L’Anamnèse du bichon

L’Anamnèse du bichon

La sentence résonne dans les oreilles. Elle stagne, elle se répète, va-et-vient à la façon d’un coton tige, qui en lieu et place de nettoyer ces conduits, s’amuse à ramoner l’être, du fond jusqu’aux combles. Comme toute tragédie, elle est anodine ; c’est une annonce, bienveillante même, du genre qu’on dit sourire au lèvre et cœur léger. La tragédie a ce plumage de sacré, ce bec amical, mais son ramage est wagnérien et silencieux. La puissance dans la mesure d’un souffle de quiétude. La belle affaire lorsque coincé au fond d’un drap, blanc comme les murs et comme les sols et comme les plafonds comme les meubles comme ferrailles et roulettes, commodes et placards, dans une salle où seule la porte a une carnation rosâtre peu amène (car c’est d’elle que viennent les nouvelles), l’on est condamné à attendre. Tout est prêt pourtant, cela fait des mois que tout est planifié, des mois d’une attente, que l’on connaît, enfin, lorsqu’elle s’impose, lorsqu’elle s’absolutise, lorsqu’on doit la subir enfin, lorsqu’on doit la souffrir, lorsqu’on y est condamné. Avec son silence wagnérien plus bouillonnant qu’une walkyrie, ce silence à deux têtes, hydrophide et hybride. Un silence audible d’abord, l’insonorité avec son expiration si propre et si polluante pour l’esprit peu coutumier. Un silence mortifère ensuite, la pensée comme butée face à l’immuable obstacle du non-pensable, l’ansible ensablée dans la chair. La paix palpitante de la perspective de la mort, la mort elle-même logée dans ce silence. La seule mort qui puisse se vivre : sans être mort, l’on vit, l’on vie la mort alors. Cette morale veut que l’on reste stoïque face à un tel précipice, que l’on vienne à bout, en vulgaire fac-similé des héros mythiques, de l’ennemi en ferrant, bon gré mal gré, les coups.

Notre malheureux en viendrait à bout plus aisément si le front n’était lui-même, une lutte intestine, intestinale, contre sa chair, dans ses chairs. Ou avec lui, de la proue à la poupe, mais c’est peu ou prou chose identique.

C’est dans l’attente de l’opération que branle cet attentisme du vivant : ne pas accepter l’inacceptable, et repousser au loin le mauvais sort, attiré, superstitieux comme nous, à cause de nous, par l’amer présage. Le patient s’évade de sa chambre isolée, le regard vole dans la cour de l’hôpital où interné, il a tant, tant à vouloir. Comme si cette liberté pouvait lui rendre la vie. Comme si se sauvant il se libérait du couperet fantasmé. Comme s’il parvenait non pas à soutenir mais bien plutôt à fuir la faucheuse et ses sabliers, son infernal coursier qui anime les discussions enflammés des bigots dînant, sa sentence à fleur de dernier jour dans un œil d’éternité « TU VIENS AVEC MOI, UN POINT ET C’EST TOUT. ». Par la fenêtre il aperçoit le jardin qui verdoie, les oiseaux qui chantoient et les fleurs qui fleurissent dans l’après-midi estival. Le monde va, et plutôt bien, à l’inverse du bonhomme coincé dans son sépulcre immaculé. La télévision ne fonctionne pas, il fallait payer et il n’en voulait pas. Il avait fait provision de livres, un bouquin de Sullivan, l’intégrale de la Recherche du Temps perdu dont le poids enfonçait les pattes de la table sur laquelle elle reposait, quelques fascicules ramassés ça et là, une brochure récupérée à la bouche de RER, et même un vieil opuscule rapiécé de Maine de Biran. Mais il est de notoriété publique que l’on emporte toujours trop, et que l’humain ne sait que peu se détourner de tels vertiges existentiels. Les pages s’amassent alors sans s’amuser, inanimées, hors de tout.

