’elle ne reposât pas encore dans la mangeoire mais sur une tablette de bois préparée pour l’occasion. Le bambin avait la blancheur d’un cul, ce qui faisait penser à Marcel que l’immaculée conception était peut-être bien sa naissance en Monsieur Propre, sorti des entrailles maternelles sans explosion de viscères, non pas recouvert de sang et de liquide amniotique, mais briqué comme un sou neuf.

Autour du Christ en devenir on trouvait la compagnie habituelle, Marie et Joseph, qui penchés pensifs et attendris couvaient le berceau, le bœuf apathique mâchouillait un brin de foin, et l’âne se cherchait un coin libre où il pourrait braire au chaud. Au dehors de la crèche, et qui portaient la myrrhe, l’encens et l’or, se tenaient Melchior, Gaspard et Balthazar. Il étaient tournés vers une étoile en crépon qui était suspendue au toit de la crèche de branchages. On avait peint Balthazar en noir charbon, pour lui donner une origine africaine. De toutes ces statues à gueule de plâtre, c’était celle qui semblait la plus vivante, et il rappelait Banania à Marcel. Banania aurait été bien beau dans une telle procession, pour sûr. Il aurait même volé la vedette au gamin tant il rayonnait, plus encore que l’or qu’il convoyait avec ses pairs royaux. Banania était un roi lui aussi, un roi de la rue. Marcel avait amené, une fois, le soudanais dans l’église, alors qu’il faisait bien moins dix mille au vent. Akol – car c’était son nom, Marcel avait bien fini par l’apprendre mais préférait Banania – Akol n’avait pas bien pigé l’histoire du garçon sur sa croix mais qui était aussi un gamin, et en même temps il était Dieu et son Fils. Marcel avait admis que c’était pas facile à suivre tout ça, et que lui-même s’y perdait de temps en temps, les fois où il y pensait, et encore plus quand on parlait du Saint-Esprit : là ça devenait du chinois à ses yeux. Akol était musulman, et il avait eu peur de rentrer dans un lieu qui n’était pas pour lui et dans lequel on exposait un homme torturé à mort, parmi des tableaux d’autres hommes ensanglantés et qui semblaient mourir eux aussi, mais comme Marcel lui avait appris que Jésus était juif, alors que la religion, Dieu devait bien s’en foutre, il était quand même rentré à l’intérieur. Et Akol s’était posé devant la crèche, et il avait pris le temps de penser, et il avait pleuré en se tenant caché la tête dans les bras, et puis il s’était endormi. Marcel repensait souvent à Akol quand il se pointait devant la crèche. Il repensait à son corps étendu dans le froid et qui semblait dormir lui aussi profondément. Marcel le savait, Akol ne ressemblait pas du tout à Balthazar au fond du fond de ses pensées, Akol était un Christ lui aussi, un Christ de la rue, mort pour les péchés des hommes, à la gloire du dieu des frusques et de Saint Gabbana. Il se souvenait de ce matin clair, très tôt, où on l’avait fait venir pour lui montrer le cadavre et de ses mains osseuses qui s’étaient tendues pour fermer les yeux du Christ. En touchant la peau froide, il avait rompu la couche verglacée qui le recouvrait, et de petites craquelures avaient parcourues la joue de Banania, comme s’il s’était agit d’une figure de plâtre de crèche. Même dans le froid qui emmitouflait la scène, les mains de Marcel paraissaient brûlantes sur la peau nue. Akol avait pleuré, et en pleurant les larmes avaient gelé, et dans la mort, c’étaient autant d’étoiles brillantes qui coulaient des yeux du jeune homme. Marcel caressa la joue pure, et il sentait ses mains moins calleuses, moins rugueuses, elle rougissaient de la chaleur de l’amitié qui meurt. Comme il avait clôt les paupières de Banania, les constellations gelées qui partaient de ses yeux vinrent se loger dans le creux de ceux de Marcel, qui les balaya du revers de sa gabardine râpée, dans un reniflement tonitruant. Une longue trace de morve habillait le tissu rouille, elle était entourée de picots de pluie oculaire, les picots de pluie oculaire entouraient la longue trace de morve, c’était la voie lactée qui était dessinée. Marcel s’en rendit compte, lança un sourire en coin à Akol puis fit demi-tour, en évitant le jeune stagiaire de la rubrique humain écrasé du Parisien qui voulait l’interroger et qui frissonnait dans son trois-quart de laine et ses bottes de cuir, en évitant les bonshommes oranges du 118 qui venaient reconnaître l’état de martyr d’Akol et qui gueulaient des instructions dans leurs talkies, en évitant le flic posté là avec un kawa entre les pattes pour se chauffer les miches et qu’avait l’air de s’en balancer de Banania et auquel Marcel avait envie de foutre une trempe. Il se vengea en lui faisant un doigt tout en s’éloignant, que le flic ne remarqua même pas, mais c’était toujours ça de pris.

C’est pour ça qu’il fallait pas s’attacher. Ça vous minait un homme. On ne s’attachait surtout pas aux passants. Il passaient, point. Certains donnaient une pièce. Les plus généreux souriaient. Devant son emplacement, Marcel déposait sa toque de fourrure noire, et attendait comme ça dans le froid pendant des heures, avant de trouver un coin pour roupiller. Quel que soit le montant, ça aurait pu être dix, vingt, cinquante balles, il aurait fait le même geste de la main, le bras un peu levé comme pour signifier, avec un petit grognement satisfait, un merci qui prononcé aurait signifié pitié pour la vie. Un jour, peu avant Noël, un gamin avait fait tomber un bonnet rouge, surmonté d’un pompon blanc. Sur la bordure, blanche elle aussi, brillaient des étoiles en plastique qui, lorsqu’on appuyait sur un bouton poussoir dans la doublure, se mettaient à clignoter d’une façon assez ridicule. Marcel avait tenté de rattraper le gamin mais il était couvert de sa mère et de ses cadeaux, et il s’en foutait pas mal de la coiffe finalement. Son naturel farceur avait alors rattrapé le vieux Marcel, et il avait fourré sa caboche dans la mitre de pauvre, ce qui lui donnait bien, avec ses touffes poils blancs, la gueule débonnaire du vieux paternel polaire. Il l’avait gardé jusqu’à la tombée de nuit, et avait même allumé les morceaux de plastique pour faire marrer les chiards. Grâce au bonnet il avait pu gagner de quoi se payer une nuit dans un deux étoiles où créchaient des putains dans la rue André Antoine. Le lendemain il l’avait déjà paumé. Le surlendemain Marcel avait sa gueule placardée en une d’articles qui titraient sur les conditions de vie des charclos pendant l’hiver. Une cagnotte était ouverte, on récoltait quelques dons avant de partir bouffer du foie gras. Un photographe professionnel qui passait par là avait trouvé Marcel pittoresque avec les lumières sur sa gueule fracassée, son bonnet de père Noël, surplombé d’une affiche toute dorée pour le dernier parfum Gabbana. Banania avait manqué son quart d’heure de gloire, il l’avait refilé à Marcel qui, humble parmi les humbles, n’en avait même pas vu la couleur. Le lendemain, il était oublié, avec le bonnet, avec la photo, avec la cagnotte, dans le champagne irisé qui débordait des flûtes. Il serait peut-être crevé demain, et personne alors ne saurait, que le Christ et le père Noël sont des clodos.

[Nouvelle] La jeune fille qui disait Dieu.

[Nouvelle] La jeune fille qui disait Dieu.

