[Nouvelle] Sallenelles

[Nouvelle] Sallenelles

[Cette nouvelle a été écrite dans le cadre d’un concours informel sur un forum, dont les consignes étaient les suivantes:
– intégrer les éléments de la photographie d’une façon ou d’une autre dans le texte
– le temps d’écriture était inférieur à 72 heures
– le texte devait faire entre 500 et 2000 mots
Ce fut un bon exercice, et même si le résultat final me laisse circonspect, je suis heureux d’avoir pu respecter ces consignes, ça fait une sorte d’étude, de truc qui montre ce qu’on peut faire dans un genre entièrement différent. Bonne lecture!]

Ma première visite à Sallenelles remonte à une quinzaine d’années environ. Naturellement, et comme pour tous les rejetons de normands, l’automobile de mon père m’avait déjà fait traverser le village. Mais mes yeux d’enfants ne comprenaient pas l’attrait des vieilles chaumières, qui grandit chez moi d’une façon proportionnelle à l’usure de la vie. Lors de cette découverte, j’étais un jeune homme, j’achevais mon cursus universitaire, je te connaissais, Anne, tous deux nous rendions déjà inopinément visite dans nos couches respectives avec le sérieux d’amants consumés, et j’aimais Claire.

Claire et moi nous sommes longtemps aimés, de cet amour impossible qui caractérise les jeunes gens fidèles à l’idée qu’ils ont d’eux-mêmes plutôt qu’à leur cœur. Notre rencontre fut cruellement ordinaire : les planches usées des bancs de la Sorbonne, une mortelle classe d’herméneutique, et ce professeur à l’air un peu fou qui tentait de nous faire entendre le sublime des énoncés de la logique formelle. Unis dans le désaveu de cette esthétique savante, nous avions, pis aller pour ne pas sombrer dans le sommeil lourd et chaud de l’amphithéâtre, débuté un commerce éprouvé de haussements de sourcils compatissants, de soupirs généreux et de sourires en coin. Les étudiants ont cette faculté proprement inouïe de devenir comparses au bout de cinq petites minutes d’ennui commun. Cela se résout généralement au bord blanc d’une tasse de café salvatrice – toujours noir, n’est pas étudiant qui veut –, qui nous avait paru poterne appropriée pour échapper au moins quelques minutes aux très sages et très savants « Jean emprunte la bicyclette de Paul ». Là, las, j’ai rencontré Claire, autour d’un dé à coudre de café sombre, fumant et amer. La terrasse du troquet s’était transformée en refuge pour accueillir l’immigration massive de la jeunesse parisienne, bien plus disposée à profiter des premiers rayons de la lumière printanière qu’à l’étude. J’avais déjà croisé Claire dans certains amphithéâtres d’une manière très étudiante : en lui jetant une œillade à la dérobée pour satisfaire à l’insistance d’un pressant camarade, subjugué par sa beauté. Il était absent au café, et Claire était plus belle encore lorsqu’elle allumait sa cigarette. Une blonde. J’ai toujours aimé les femmes qui fument. Claire était parisienne. Disant cela, l’on dit déjà tout. La taille fine, le visage rond et ouvert, les mains gracieuses et pâles. Elle lisait terriblement, avec la ferveur des cœurs qui ne savent aimer que passionnément les lettres, et savait Baudelaire. Tout en elle respirait la grâce et la volupté ; elle appartenait à la race des volutes de café noir, race de l’odeur grise du tabac qui flambe. J’étais seul alors, elle me plaisait. Elle avait pour amant un garçon, qu’elle décrivait grand et beau, brillant et distingué, cultivé et sensuel. Chaque qualificatif striait d’une fine coupure mon ego, étrillait mon cœur jeune, car je n’avais aucune de ces qualités généralement recherchées par les jeunes femmes. J’étais alors un être métronome, et sans doute le suis-je encore : entouré, j’aimais la solitude ; seul, il me fallait le monde ; paresseux lors du travail et studieux en congés ; je me réclamais de la roture dans le mondain et de la distinction dans le vulgaire. J’étais lâche, labile, et assez laid. Pour une raison inconnue, il m’arrivait de plaire, et alors j’inspirais des passions que mon esprit changeant entretenait malgré moi.

J’ai côtoyé Claire de façon régulière, et nous allions souvent au cinéma de la rue des Écoles voir de vieux films qui nous donnaient un air intellectuel. Elle me prenait parfois le bras pour rire comme si nous étions des amoureux, et nous nous promenions longtemps en silence. Comme la solitude de mes draps me pesait, j’ai inspiré une passion à une autre, et nous avons ainsi au fil du temps, elle comme moi, changé de partenaires, en nous manquant encore et encore. Lorsque l’un avait un amant, l’autre devenait libre. Par fidélité, pour être ce que nous pensions être, nous restions avec nos conquêtes du moment, de quelques semaines, de quelques mois. Nous étions lâches comme des philosophes.