Pour s’en sortir il faut fuir. Fuir loin du jardin et de ses massifs d’hortensias. Loin des dames qu’entretiennent les camélias violets sur le parterre ouest. Loin du salut amical du vigile, qui, bienfaits des excès du zèle vigilant, l’a reconnu à force de le voir rendre visite aux lieux. Fuir loin la chapelle qui jouxte le couloir Hache deux, ses crucifix laqués et leur œil lourd sur ses péchés, ses chaises de vieux bois qui grincent comme s’il fallait faire ressentir la présence trop humaine de ceux qui y posent le derrière, ses stalles perdues d’on-ne-sait-trop-où, sa statue douce de la mère maquée sans avoir consommé. Fuir le reflet flamboyant de l’ostensoir à la lueur rouge d’une bougie, miroir du feu qui anime le dévot. Fuir loin la harpie, et son cri blanc qui effaçait tout.

Fuir vers un souvenir tout récent, tout anodin pourtant, tout qui ne fait pas encore sens. Le souvenir de cet homme sur la ligne deux, le matin même, alors qu’elle le conduisait à ce moment. Un lascar à la gueule d’assassin, le cheveu trop long, trop gras, le pantalon trop abîmé, le manteau sombre et traînant, un foulard blanc qui se faisait la malle, la mâchoire taillée à la serpe et longue et droite, la lèvre saillante sur une peau burinée, un cou de taureau pour une carrure à faire pâlir une armoire. Sa coupe de jais encadrait un visage pâle, de celui qui ne dort pas assez ou qui ne vit qu’aux lumières artificielles. A ce portrait s’ajoutait un regard perçant, chargé d’antipathie, mais apathique, bref, c’était une bobine patibulaire du genre qu’on ne veut pas titiller, une pas-nuque qui suscitait la panique dans les passages peu sages, bref, une face à laquelle on ne voulait pas avoir à faire. Clou du spectacle, entre ses immenses paluches se logeait un mâtin, mais un mâtin si peu canin, un canin avec si peu de chien, bref un bichon si peu chien qu’on l’eût dit de peluche. La scène prêtait à rire. C’était pourtant pour l’un un mâtin comme les autres, et pour l’autre un matin habituel. Et vice-versa.

Le souvenir dégageait une émotion particulière : la face humide du bonhomme et le regard paumé-ravi du cabot, la noire pupille perdue dans la touffe de poils blancs, la banalité de la scène et l’excentricité du duo, et l’oubli qui allait suivre, le sien surtout, tant il sent lui-même passer inaperçu. Tous ces gens croisés, et pas un souvenir, tous ces visages vus et visés évanouis à vie dans la variation d’un atome de Césium, l’inquisition de la mémoire, la rédemption par le bûcher de l’anamnèse. Pas de postérité pour les humains, aucune. Toute l’exaspération de son existence à cet instant précis, l’éternité dans une seconde, vieillir d’un siècle dans une minute, une année de vie plus intense coulée dans une heure. Moment trop ardent pour s’éterniser, et que la banalité engloutirait, et que la vie recouvrirait, et que les désirs guideraient, machine anonyme dans un flot sans rivage. Et le vautour qui tournoie et se rapproche.

Cette anesthésie, cette opération, tout le terrifie. A choisir, il aurait préféré être face à une mort de son âge. Mort de trop vivre : l’épectase. Marre de vivre trop : le suicide. La petite mort confondue dans la grande, ou la beauté éternelle d’un Kirilov. A défaut, lui ne peut que se retrouver anesthésié à la vie, si l’anesthésie rate, si l’opération se complique, s’il crève sur le billard. Anesthésié à la vie, c’est assez poétique. Mais ça ne lui convient pas. Rien ne peut lui convenir :

Il a peur.

« Vous avez trois heures pour vous préparer, le médecin va venir vous voir. » avait dit l’infirmière, innocemment.
Le condamné jette un coup d’œil au cadran de sa montre et s’entend rire, d’un rire de rapace crucifié dans des draps blancs qui grattent, blancs comme les murs qui bavent et comme les sols qui couinent et comme les plafonds immondes comme les meubles sortis d’un dépôt vente comme ferrailles mal entretenues et roulettes qui bloquent, commodes affreuses et placards pas mieux, dans une salle où seule la porte a une gueule rose terrible (car c’est d’elle que viendrait la nouvelle), condamné à attendre.

Plus que deux-heures cinquante-neuf.