Je suis le malade dans sa civière. L’acier grince, les écrous couinent. Le staccato des roues dures sur les rainures du carrelage emplit le long couloir devant nous. TaTtac TaTtac TaTtac. Et je suis le malade dans sa civière. Plus loin, devant, là-bas, il y a une porte couleur vert-laid. On pourrait ajouter le suffixe -laid à tout ici. Les couloirs sont vides, et les soignants s’éparpillent rapidement pour ne pas laisser sur eux des traces indiquant une possible prise de leur temps. Ils ont leur quota, leur nombre de minutes de disponibilité, chacun sa part d’éternité, profitez bien de la vôtre merci à la revoyure. Ici tout est affaire de chiffre : nombre de patients dans le service, numéro de chambre, doses de produits à enfiler dans des artères d’à peine connus. L’ancien service était plus gai : c’était celui dans lequel on y meurt. Alors la vie rejetée par les pauvres bougres se dispersait partout, entre les instruments de mesure, et les tuyaux cabalistiques, et les écrans qui font bip, elle se dispersait partout et contaminait les mourants en devenir d’une vie supplémentaire. Parce qu’il fallait vivre pour espérer, et vivre pour se souvenir, et vivre contre la mort. Et on pleurait aussi, là bas, et c’était la vie, c’était l’épanchement d’un corps sur le lit des trépas, encore gorgé de la sève des vivants : de la sueur sur la peau nue et percée de stigmates, un tuyau rempli d’urine qui pendait, une vague odeur de merde. Et malgré ça, et malgré l’autoroute d’hémoglobine qui circulait en périphérie du corps mort, la tendresse et la douceur des derniers mots de l’universel langage au fond du drame intime. Tout éclate alors, les yeux qui se répandent, et la voix qui coule, et les vannes du nez qui s’ouvrent, et l’amour tendre qui gèle les querelles dans une main tendue, un bras qu’on saisit, une épaule qu’on serre, les doigts du mort et les larmes des joues. Car la vie est là, encore.

Ici tout est arrêté, inerte : on est sauvé. Le gong résonne et d’un coup plus rien. C’est une complexe satisfaction que celle d’avoir repris des mains des Parques le fil chéri, quand le temps s’arrête de nouveau, mais plus sur le rythme effréné des drames – car le drame n’est que du temps arrêté sur un vacarme total –, non, quand il s’arrête sur une lente vibration monotone, sur un silence, sur un bourdonnement quiet. C’est la vie tranquille qui est là, qui refonde le cadastre pour exercer son bon droit de propriété. Elle ne se laisse qu’effleurer, tant et si bien qu’on dirait la mort. Alors il faut rester proche des malades, par peur d’avoir confondu l’une avec l’autre. Alors je suis le malade dans sa civière. C’est un tout petit corps que celui des malades. Corps nu comme au premier jour, celui de la vie dans un déchirement de mort, le sexe de la mère rompu par le crâne du bambin, qui tout fier d’avoir trouvé l’utilité de ce gros appendice capital – faire bélier – se congratule d’un vilain pleur et d’un cri désespéré. C’est qu’il avait chaud le lascar dans les jupes utérines de maman. Et bien un malade c’est peu ou prou similaire, même si ça gueule moins, et qu’on trouve pas ça trognon. Ça a aussi une faille rouge et cerclée de métal dans le sein, le malade, maigres scellés qui gardent bien la vie à l’intérieur de l’automate organique, pour qu’elle ne s’échappe pas malicieusement. C’est que c’est facétieux comme petite bête.

On arrive à la porte, lentement. La civière fait toujours un fracas de tonnerre. Devant la porte, trois hommes à la peau mate font les cents pas. L’un d’eux est au téléphone, il marmonne en arabe. Les deux autres ont la tête inclinée vers le sol, et jettent parfois un coup d’œil dans la chambre adjacente. On entend à l’intérieur les éclats de voix des deux infirmières qui peinent à soulever un reste d’homme sans le blesser. Elles lui parlent anglais, ce sont des syriens qui viennent d’arriver et ne connaissent pas encore la langue. Contre le mur opposé à la chambre, de l’autre côté du couloir, se tient une jeune femme enroulée dans deux grands étoffes ; une brune qui lui couvre le corps, la seconde noire, jetée prudemment sur les cheveux et qui détoure un visage un peu potelé, doux. Elle me jette un regard lorsque j’arrive avec le tonnerre. Je n’aime pas le voile. Je n’ai rien contre les femmes qui le portent, elles font bien ce qu’elles veulent, je n’aime pas ce qu’il représente. La réserve, la pudeur, la pureté. La pureté écarte l’impur, le condamne, le laisse crever dans des taudis bouffé par la misère. Cette pureté qui rejoue la bouffonnerie millénaire, celle de la vierge désirée et des putains qu’on possède sans vergogne. La belle de jour, et les belles de nuit. La pureté ne devrait valoir qu’en tant qu’amour. La putain impure, je peux l’aimer, avec son frère le miséreux, le libidineux grossier et puant, avec le fou qui insulte les bourgeoises en postillonnant des miettes de bière dans les airs. Le Dieu qui fait vie, c’est le Dieu de la fange, et de cette boue humaine qu’on ose à peine regarder, comme quand on détourne le regard des clodos sur les bouches d’aérations. Ce n’est pas la honte, la honte ne nous rend que purs mais humbles, coupables conscients des faveurs de notre orgueilleuse pureté, non ce n’est pas de la honte, c’est de la peur : à trop les fixer, ils pourraient s’emparer de nous, et alors nous deviendrions eux. La peur d’être contaminés par l’impur. C’est la peur des curés en révérence devant des châsses d’or et de pourpre, et qui les protègent bien d’un grand dehors dangereux. C’est la peur constipée qui hurle au migrant qu’il doit crever pour la bonne santé de notre société, pauvre petit microbe. C’est la peur de celui qui n’est qu’abois face à une jupe trop courte ou trop longue, face des jambes dévoilées et un sourire aimable. Dans le voile il y a la vaine relique de cette humanité absurde, qui crée une échelle de valeur entre les vivants, comme on la trouve chez ces chrétiens qui interdisent aux femmes leur entrée dans le chœur des églises, ou chez ces juifs qui leur réservent une place à l’écart dans leurs synagogues. La foi ne devrait être qu’ainsi : impure tu es, alors impur je t’aime, et l’amour est seule pureté du monde, et alors la pauvreté et la misère humaine, je peux les retenir sans qu’elles ne cessent de découper des morceaux d’amertume au creux de mes viscères.

Au cœur de l’œil de la fille, il n’y a rien de tout ça. Elle m’a reconnu, et moi aussi. Lorsque l’on reconnaît quelqu’un encore un peu anonyme, il y a toujours ce moment de flou et de vague où notre regard tente de percer les draperies du réel pour localiser les contenus mnésiques adéquats. Qu’il mette la main dessus et alors la pupille éclate et englobe l’autre, le prend pour elle et en elle. Ainsi nos regards nous englobent mutuellement. Un sourire se dépose sur ses lèvres, creuse ses joues rondes, ajoute des pattes aux coin de paupières qui encadrent, écrin de chair, deux tourmalines de cendre. Elle a des sourcils épais, une bouche pâle, et un nez épaté. Nous nous sommes déjà croisés, plusieurs fois, à l’endroit où certains meurent et les autres pleurent. Là bas, elle soignait de toute sa compassion son frère, ou son cousin, je ne sais plus bien. Il sort d’ailleurs de la pièce, entouré de deux larges infirmières qui le soutiennent par les épaules alors qu’il s’essaye au périlleux exercice du déambulateur. Un tuyau pend de sa blouse à motifs, il se balance en rythme avec les saccades de ses jambes sans muscles, tremblantes. Un mince filet de bave pend du coin de sa bouche alors que l’effort est à son comble, et son œil se voile dangereusement à chaque quart de pas qu’il fait. Nous le regardons avancer ainsi, perdu entre la mort et la vie. C’est le combat, le combat des hommes exaspéré dans un instant pathétique. Mais l’homme tressaille – va-t-il défaillir ? –, se reprend, et marche à chaque frisson un peu plus. Je me retourne vers la fille, et lui demande comment il se porte, elle dit qu’il va bien, et ses yeux sont humides. Elle tourne ses paumes vers le ciel et dans un murmure adresse une prière à Dieu. Elle le remercie. Le masque triste qui venait de se superposer à son visage se retire alors, et entre ses lèvres je vois des dents blanches et droites lorsqu’elle me pose la question « et pour vous ? ». D’un signe de tête, je lui fait comprendre qu’il est encore, et que c’est déjà ça de gagné. Elle me fixe de ce regard de tendresse que peut avoir une femme pour un homme qu’elle sait faible, un regard de mère, un regard aimant, dans lequel se mêlent toute la pureté du monde et la chaleur des linges de l’enfance, le regard qui caresse et qui fait relever les mentons piteux. Dans son œil je vois la vie dans mes lieux de mort, c’est l’éclat du soleil. Et son œil lui aussi est son sourire quand elle retourne les paumes vers le ciel terriblement divin, et qu’elle remercie pour moi Celui qui écoute. Un simple murmure, et tout est transformé. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu ». Un simple murmure qui fit le monde, un chuchotis d’amour tout contre la matière. De ses yeux la jeune fille disait Dieu, dans ses yeux elle disait amour et compassion. Et alors j’ai su que le Dieu que j’adorais, le Dieu de la pureté dans l’impur humain, le Très-Bas contre leur Très-Haut, c’était son Dieu à elle aussi, le Dieu des malades, des chairs mortes et du sang répandu, le Dieu des aveugles au monde et des mystères des silences, le Dieu d’un regard, d’un murmure inaudible amoureux. Alors j’ai oublié le voile, j’ai oublié la pureté des hommes et des chiens, la pureté immonde qu’ils répandent sur la terre, et j’ai suivi le malade dans sa chambre laide, en emportant l’amour de la fille avec moi pour le lui donner, dans un regard, dans un murmure. Et peut-être pour parvenir aussi à dire Dieu.