Lorsque l’amant dura un an, puis deux, puis trois, ils parlèrent de se marier. Oh, ce n’était pas grand chose d’abord, des allusions, quelques plaisanteries, puis la ferveur des préparatifs, et l’instant d’après elle était dans une pesante toilette de nacre, marchant vers l’autel, sévère et digne. Là bas l’attendait un garçon, qu’elle décrivait grand et beau, brillant et distingué, cultivé et sensuel : Jules. J’avais appris à le connaître, et à l’aimer lui aussi : il avait de l’esprit. La cérémonie eut lieu à Cabourg, le ciel était maussade avec moi. J’entendais de nouveau l’incompréhensible prose de Wittgenstein et le bois du vieux banc craquer à mon côté et son rire et j’entendais la douceur des grains de café et l’odeur la cigarette : tous se bousculaient dans mon esprit désordonné. Elle se tenait là, debout, prenait les mains de Jules, opinant à la question ultime. Les automobiles partirent ensuite dans un ambitieux concerto pour klaxon, et je rejoignis en m’insérant dans le cortège le manoir de Sallenelles que le couple avait loué. La bâtisse était immense, et de multiples dépendances au toit de chaume enrubanné d’iris parsemaient le parc. On avait récemment remplacé le torchis du manoir par un neuf, encore éclatant, qui contrastait avec le chêne sombre et délavé des colombages. Ce soir là, j’entrepris consciencieusement de me saouler et Jules avec moi. J’aime boire, au moins autant que j’aime les cigarettes à la bouche des jolies femmes. De lourds nuages passaient souvent sur la figure de Claire, et le fracas du tonnerre, dehors, tout près, donnait un air trop solennel à la fête.

Un moment, alors que Jules ivre m’agaçait, je sortis respirer la terre détrempée et l’odeur des fins de noces : le moment de la sauterie où tout peut encore s’exacerber jusqu’à la débauche, ou bien s’éteindre complètement et les invités encore graves et sains se retirer avec un air liturgique. Claire me rejoignit. Les colombages de Normandie allaient très bien à son teint parisien. Nous nous tenions là, en silence, sous le perron de la bâtisse, et l’on attendait quelque chose. L’atmosphère était embuée de réminiscences de nos années heureuses et insouciantes, sans ce poids du monde si récent. Nous ne nous étions pas encore adressés la parole aujourd’hui ; elle subissait les assauts de ses responsabilités nouvelles, de son amour figé, et moi ceux inconscients de mes remords enfouis. Heureusement, j’ai toujours eu l’alcool sobre : ses effets se limitaient en général à m’amener à déblatérer trop sur l’état du monde et à admirer tout en la conspuant la bête qu’est l’homme, ce qui donnait alors de moi l’image d’un poète très raté, ou d’un jeune fou plein de charme, selon les goûts. Ici, une austère mélancolie m’avait envahi. Ma respiration suivait les lentes pulsations du ressac sur la plage toute proche, et je m’enlisais profondément dans la terre molle, pour ne faire qu’un avec l’absence de moi. Cela n’était possible qu’avec Claire et son silence doux. Avec elle, il ne s’agissait pas de disparaître, comme avec les passions volantes, mais d’être enfin pleinement.

Après un temps qui me paru très long, Claire rompit le cocon de silence qui nous entourait, et me prit par le bras avec un sourire très sérieux sous le nez. Elle avait les pommettes rougies par l’humidité, et ses bras semblaient frêles dans sa lourde robe. « Viens ». Alors je la suivais sous le crachin continu qui baignait la côte. L’orage qui grondait maintenant plus loin nous envoyait ses longs éclairs lumineux qui découpaient les ombres terrestres d’une façon terrible. Le vacarme du monde était infernal. Nous arrivâmes à la pointe de la falaise, et le long du roc se profila un phare. Je su immédiatement pourquoi elle m’avait conduit ici, contre le noroît : l’endroit était pittoresque, et rappelait nos débats littéraires enfiévrés. Elle aimait Stendhal, et moi Chateaubriand. Nous nous tînmes là, stoïques face au vent, comme devant une mer de nuages. La pluie s’intensifia soudain, et nous eûmes besoin d’un refuge provisoire pour attendre l’accalmie. Le phare semblait abandonné, et seule une mince chaîne retenait la porte, enroulée le long du battant. Je n’eus pas de mal à la fracturer et en laissais les vestiges sur la première commode qui se présenta dans l’obscurité. Nous nous dirigeâmes à tâtons, et dans la pénombre nos mains se frôlèrent souvent, comme celles de jeunes novices avides. C’est lorsque je sentis son épaule nue sous mes doigts que quelque chose en moi se fissura dans un éclat de chaleur fraîche, et je compris seulement qu’elle n’avait pas cherché l’interrupteur. Tout s’emballa dans une complexe cérémonie de dentelles et de peau, elle acquiesça de tout son corps à mon désir sourd et brutal, tendue du poids de son être tout contre moi et dure dans mes mains vaines qui la couvaient de caresses.

Cette nuit là je compris que l’amour était chose très simple, et aussi pourquoi aucun grand n’osait en parler simplement. Puis nos souffles cessèrent et nous nous assoupîmes quelques instants sur la dalle de granit froid, en parvenant à préserver notre peau de son gel par une installation abstraite de vêtements épars. Tout était gris, souple, et silencieux. Elle avait très naturellement passé son bras autour du mien, et je sentais nos sueurs se mêler le long de nos poignets. On se releva enfin en silence, et du retour je n’ai guère de souvenir. Seulement une image simple, qui perça ma rétine malgré l’obscurité qui avait repris ses droits : la vieille table de bois mort sur laquelle trônait, reliques de notre unique incartade, une jarretière de dentelle consommée, les restes de la chaîne, et une pesante clé de rouille. Au petit matin, alors que la nuit était encore noire, je pris mon automobile pour retourner vers toi, et n’assistait pas au retour. Je ne revis plus jamais Claire, et aucun d’entre nous deux ne tenta de renouer quelque lien d’amitié ou d’amour.

[Fatranniversaire #2] AMOUR ET EROTISME

[Fatranniversaire #2] AMOUR ET EROTISME

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EROTISME

La gueule béante du ciel pourpre
tonne lentement dans la plaine éclaboussée
nos épaules se bercent dans la marée
l’herbe joue sur mon cou
et brise le chaud de la terre.

Un pin se défait tout en aiguilles
qui collent dans les boucles perlées de ta nuque
et mes yeux se tapissent dans les recoins des tiens.

Enfants des frissons de ces bois
l’univers ramassé dans nos bras enroulés
ton sang se refroidit doucement
quand ta pupille dévore le ciel de feu.

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CHARITÉ

C’est un frisson de feu, dans la tempête du monde,
C’est un creux de noirceur, où naît l’incertitude,
C’est un acte sans mot, et qui crie dans la nuit,
C’est un acte à peine, c’est un mouvement infirme,
C’est la foi en moi autre, perdue entre tes lèvres,
C’est la moisson du temps, sur ton cœur apaisé,
C’est le rire des enfants, adulte emprisonné,
C’est la couleur de l’âme, c’est sa chair pathétique,
C’est un trou de douceur, où chante une rivière,
C’est la terre contre toi, qui n’est plus que tendresse,
C’est un sang ravivé, dans un blizzard de cendre,
C’est un repli gracieux, c’est le coin de tes yeux,
C’est la mortelle clémence, la rangée de quenottes,
C’est le pourpre d’un labre, c’est le baiser au vide,
Qu’en un jour, un lieu, par une action fortuite,
Tu as laissé tomber dans l’air tout contre moi.


Alors je l’ai recueilli, ton sourire.

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CHARITÉ #2

Au creux de son corps
Brûlait la tendresse
Du mystérieux accord
Des amours terrestres ;
L’épiphanie de bras
Sur la nuque enroulés
Quand les démons d’en bas
M’ont saisi au gosier.
Dans ce nouveau logis
Ils buvaient mes larmes,
Et conspuaient moindre ris
Car la haine est leur arme ;
C’est qu’ils aiment les heurts
Que le monde assène
Et pour eux le malheur
D’un théâtre est la scène.
Dernier bouffon du drame
Que la vie a prescrit,
J’ai refusé l’infâme
Et me suis englouti
Au creux de ses mains ,
La douceur de sa peau,
Au creux de son sein ,
Et l’amour encore chaud,
Dans le chaudron bouillant
De ses épaules nues ;
Les démons du dedans,
Leurs voix se sont tues.

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MORT – EGO 

Triste balafre d’un intransitif
Chargé, sans transition,
De découper à vif
Un carré un moignon
Du palpitant hâtif
De ton amant girond.

Ah, il faut croire
Que d’aimé à haï
Pas d’étape transitoire
Qu’en un ris tout finit ;
Et la vaine histoire
Des amours gémit.

Aux passions trahies
Aux célérités gâtées
De nos étreintes pourries
Quand d’un mot renvoyé
Paria parmi les bannis,
Maudit, tu m’as réprouvé.