[Nouvelle] La pilule qui tuait Dieu.

[Nouvelle] La pilule qui tuait Dieu.

Sur la dune rampait le soleil des crépuscules de l’Orient. Il épousait amoureusement chacun des grains de sable, des cristaux de roches, de la caillasse. Tout le désert se lovait dans le néant de la pupille chaude. La blanche froideur de la nuit suivrait peu après. Elle attendait doucement son heure pour officier et faire main basse sur la terre de hommes. La messe lugubre de Nyx résonnerait enfin, avec toute sa liturgie ; la mélopée plaintive du vent, les accents mélancoliques des escadres de bulbuls, le frémissement du déhanché d’une vipère à cornes à la recherche de victimes à immoler dans un rayon d’albâtre. La cérémonie se prolongerait ainsi jusqu’au matin.

H. ne serait pas là pour le voir. C’est-à-dire qu’il ne voyait déjà guère le crépuscule, il n’y prêtait pas attention, était ailleurs. Le jour n’était que néant. Toute sa conscience tendait vers sa nuit à venir et le repos du juste amplement mérité. Vers la multitude des femmes disponibles pour se contenter. Derrière lui se dressaient les bâtiments endoloris par le jour de la garnison de Marshek-al-Kebir. La journée avait été longue et pénible. Il avait failli flancher. La fatigue s’était installée en lui peu après son retour au camp. Elle avait commencé par enserrer ses chevilles, puis ses cuisses, ses bras, en enfin même son crâne, lourd et comme prêt à tomber. A peine avait-il eu suffisamment de temps pour méditer sur ce qui s’était produit. Tout était allé très vite, interrogatoire habituel des prisonniers, puis départ au village pour une fouille surprise (quasi quotidienne) des habitations, collecte de la jizya, puis on humiliait quelques hommes, on s’assurait que les femmes étaient vêtues décemment, on s’amusait avec quelques petites filles. Avant le départ, on punissait les coupables d’infractions sur la place publique, puis on se dirigeait vers le village suivant et on recommençait. Autour du camp il y avait trois villages et tous les jours ce rituel se répétait. Parfois il y avait quelques variations, on pouvait faire preuve de clémence avec les faibles et ne pas les frapper, ou au contraire capturer une fillette pour l’exemple. Mais la routine était peu ou prou la même. On rentrait au camp pour les heures chaudes, les heures auxquelles le soleil reprend son titre de maître de la terre, et exerce son pouvoir sur l’immensité du désert. On s’occupait alors de former les jeunes, les futurs guerriers. Les justes. A son arrivée, H. avait du faire preuve d’une extrême contenance pour ne pas faire remarquer son trouble à ses nouveaux frères, qui à n’en pas douter en auraient pris ombrage. La situation était déconcertante pour un occidental tout juste sorti des jupes de son pays : les bambins étaient alignés en formation militaire, comme à la parade, avec un fusil de guerre gigantesque entre leurs patoches, qui devait bien égaler leur taille des pieds à la tête. Ils récitaient, avec cette innocente conviction de l’enfant auquel des grandes personnes donnent une tache sérieuse, des chants martiaux en frappant du poing sur leur front. Ceux-ci étaient ceints de bandeaux noirs couverts d’écrits arabiques blancs, et posés là sur le pourtour de crânes dont les dimensions peinaient à égaler celles du poing d’un homme mûr, ils ressemblaient à ces emballages de crépon qu’on trouve parfois autour des oranges d’Espagne. Puis à l’heure convenue les petits hommes se dispersaient comme une nuée de passereaux que la chasse a débusquée, et les enfants jouaient ensemble enfin.

Ces instants faisaient maintenant partie intégrante du quotidien de H., et lui-même se chargeait parfois de former la prochaine génération de combattants. Il leur donnait des cours d’anglais et de français, pour les préparer à agrandir le califat éternel en terres mécréantes. Il ressemblait même aux autres instructeurs à présent. Il était arrivé pâle et gras. Il avait maintenant le teint basané des habitants des sables et les joues émaciées. Son regard était noir et ferme et comme en creux de pupille, et triste au fond du terne, car il avait mis les lentilles de la guerre. Sur sa tempe creusait un sillon blanc, cicatrice d’un tir bien ajusté qui lui avait frôlé le côté du front. Une barbe jeune commençait à poindre, et un duvet juvénile se mêlait encore au poil dru de l’homme. H. perdait son enfance à vue d’œil, comme le jour perd sa couverture de lumière avec la nuit. Tout enfuit, avec les caresses de la mère et les bourrades de tendresse refoulée du père. Perdu, parti avec l’ombre de la maison dans laquelle son enfance s’était produite comme en coup de vent, violente, brusque, évanescente. Une enfance normale. Dans une famille qui se disait classe moyenne, mais qui ne savait pas ce que désignait classe moyenne. Mais personne savait vraiment alors tout le monde en était. C’était moins insultant que prolétaire ou bourgeois. Sa maison classe moyenne était entourée de maisons classe moyenne, et son orientation scolaire était classe moyenne ; sa formation le conduisait tout droit à un poste de banquier, dans un fauteuil de cuir faux, qu’il occuperait en étant faussement intéressé par les fausses solutions qu’il devrait proposer aux vraies problèmes des clients. Classe moyenne eux aussi, la baraque, le lotissement, le lycée général un peu moyen, trois enfants deux garçons oui oui ils vont bien, oh le petit fait du foot vous savez, il ressemble tellement à son père… nous pouvons vous faire un Opcvm nourricier à taux minime avec un rafraîchissement mensuel de l’ordre du pourcentage canonique de…. et la petite fait de la danse.. Et concernant nos deniers produits bancaires notre gamme s’est élargie d’offres exclusives exceptionnellement singulières à des taux très qualitatifs… oh et puis je me demandais… ouverture d’un compte épargne…. oui oui vous savez, on pense à leur avenir… parfait, je vous assure qu’à quinze-pour-cent sans conditions offre non cumulative et sans remboursement c’est la garantie sécurité vous ne pourrez pas trouver plus… oui oui, il faut mettre de côté dès maintenant et leur apprendre à gérer leur argent… Tout à fait j’en suis ravi… Pauline tu veux bien lâcher ton portable… mais maman… oui oui, on fait comme ça et on voit hein, à bientôt, merci pour tout, ne vous en faites pas il fait beau on va en profiter hein Pauline… Il avait toujours été moyen en classe, il se destinait à être moyen au travail. A ne pas en faire trop pour ses clients, juste assez et pour satisfaire leurs demandes en des délais raisonnables, et pour le boss qui voulait du chiffre, de l’assurance vie qui rapporte, du livret épargne à taux gargantuesque. Puis vint le message internet, les échanges, l’interrogation, la découverte du Livre. L’avenir sans compte épargne. Alors il avait laissé sa banlieue. C’était sa place d’enfant. Aujourd’hui, il avait trouvé sa place d’adulte, le fusil sous le bras, la barbe d’homme, et le treillis camouflé. Il n’avait pas eu à tuer le père, le père avait démissionné face au pouvoir de la télé quand H. était gamin. Bien entendu, il avait eu écho des appels de sa famille, de ses proches, quelques amis, un collègue. Tous avaient été stupéfaits par son départ et tous l’appelaient à reprendre raison. Ça ne l’atteignait pas.

Mais les journées difficiles, et il y en avait, celles des combats dont ils ressortaient vaincus surtout, lui remettaient en mémoire le perdu. Sa main caressait le garde-main en bouleau laqué de la kalash qui pendait à son épaule. Pour les justes, rien n’était plus précieux que ce ministre de leur ferveur religieuse. Tous les appelaient kalash, un mot vain et laid mais qui était entré dans le vocabulaire mondial, mais en réalité il s’agissait d’un rassemblement hétéroclite d’instruments de morts qui provenaient de tout l’est de l’ancien rideau de fer. La sienne avait son patronyme gravé sur le côté « Type 56 ». Nationalité chinoise, papiers en règle, et la Parque peut voyager dans le monde entier sous cet oripeau d’industrie. L’acier embouti avait été nettoyé après leur sortie du jour. Le canon était encore gras de l’huile qui formait des amas dans les angles, et son embout était noirci par la chaleur des longues rafales. Il y avait un peu d’une rouille indécrassable dans les charnières de instruments de visée en tôle. La crosse en dur contreplaqué reposait contre sa cuisse, et jouait aimablement son rôle de présence apaisante lorsqu’il était troublé. Il avait retiré les munitions du puit de chargement. Dans son gilet de combat des magasins s’entassaient péniblement dans leurs poches trop étroites, et H. pouvait sentir l’odeur de la poudre qui s’échappait des cartouches empilées en quinconce et que la tôle protégeait. L’impression de puissance le rassurait. Il ignorait que son arme avait sans doute voyagé entre bien des mains avant d’atterrir aux creux des siennes et d’être ainsi choyée. Sans doute avait-elle traversé le Moyen-Orient, peut-être avait-elle effectué un séjour dans les Balkans, pour voyager un peu, avant de retrouver sa terre d’adoption. L’espérance de vie d’un fusil est souvent plus élevée que celle de son porteur. H. savourait innocemment le réconfort que lui procurait le métal doux et froid au fond de sa paume. Son âme. Son arme. Il tressaillit en se rappelant les mots griffonnés par la main alerte sur le papier roulé en boule qui traînait au fond de sa poche pectorale : son « ârme ». Il l’avait arraché à la barbe de ses camarades qui avaient brûlé le reste de l’œuvre du poète dont ils avaient découvert la maison. L’impie avait été promptement exécuté d’une balle dans la nuque et l’objet de son hérésie carbonisé. Sa femme et ses filles capturées puis chargées dans le camion crasseux qui suivait la patrouille. La plus âgée venait de perdre le sang. On devinait sous l’accablement et la poussière du désert une beauté bourgeonnante. Ses seins avaient déjà commencé à creuser l’espace qui l’entourait, elle les aurait lourds, et fermes, si elle survivait. Elle l’attendait, là bas, dans la baraque de chaux recouverte d’une plaque de tôle qui lui servait d’habitation, prête à s’offrir à lui. Elle ne résisterait pas. H. avait aimé le goût de la violence ; cette sensualité transgressive qu’il sentait monter en lui lors du viol des esclaves chrétiennes ramenées de leurs raids. Mais depuis peu son excitation se tassait. Non qu’il rechignât à user de violence, mais une impression d’apathie y faisait place trop souvent, une lassitude dont même l’interdit ne peut entraver l’installation dans un cœur impénitent car elle n’est qu’habitude. Alors ses femmes étaient préparées par les docteurs du camp, droguées, parées d’un voile de gaze à l’orientale, ou de ces complexes sous-vêtements occidentaux, entrelacements de cordelettes de soie et de nylon, qui pour susciter le désir de la chair la cachent adroitement juste ce qu’il faut. Elles étaient alors laissées ainsi dans l’attente, le regard loin et clair, et vide.

H. ne devait pas tarder rejoindre la fille du poète, mais de la main il frôla le folio recroquevillé dans son écrin de tissu. Il l’avait déjà déplié, et lu, et relu. Il ne savait ni pourquoi il l’avait pris, ni pourquoi il le gardait. Une puissance intime, logée au creux de ce qui restait encore de lui l’y avait poussé. A la première lecture il avait été pris de spasmes, d’une furieuse envie de s’effondrer en sanglots, et une boule avait poussée d’un coup sec au fond de sa gorge. Une nausée permanente avait depuis élu domicile contre sa glotte. Ses frères avaient cru à une insolation et l’avaient envoyé au toubib pour qu’il soit vite remis d’aplomb. Là, devant les grands moustaches noires du médecin, son cœur avait fondu en une pluie douce sur la terre de son âme, craquelée de l’aridité de l’inhumain. Symptômes de dépression post-traumatique, courant chez les combattants de Dieu, avait dandiné la moustache, le médecin en avait connu beaucoup ah ça oui c’est qu’il avait été dans l’armée de Saddam dans une autre vie, fallait pas s’en faire tout irait bien il ne dirait rien, tenez voilà une double dose de cachets prenez en dès que vous vous sentez faillir dans votre noble tâche, la paix soit sur vous salam. Et il l’avait renvoyé avec une petite boite de cachetons de captagon, les mêmes que ceux qu’ils recevaient avant chaque combat, avec pour instruction supplémentaire de « ne pas les laisser traîner, certains de nos frères ont quelque problème à gérer leur consommation de la médecine de bravoure » et un clin d’œil discret. Les effets inhibant du premier comprimé se dissipaient lentement, et la boule qui avait disparu reprenait place mollement, montait à ses yeux et c’était comme si son désir le plus cher était de s’extraire de H. par la gueule, en emportant son être avec elle en pièces détachées. Fébrile, H. saisit de deux doigts le papier, le déplia dans le creux de ses paumes, comme s’il désirait au fond de lui le protéger de lui-même. Il lut :

Crépuscule des armes

Reste pluie de larmes

Et guerriers ensanglantés

Ont tué les cœurs aimés

Au loin dans le vacarme

Le fracas de leurs ârmes :

Le Dieu qu’ils adorent

Ils l’ont battu à mort.

H. ne comprenait pas, ou comprenait trop bien. Interloqué par son propre trouble, il saisit d’une main tremblante le sachet de cachets caché dans une poche, et en avala un, deux, trois. Alors le monde mourut, et avec lui le ciel et la terre et la tristesse et la boule de son cœur qui montait dans sa gorge. D’un coup de H. le papier froissé en pelote de haine valdingua dans la dune, et s’enterra vivant. H. se tourna vers sa cabane, l’œil exorbité, et partit violer la fille. Adieu, nature dépressive, il était heureux le monstre, dans son humanité lascive. Il pouvait tous les tuer, il était puissant. Même Dieu avait peur de lui.

[Paul et Mike] Manif pour tous, manif de rien.

[Paul et Mike] Manif pour tous, manif de rien.

Ils sont de retour, le triste pull-over rose et la croix de bois dévoyée, en masse galvanisée par des prêcheurs en soutane et que précèdent des slogans faussement innocents, miroirs de leur volonté inaltérable de préserver des valeurs déjà mortes : la Manif’ pour tous. Vain cortège qui tente de faire passer son conservatisme pour mainstream en s’affublant de l’églantine virginale, en faisant de la promenade dominicale un acte politique de résistance absolue, en mettant en avant la jeunesse. Elle a pas trop l’air de venir de Seine Saint-Denis leur jeunesse de France hein mais bon, passons. Ils ont la réaction pour tout motif, représentent les chrétiens et moi j’ai mal à mon christianisme.

J’ai mal à mon christianisme pour trois raisons.

1°) D’abord, parce que le chrétien doit être radical dans son engagement politique, car il est le reflet de sa foi. Évidemment, n’étant pas être de pure évangile, ni de pure énergie, le chrétien fatigue, et le soir a bien envie de rentrer retrouver bobonne et la généreuse marmaille, son canapé et sa tv. Sauf que l’on peut aussi raisonnablement considérer que l’action politique n’épuise pas le chrétien au point que celui-ci doive se mettre en veille pendant plus d’une année histoire de recharger les batteries. Alors quand le chrétien décide de ne pas s’impliquer politiquement face – par exemple – à la loi travail, ou aux conditions de vie des réfugiés, il le fait sciemment : on le sait capable de s’engager par ailleurs. Il a fait son choix, le chrétien. Mais aimer le plus pauvre, cela passe-t-il par la défense de la valeur famille, ou par la défense de ses conditions de travail ? Par la balade familiale, ou par le cortège de gauche auquel on se mêle parce que merde, même si on est de droite (on parle de la manif pour tous tout de même) on défend les intérêts du peuple avant celui des puissants, parce que cela passe avant les querelles de chapelle ? Conclusion : quand il s’agit de politique, le chrétien devient étrangement sélectif, et son intérêt passe avant sa foi.

2°) Mais quel intérêt le chrétien a-t-il à prendre la défense de la famille de la sorte ? La radicalité du message chrétien n’est pas tradition pour autant, et si le chrétien a bien un atout a faire valoir dans le monde contemporain, si enclin à expurger toute trace d’histoire de son chemin, c’est bien celui-ci (et ce au-delà de considérations étymologiques autour du terme « tradition » que je prends ici dans son acception la plus courante). Il n’est ni juif, ni musulman, c’est-à-dire qu’il n’a pas tout un tas de règles à respecter au quotidien, on pourrait même dire que ses seuls commandements sont d’aimer son prochain et d’honorer Dieu. Rien qui se rattache spécialement à des valeurs, à des impératifs structurels sociaux qu’il s’agirait de faire perdurer : il faut aimer, et aimer de toutes ses forces, de tout son cœur, de tout son corps. La religion qui a le moins de commandements religieux dans son livre me semble aussi la plus exigeante idéalement. Elle ne peut qu’être en s’actualisant en permanence, car l’amour est tension permanente, présent vivifiant, acte de foi à renouveler à chaque instant. Mais cette actualité de l’amour évacue aussi toutes les préoccupations autour des valeurs, de la morale défendue par la Manif pour tous. Ces préoccupations n’ont rien de chrétiennes en tant que telles, tomber dans ces errements ne contribue qu’à donner une image d’arriéré au chrétien. Ce n’est pas dire qu’elle ne sont pas importantes en elles-mêmes, c’est dire que ce n’est pas au nom de la chrétienté qu’il faut les défendre.

3°) Mais alors le chrétien n’a aucun intérêt chrétien à défendre tout ça comme il le fait ? Et bien non. Non, le chrétien ne fait que se replier sur lui même avec sa communauté, ainsi qu’il voit les autres communautés le faire. Il se constitue ainsi en rejet du xenos, de l’étranger, du différent. Il est à l’opposé du message du Christ. Mais c’est qu’il se voile la face aussi, le chrétien. Et que de ce fait, et ainsi que je le mets en valeur ici en parlant du chrétien dans une généralisation tout à fait abusive, il nous fait nous autres chrétiens qui ne sommes pas engagés dans cette manif pour tous, passer pour des buses. Car c’est un manque de clairvoyance aberrant que de défendre la valeur famille : la famille nucléaire hétérosexuelle est morte depuis les années 70, quand le structuralisme et plus loin la French Theory a posé la pierre tombale du trou que lui avait creusé Levi-Strauss. Mais non, il persiste dans ces débats inactuels, perdu dans la fin des trente glorieuses, en considérant qu’il pourra changer quelque chose à ce qui idéologiquement est déjà bien admis, même plus, à ce qui est largement entré dans les mœurs. Faudrait qu’il s’y fasse ; il a perdu cette bataille. Mais ça tombe bien, c’était pas la sienne. La sienne il persiste à la manquer, même si parfois elle point dans ses revendication, étincelle d’intelligence dans un océan d’inanités, quand il parle de commercialisation des corps, de monétisation des rapports humains. Là il a une voix à faire valoir, là il doit parler, là son engagement politique est juste. Pourquoi ? Parce que si son impératif religieux est d’aimer le prochain comme soi-même, encore faut-il savoir ce qu’est le prochain. On admettra qu’il s’agit de l’humain. Mais quel humain ? L’humain génétiquement modifié ? Le cyborg ? Celui né dans une cuve ? Ou plus proche, d’une fécondation en laboratoire ? Celui qui est connecté en permanence à un réseau d’information mondial ? Là ses revendications peuvent avoir du poids, s’actualisent. Nous sommes en pleine prise avec des changements majeurs, une redéfinition de l’humanité, peut-être sans l’humain tel qu’on l’a conçu jusqu’ici. Le posthumain, le transhumain, c’est maintenant. Lui, chrétien, peut avoir une voix dans ces débats, peut poser des questions, interroger, et même questionner la place de la morale et de l’éthique dans ce futur qui, déjà, s’écrit au présent.

Il ne gagnera rien à penser au passé. Il ne gagnera rien en persistant dans des dialectiques unilatérales, dans lesquelles l’interlocuteur s’est déjà tu, bien persuadé de son ascendant. Il ne fera qu’être ridicule avec ses fanions roses et ses discours rétrogrades. Et sa manif pour tous restera manif de rien.

[Nouvelle] L’Ennemi.

[Nouvelle] L’Ennemi.

Il se tenait, vaguement agité, accroupi sur les draps d’un lit sur lequel on eut pu croire qu’une mer se fut retournée, troublé telle une Séphora devant les prodiges de son Moshe. Son souffle était court, soulevait sa poitrine par saccades, et laissait s’écraser sur le tissu de lourdes gouttes salées. L’air assourdissant de l’été emprisonnait toute la pièce comme dans une poix épaisse. De chaque côté du chien assis, les deux fenêtres étaient ouvertes, et lorsque la bise soufflait par miracle, le courant d’air en s’engouffrant faisait claquer les battants de bois dans un violent fracas. Cela aurait pu contraindre le jeune homme à se précipiter pour les clore, par égard pour un voisinage coléreux. Mais il n’en faisait rien. L’été bouillant avait amené dans ses valises les congés et il se retrouvait presque seul dans son quartier, forme d’exclusion dont le monde n’avait cure. Il était en plus bien trop attentif à ce qu’il faisait pour pouvoir accomplir quoi que ce soit. Les fesses appuyées sur les mollets, il se tenait immobile dans l’attitude de prostration qu’ont certains fidèles à l’heure des laudes, quand le froid des églises et l’aurore frissonnante font peser sur eux la douce chape du réveil. Il n’était vêtu que d’un short de toile synthétique noire, dont l’élastique le serrait à la taille, et sur son torse saillaient des muscles finement dessinés, mais peu marqués. Deux auréoles roses fleurissaient sur ses pectoraux, dont la frénésie respiratoire s’atténuait peu à peu, les rendant de nouveau cois, calmes. Ils ne se soulevaient plus que d’un souffle doux. Cela contrastait avec les poignets du garçon, dont jaillissaient comme les torrents d’un lit tranquille une myriade de veines et d’artères, contractées par la tension qui régnait dans la fournaise, et avec son visage concentré à l’extrême. Il semblait tendre toute son attention vers le moindre bruissement, et son corps suivait entièrement ce mouvement. Des sillons sévères se traçaient sur son front pâle, et il avait au coin des yeux de courtes ridules qui atténuaient la méfiance que son aspect pouvait susciter au premier regard. Il est vrai que quiconque l’eût vu alors l’eut sans doute pris pour un personnage assez étrange, tant la tranquillité de la pièce contrastait avec son attitude fiévreuse. Une lumière cuisante tombait sur lui, et faisait miroiter de reflets nacrés le bibelot argenté, un simple bol en toc, situé sur la commode près du lit. Au dehors, l’on entendait – et encore fallait-il pour cela avoir l’oreille du chat – le murmure agonisant des arbres qui ondulaient dans une danse monotone et fragile, comme si le chant qui la suscitait menaçait à tout instant de se taire à jamais.

Le jeune homme tout tendu écoutait le chuchotis arboricole. Il rêvait. Il ne souhaitait qu’une chose, échapper à la situation dans laquelle il était. L’imagination lui offrait une voie de garage, un port auquel s’amarrer en attendant la fin de la tempête. Dans son esprit fécond il forma un nouveau monde. Il se voyait entouré de murs de chaux blanche, dans une pièce sombre, dans laquelle brûlait faiblement une lampe à pétrole. A côté d’elle se tenait un narguilé, dont le long tube évasé à son extrémité de métal poli se perdait dans l’ombre. Dans les ténèbres, il avait l’aspect effrayant du taïpan du désert. De larges coussins en toile de Jouy bordés de cordelettes dorées formaient un cocon moelleux dans cet espace réservé aux hommes, qui s’asseyaient souvent ici pendant de longues heures dans l’atmosphère fraîche de la pièce, et discutaient ou jouaient avec des dominos taillés dans l’écorce d’un dattier. Sur les coussins des scènes galantes côtoyaient ça des caravelles espagnoles, là des paysages fleuris, ici des gens d’armes à longues hallebardes et puissants mousquets. Le jeune homme se concentra d’autant plus que les formes des hommes naissaient dans la pièce. Il voyait distinctement les épaisses barbes noires parsemées de fils blancs, les visages basanés dans lesquels le soleil avait tracés de profondes rides, la peau rugueuse des joues, la mâchoire lâche de ceux que le soleil contraint à vivre sous son joug. Il se souvenait maintenant de leur dernière conversation. Le haj Abdul-Salâm était présent dans la pièce, accompagné de Hakim et Nahî, respectivement médecin du village et collecteur d’impôt. Le vieux sage servait aussi d’imam au village en ces temps de pénurie d’hommes : ils étaient nombreux à avoir suivi la voie ouverte par Tariq Ibn Ziyad longtemps auparavant dans la péninsule ibérique. Si l’heure n’était plus à l’expansion mahométane, elle l’était à l’occupation et à la défense du territoire, la Reconquista ayant déjà bien empiété sur les terres prises au nom du Prophète. Le fils aîné du haj, destiné à le remplacer dans sa sainte chaire au moment opportun s’en était allé combattre les légions papales et sa nef mauresque avait récemment croisée au large de Cadix. Le vieillard se retrouvait donc seul à assumer le poids sacré de sa lourde tâche, car le reste de sa descendance était d’un sexe trop faible ou trop beau pour accomplir l’acte religieux : les hanches de sa femme n’avaient guère été fertiles que pour des filles qui avaient toutes été mariées. A chaque prière il gravissait le long escalier usé en colimaçon qui le menait au minaret surplombant les dunes, d’où il appelait chacun à rendre grâce de son beau chant mélancolique, que l’étranger peu avisé de la liturgie islamique eut pu confondre avec la plainte d’un cœur meurtri par la perte de la chair de sa chair. La mosquée était, avec le palais du sultan dans lequel ils se trouvaient, le seul bâtiment un peu imposant du village, et ses murs de chaux avaient été plusieurs fois renforcés par du ciment, et étaient repeints régulièrement d’un blanc coquille d’œuf rapidement lavé par le soleil et la poussière. Des maisons carrées aux murs de pierre cimentés de terre composaient le reste du village, qui semblait hameau au moins européen des voyageurs, excepté pour le palais du sultan. Celui-ci appartenait à une dynastie argentée qui depuis longtemps s’était envolée, mais il restait néanmoins entretenu par une atemporelle lignée d’intendants, qui assuraient la régence en l’absence des maîtres de céans. Le bâtiment semblait taillé dans un unique bloc blanc, que surmontait une coupole immense de jade percée de complexes motifs surmontés d’entrelacs dorés délicatement ouvragés et qui parcouraient toute sa surface. De profondes fenêtres rectangulaires filtraient la lumière par des moucharabiehs en bois d’acacia dans une multitude de salons privés, de bains ou de chambres comme celle dans laquelle étaient réunis les quatre hommes autour d’un narguilé aux arômes fumants. Dans la pièce une vapeur exquise collait aux plafonds nus, et venait recouvrir les bras dévêtus des convives d’un voile pudique, inutile dans les cercles masculins, mais bienvenu pour donner à chacun l’impression d’une réunion d’importance, d’un sérieux respectable, que seule la fumée, mystique produit, parvient à donner. Aujourd’hui encore, l’encens fume dans les églises, et les philosophes de café, aimables rhéteurs, déversent à toute heure leur savoir dans les volutes évanescents du tabac consumé ou des tasses bouillantes.

Au cours de leurs longs conciliabules ils débattaient de l’univers visible et invisible, de la Création et de ses merveilles ; de science, de philosophie et de théologie. Les trois hommes et le jeune rêveur étaient les plus savants des hommes du village d’Al-Däyun, et Nahî le percepteur se targuait souvent auprès des ouailles du village de participer aux réunions des sages. Faire partie d’un tel cercle d’érudits était sans doute aucun un privilège rare, mais Nahî était le seul à en tirer quelque gloriole, car les autres savaient que tout cela était vain, et que ces discussions étaient surtout un moyen de passer les longues heures écrasantes qui suivaient le déjeuner en agréable compagnie, c’est-à-dire sans tout la smala domestique à supporter. Comme les hommes de tous les temps, pensaient-ils, ils avaient trouvé un échappatoire bien pratique à leur nid, et comme les hommes de tous les temps, l’échappatoire temporaire était devenu nécessité dont ils s’accommodaient avec un plaisir non dissimulé. Mais une telle organisation n’allait pas sans contrepartie, et Hakîm le médecin ne comptait plus les soirs où sa chère et tendre l’assaisonnait copieusement de divers noms d’insectes du désert, qui passait son temps en gesticulations inutiles alors qu’elle avait grand besoin de son aide. En homme doux et aimable mais peu enclin à la folie, Hakîm prenait un air contrit, promettait quelque effort, et le lendemain s’échappait de nouveau, comme font tous les hommes bons, autrement dit les garçons espiègles dans des corps d’adultes au visage grave et sévère. La discussion du jour que le jeune homme se représentait portait sur un traité de sciences que le médecin s’était procuré par quelque marchand bédouin de passage, en échange de menus soins sur son premier fils, et qui – aux dires du marchand pressé d’écouler toute sa camelote au village – était la dernière œuvre écrite par feu Ibn Sinna, loué soit le nom de ce grand sage. Le livre, déjà bien abîmé par son voyage dans le désert, avait l’allure d’un parchemin cabalistique, constellé de diagrammes et de schémas ésotériques. Une dispute s’était engagée autour de la question de « l’homme volant », métaphore de l’humain sans sensations et auquel ne reste dès lors que la pensée et qui permettait celui qui les européens appelaient Avicenne de prouver la supériorité de l’intellect sur les autres facultés. Nahî s’y opposait :
«- Starfoullallah ce Ibn Sinna n’est qu’un impie ! La création de Dieu ne peut être ni augmentée, ni diminuée en quoi que ce soit, c’est une hérésie. Laisser la porte ouverte à de tels bidâa c’est pervertir le message divin et la parole de son plus grand Prophète ! »
Le haj Abdul-Salam l’avait appelé au calme, tant il savait la propension du jeune percepteur à s’emporter lorsqu’il invoquait le nom de Dieu, avant d’ajouter d’un air malicieux « et pourtant, impétueux Nahî, tu conviendras que sur Terre il est des fièvres qui te terrassent et te diminuent, te font garder la couche et te porter pâle, ce qui fait le bonheur de nous autres habitants du village, tant sont bienheureux les simples qui paient moins de taxes. »

Nahî s’aperçut au sourire rieur du doux imam que celui-ci le taquinait gentiment, et décida exceptionnellement de ne pas prendre la mouche. Mais il n’était pas d’accord avec lui : un homme malade de la fièvre n’était pas diminué corporellement, ne perdait pas ses membres ou ses sensations, elles n’étaient que différentes. Le délire même de la fièvre – et Hakîm pouvait lui donner raison sur ce point ajouta-il – n’était qu’un désordre dans l’équilibre des fluides du corps, que les italiens nommaient humeurs : la bile noire était en excès, et il fallait alors saigner le malade pour en purger le sang. Hakîm ne put qu’acquiescer à cet exposé, car la pratique de la saignée était alors monnaie courante, et lors des épidémies de choléra qui sévissaient parfois dans la région il était souvent démuni au point de ne pratiquer que cet acte, se demandant si ses vertus n’étaient pas tant celles de la croyance en la tradition plutôt que proprement thérapeutiques. Malgré cela il tempéra le propos de Nahî : « Nous ne sommes pas cependant de ces vilains ibères qui lacèrent à tours de bras, et nos herbes médicinales ont des propriétés à même de soigner jusqu’à ceux que l’on croit incurables, ce brave philosophe en parle à un autre endroit du traité. »
« – Ô dévoué Hakîm, panseur des plaies et curateur de nos maux, ta science ne saurait être réduite à ce que je puis en rapporter », dit Nahî dans une bouffée de vapeur et d’humble soumission, car il savait la science du savant abondante en ce qui concernait sa discipline, avant d’ajouter : « mais cet homme sans sens n’est pas du ressort de la médecine car ce n’est qu’un produit imaginaire, il l’est de la science des mots et donc du lien entre l’homme et Dieu, or il est dit dans le hadith rapporté par Albukhari qu’Adam fut crée selon la propre forme de Dieu. »
« – Quel érudit tu fais, ô Nahî, fit l’imam admiratif en hochant la tête, c’est peut-être toi qui devrait me remplacer pour guider nos frères en des temps futurs, il s’agit bien de cette hadith. » Sur le visage de Nahî s’esquissa un sourire radieux, vite occulté par sa volonté de paraître attentif au sujet débattu et peu prompt aux poussées d’orgueil qui agitent les hommes peu surs d’eux-mêmes lorsqu’ils sont ainsi loués. C’était peine perdue : tous le savaient foncièrement sensible à la flatterie, le vieil imam le premier, et il ne pouvait tromper personne en tentant de garder la face de la sorte.
« – Tu conviendras pourtant que des hommes sont atteints de débilité, tant physique que morale, objecta Hakîm, et cela depuis leur naissance. Pense à ce pauvre Mohammed, né paralysé de tout le bas du corps, ou à la juive Sarah, qui vit aux abords du village avec les siens ; je la soigne depuis sa venue au monde, et elle n’a de sa vie pu prononcer un mot entier, les seuls sons qu’elle produit sont ceux du ruminant. On dirait que jamais le chant des cordes pincées du oud n’a pu pénétrer son oreille. »

L’argument était le bon, et Nahî déconcerté ne su que répondre. Sur son long visage ovale se peignit une mine déconfite, ses sourcils noirs formant de rondes arcades sur ses yeux de cobalt. Il appartenait à cette race d’arabes des montagnes, dont la plupart naissent avec les cheveux de feu et l’œil des anges, mais lui était sorti du ventre d’une mère étrangère à la tribu, et s’était retrouvé tout couvert de poils noirs. Son front étroit se retroussa, creusant les rides de contrariétés qu’ils avaient l’habitude de voir lorsqu’il ne savait plus que dire. Tous en étaient averti : Nahî était un convive agréable, charmant même, pour autant qu’il avait raison, ou plutôt qu’on ne lui donnait pas tort. Mais il voulait toujours avoir le dessus sur ses interlocuteurs, de sorte que même la plus banale des conversations pouvait se transformer en joute verbale interminable dont il ressortait ou vainqueur et galvanisé (et bien souvent, la politesse faisait abandonner les autres) ou perdant et furieux. Il pensa s’en sortir d’une pique goguenarde à l’endroit du docteur, « Ah oui, vos chers amis les juifs, n’est-ce pas ? »
« – Ils sont créatures d’Allah tout comme nous, et doivent être traités avec le respect inhérent à toute Sa Création. » répondait le médecin, comme à chaque fois qu’untel ou untel visait ses patients de l’est du village, qui s’étaient établis dans des baraques de terre cuite par-delà la route de pierrailles menant à la ville, juste au devant des grandes dunes dorées. Il avait l’habitude d’être la cible de moqueries, même de ragots quant à ses relations avec les juifs. Pourtant une bonne entente générale régnait entre les coreligionnaires monothéistes, bien que certains, comme Nahî, ne les considéraient que bons à la djizîa, l’impôt réservé aux gens du Livre sur les terres mahométanes. Comme de juste, la dispute dériva sur le sujet, le percepteur lisait le Coran comme il lisait son boulier, prenant le texte au mot, de façon rigoureuse, tandis que les autres le considéraient dans une histoire, et savaient les conquêtes du Prophète achevées, ce qui justifiait selon eux une certaine réticence – que Nahî appelait dédaigneusement paresse, et cela n’était pas faux – à faire advenir le califat éternel sur la terre. Plus prosaïquement, quoi qu’érudits, ils étaient hommes, et préféraient la vie simple, tranquille, de la bonne intelligence entre eux et leurs semblables. L’imam avait vu son quota de charniers au cours d’une jeunesse émaillée de conflits tribaux, le médecin de morts et de viscères, reliquats quotidiens des pestes qui avaient pu s’abattre sur la région, pour que la seule idée de se battre les fasse se renfoncer dans le moelleux de leur coussin, le postérieur satisfait par l’assisse procurée, et l’esprit prompt à s’égarer vers des sujets de conversation plus heureux.

Au moment où son fessier jouissait de l’accueillante masse de plumes qui rembourrait le coussin, le jeune homme sortit de la demi-torpeur dans laquelle son imagination l’avait plongé : un vrombissement dans l’air l’avait perturbé. Il se tenait toujours dans la même posture, torse droit sur ses genoux pliés, mais sa tête s’était courbée et son menton joignait maintenant sa poitrine, ce qui renforçait l’impression d’une mystique silencieuse s’accomplissant. « Non, non, pensa-t-il, pas encore, laisse moi tranquille, je t’en supplie, laisse moi en paix ! » et alors il s’agita, ses bras se tendaient en mouvements convulsifs, il avait l’air de vouloir saisir quelque chose mais sans y arriver, et était semblable à ces fous qui se débattent contre eux-mêmes enfermés dans des pièces molletonnées. Quelques instants après, ce fut comme s’il abdiquait, il reprit sa posture et souffla dans un murmure « Laisse-moi. ».

Alors il se concentra à nouveau, repartit dans le fantastique pays de l’Orient et se retrouva dans la pièce qu’il venait de quitter. Seule l’heure avait changée, et il voyait se dessiner entre les motifs des moucharabiehs le fin croissant de l’astre pâle de solitude. Un ingénieux système de filets aux mailles très fines venait compléter les moucharabiehs, et empêchait l’ennemi endémique de pénétrer ce sanctuaire. Le narguilé avait refroidi, et les coussins étaient encore creusés par le souvenir de leur occupation récente. Sur une table de cèdre à motifs alambiqués que couronnaient des joyaux précieux de toutes les couleurs, des rubis carmins aux topazes des grands fonds, reposait une assiette en terre cuite à la bordure peinte motifs géométriques noirs, dans laquelle trônait un reste de ragoût de chèvre, et dans son jus trempaient des miettes de melaoui, la galette de farine qui accompagnait toujours ses repas. Dans un recoin sous la table reposait une bouteille argentée soigneusement cachée de Nahî, qui égayait les longues discussions que le haj et lui avaient seuls, qu’ils agrémentaient parfois d’un tabac exceptionnel que ramenaient des confins de l’Afrique les caravanes de Bédouins. Le jeune homme aimait être musulman tout à fait sérieux et pratiquant, mais aimait aussi à transgresser les commandements, ce qui ne lui semblait pas antinomique : il se sentait ainsi plus proche de son Dieu, comme intime, en confidence sous le sceau du péché que Lui seul omniscient pouvait connaître. Pour l’imam c’était différent, en tant que vieil homme, il s’autorisait quelques menus plaisirs comme ceux-là, mais restait toujours absolument mesuré quant aux doses ingérées, et il argumentait que « Allah, béni soit son nom, nous offre la possibilité d’avoir une conversation en une compagnie agréable, délicieusement accompagnée de quelques délicatesses, il serait offensant de ne point en profiter. », et en gardant toujours son malicieux sourire, son air de gentillesse qui, à force de tout dire de lui, ne disait plus rien et pouvait paraître masque. L’imam savait la fin proche et, en pur amoureux de la vie, continuait d’en jouir comme le font les vrais amants ; en l’effeuillant lentement, avec précaution, pour mieux la découvrir.

La nuit tombée, le jeune intendant se retrouvait seul dans son grand palais. L’odeur des cuisines dégorgeait encore dans la salle d’honneur, la saveur des keftas grillés et des pois chiches confits titillait les narines et laissait un goût salé sur la langue. Le long de l’escalier d’apparat il contemplait les vestiges d’un temps disparu, lequel avait vu sa famille moribonde maintenant briller au côté des plus grands sultans, conquérants de la terre et de l’univers. Mais comme tous les conquérants, ils s’étaient encroûtés, ou étaient morts, car à la fin, il faut bien en finir avec la guerre, ou la guerre en finit avec soi. Ceux qui s’étaient encroûtés étaient aussi morts aujourd’hui, ce qui n’avait au fond fait de différence que celle du temps écoulé entre le bout des deux parcours. Les interminables corridors n’étaient plus occupés que par des toiles d’araignées, et même leurs tristes occupantes pliaient bagage à six heures passées pour aller vers des contrées plus propices à l’épouvante des humains. Le palais ne vivait que le jour, on venait consulter l’intendant pour des affaires administratives, demander conseil, Abdoul-Salâm, Hakîm et Nahî venaient faire la conversation lorsque la chaleur cloîtrait les gens chez eux, les cuisines tournaient ensuite à leur plein régime, ce qui n’était pas grand chose, mais permettait que le fruit de leur labeur soit distribué alentours contre quelque argent qui permettait à l’intendant de survivre d’un maigre revenu. Il avait la parure sans la bourse, le palais sans la valetaille, le titre sans la gloire. Au crépuscule, le palais était vide, et il entendait alors les murs craquer, le vain hurlement du cherguis qui soufflait dans le dôme, la symphonie lunaire. Il se retirait dans la chambre alors, consommait quelques pois et du ragoût ou du couscous les jours de fête, et, une lampe à huile au chevet, étudiait et ré-étudiait inlassablement les vieux opuscules de la bibliothèque du palais. Mais cette nuit était différente. Pourtant l’astre nocturne scintillait bien dans sa cour d’étoiles, les araignées avaient bien laissé leur habitat diurne, l’ennemi était bien coincé aux portes de la forteresse grâce aux astucieuses fenêtres. Tout allait comme le monde tournait depuis toujours, c’est-à-dire bien. Pourtant le jeune homme était pris d’un trouble croissant. Debout dans la pièce censément vide, il avait aperçu couché sur le lit, une créature nocturne qui devait avoir profité de son absence pour se faufiler dans la chambre. La pâleur des rayons lunaires l’empêchait cependant de distinguer la forme qui avait pris place dans la couche. Se préparant à un âpre combat avec quelque félin égaré, il s’avança précautionneusement vers la lampe à huile, agrippa au passage son cimeterre à la lame plus recourbée que le sein d’Aïcha, et lentement tourna la vis sur le socle de la lampe. Le lent mouvement raviva la flammèche muette qu’il avait laissée dépérir, et son ombre se projeta contre les murs d’os. Il ne sursauta pas en découvrant la créature allongée sur le lit, mais fut pris d’une autre forme d’étonnement. Un regard doux le fixait, d’immenses yeux noirs dans lesquels il eut bien cru pouvoir s’engloutir et disparaître à jamais. Deux minces lignes de poils parfaitement taillés les surplombaient, et l’on voyait aux ridules qui les entouraient que ce regard d’ordinaire empli de tendresse pouvait rapidement se transformer en celui de la fierté moqueuse et emplie de hargne des femmes qui connaissent leur beauté. L’étrangère était jeune. Une épaisse chevelure de jais encadrait son visage arrondi aux traits fins et purs. Sa peau avait la couleur de l’olive et ses lèvres étaient des pétales de rosée dans le désert sec. Ses joues avaient pris une teinte vermeille à mesure que la lumière coulait dans la pièce, qui contaminait l’érubescent nez mutin, celui grâce auquel elle gardait l’aspect juvénile de la jeunesse rieuse. Pour tout dire, bien qu’il la considéra de haut, le jeune homme ne devait guère être bien plus âgé qu’elle. Dans l’obscurité mourante elle le fixait d’un regard et inquiet et soumis. Il ne le savait pas ; c’était le regard de la vierge prête à s’offrir d’amour. Ses épaules étaient étroites, mais ses hanches larges, et il devinait qu’elle ne devait guère être plus haute que le vieil imam que la terre avait fait rentrer en elle au fil des ans. Elle était vêtue, ou plutôt devrait-on dire dévêtue d’un voile de gaze transparente qui, miracle des parures de femmes, laissait autant à découvert ses appâts qu’il les couvait de mystères. A sa taille une ceinture de cuir dorée pendait, de minces entrelacs de corde venaient s’enrouler tout autour d’elle. Sous la brume de la gaze, comme nimbés de vapeur, on voyait deux seins ronds et lourds et fermes, un joyau incarnadin auréolait chacune des deux collines de nacre, qu’un souffle exquis faisait se soulever par saccades. Ses jambes repliées étaient opulentes et galbées, et à la cheville elle portait un bracelet de topazes dont une chaîne s’enfuyait pour rejoindre un anneau d’argent qui ceignait délicatement son orteil le plus rond. Ses ongles peints rappelaient la couleur du bijou, marque certaine du goût dont savait faire preuve la jeune femme lorsqu’il s’agissait de plaire. Elle plaisait : l’intendant se tenait debout, la bouche entrouverte en un « u » pathétique, et s’agitait d’avant en arrière comme un pendule comique. Une telle créature lui était inimaginable, et il fallait qu’il l’eut vu pour croire à son existence. A trois pieds de distances encore il en doutait, et dans sa cervelle enfiévrée il passait en revue sans s’en apercevoir les différentes possibilités pour expliquer l’existence d’un être aussi parfaitement nubile. Il pensait évidemment à un envoyé de Sheïtan qui le tentait, mais aussi à un ange, ou peut-être était-il au paradis et une virginale promise venait l’accueillir. Un affreux doute le saisit : était-ce une prostituée ? Il n’avait pas d’argent, et cela était connu dans tout le village, jamais l’on ne serait venu le courtiser en espérant quelque profit. Il n’aurait de toutes manières pas cédé, abreuvé comme il l’était des vers passionnés de Muhyi-d-dîn Ibn’Arabi, croyant avec ferveur mais secrètement – car il était pudique – en l’amour. La jeune fille remarqua son trouble (et elle n’était guère plus à l’aise, tant elle avait mis de temps à remarquer ce qui crevait les yeux) et esquissa un sourire. Entre ses lèvres il pu apercevoir de merveilleuses perles blanches briller.

Elle commença à articuler une parole encourageante, mais il fut saisit d’un soubresaut, toujours accroupi contre son lit : encore une fois, l’air s’était agité, l’ennemi était là. Ce n’était pas un homme, c’était une présence envahissante, que l’on sentait vibrer dans l’espace avant d’avoir pu l’apercevoir, si par chance on l’apercevait. C’était partout et nulle part, et ça rendait fou les plus braves, les plus intrépides mêmes, qui dépérissaient à vue d’œil lorsque ce bruit reconnaissable entre mille se faisait entendre. Le jeune homme lui aussi empruntait le chemin de la démence, il le sentait, voulait se trouver des bouchons de cire et des bandeaux comme pour résister aux chants des sorcières aquatiques, ces êtres mi-femme mi-créature marine dont le chant avait envoûté Ulysse. Sa Pénélope orientale forgée des feux de l’imagination ne pouvait exister tant que l’ennemi était là, c’était elle ou lui, un combat à la O.K. Corral. Ou plutôt une prière. C’est là un autre apanage du fou : la mystique, gracieuse élévation de la voix vers des cieux inaccessible qu’on voudrait toucher pourtant, dont on espère malgré tout un retour tangible, une manifestation visible, un effet, un miracle. Sauf que sa supplication ne s’adressait pas à un quelconque dieu. Parcouru d’un frisson de désespoir, il s’adressa à l’ennemi tapi dans les ténèbres de la pièce, peut-être même sous les couvertures ou au creux d’un oreiller, et d’une voix rendue sourde par le dépit murmura « Vas-y, prends moi, je t’offre mon sang, vile créature, bois la vie qui s’écoule en mes veines, perce ma chair de tes pointes aiguisées, dévore mon corps, prends toute matière, mais laisse intacte mon âme. ». Et ainsi il se rejeta en arrière les bras en croix, victime immédiate de l’invocation qu’il venait de faire, sacrifice ultime auquel il consentait pour le repos de son âme. Il discerna alors, yeux rivés vers le plafond, une forme sombre, une ombre mouvante qui se déplaçait vers la lampe de chevet qu’il avait laissé allumée. Dans un sursaut de courage il s’élança, décidé à se battre et à défaire l’ennemi. De toute sa force il l’écrasa contre le mur, senti des os et des articulations craquer et une tâche rouge et noire à laquelle se mêlaient en amas des morceaux d’une chair cartilagineuse foncée vint colorer le mur pâle. Le sang avait coulé, le sacrifice était accompli. Il put alors rétablir au mieux sa couche, lisser les draps et se glisser bienheureux au fond de leur fraîcheur. Il repensa à son Orient, bien qu’il sut tomber en plein délit, en plein délire même d’orientalisme. La fraîcheur de la pièce au milieu des dunes d’ambre. Les mousses de satin léger recouvrant des draps de toile fine. Le beau bras blanc de l’étrangère tendu vers lui. Et surtout, surtout, ces fabuleux moucharabiehs et leur toile finement tressée qui empêchaient l’ennemi d’entrer. Le sommeil commençait à le gagner. Il revit la princesse étendue sur un divan de pourpre, s’approcha d’elle, et au creux de son oreille siffla un bourdonnement.

« BZZZZZZZZZZ ».

L’ennemi était revenu.