Un instant mélomane
Se rejouer la comptine
Qui à tous sonne insane
Qui à mille âmes lamine,
Et mine jusqu’aux mânes,
Ton acerbe badine :

« C’est là que tout finit. »

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ÉROTISME #2

A ton corps pathétique
Sur le lit décharné
Des mémoires iniques.
A l’amère cruauté
Dans la mèche lubrique
A la diable jetée;
Fantaisie onirique
Sur ta peau de baisers.
A lueur extatique
Dans tes yeux mordorés
Quand perchée sur ma trique
Tu allais à ton gré.
A nos mœurs anarchiques
Nos vies désordonnées
Nos amours féeriques
Par toi en fin négligés.

A ton corps oublié
Sur le calice caustique,
Soude de la temporalité :
Ta mémoire amnésique.
A ta chair consommée
Nos canons rachitiques
Un moment déchaînés
Dans l’été ibérique.
A mon souffle balafré
Par tes regards cyniques
Par l’adieu expédié
Comme une vulgaire colique.
Au souvenir défiguré
Sa gueule mélancolique
Sa face rouge burinée,
Moi, goutte d’eau de supplique
Quand tu m’as essuyé.

Quel dieu
A donc pu avoir idée
Que l’amour soit relique ?

 

 

[Fatras] Fatranniversaire #1

[Fatras] Fatranniversaire #1

Un peu plus d’un an que j’ai crée cet espace, que j’ai alimenté avec des choses assez diverses, à un rythme assez varié. Constat: ça force à écrire, un peu, ça ouvre une porte à l’expression. C’est très fécond!

Vous êtes de plus en plus nombreux à passer jeter un œil à tout ça, merci, ça fait chaud au cœur! 

En forme de remerciement, et aussi de mémorisation internet, je débute ici une petite série de vieux trucs que je balance parfois sur les réseaux sociaux, pour les centraliser d’abord, pour les reprendre un peu ensuite, pour en faire profiter celles et ceux qui n’accèdent pas au blog par le biais de Big F. Tout a été écrit à des périodes assez différentes, et j’ai du mal à trier le bon grain de l’ivraie. J’ai cependant occulté ceux qui me paraissaient a posteriori les plus mauvais. J’ai conservé les « meh ». Et tenté d’organiser tout ça selon des thématiques. 

Je reviens bientôt avec des choses vraiment neuves, 

Merci à tous. 

 

 

 

Le trop plein du manque

J’ai pas d’inspi. Clavier tari. Fini, foutu, bouffé, tout cru. J’écrie bien trop. Trop de bide, trop d’entrailles, et toujours ma peau que je tire, ma peau qui s’étale. Ça dégouline, c’est du sang, au moins est-ce un peu esthétique. Fini, foutu, bouffé, tout cru. C’est le silence des opiacés, un vacarme blanc. Qui m’étale, qui me tire. Je demande le Néant, pour avoir mon surplus d’être. La peine capitale, la résurrection! La couronne d’épine, qui dégouline, qui dégouline. De longs filets dorés, qui creusent dans la peau, des frissons, des ruisseaux. D’ordures, d’Or d’Ur. Et les cités d’Appu, au loin dans le levant. Loin du « egogo gargougouillis, ergogo je suis ». Loin des univers en goutte d’écrans cathodiques.

Pile dans la tessiture du Rien, et ce serait ma voix.


Je m’étale, je me tire.


Un bidule qui m’fait swinguer l’barda cognitif façon Dada au rhum:
« Je n’ai jamais traité de l’infini que pour me soumettre à lui »
Lettre à Mersenne 28 janvier 1641, du gars René.

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La mer

Dans le lointain du ciel incandescent
Résonne en écho l’aboi écarlate
D’un albatros mourant.
Ulcéré, il se tord en douleurs
Des ronces lui poussent dans le gosier
Et d’un souffle s’éteint dans la chaleur.
L’incarnat luit sur le duvet lilial,
Que l’oubli farde de sa pureté tardive,
Transpercé d’un coup de jezzail.
Autour du cadavre se forme la ronde
D’assassins laudatifs ; à force cris touchants
Ils défendent l’artiste et vénèrent sa faconde.
Leurs mains sont encore bouillantes
De ses viscères arrachées, et du sang cramoisi
Dégoutte de leur nez en flaques enivrantes.
Ainsi le poète, la plume souillée et le bec aigri
S’en va gabonder loin de leur geste morbide
Et lentement, sans même un bruit,
S’endort seul dans la nuit.

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Maladie

Bêtise, je te hais. Haine féroce. Haine vigoureuse. Haine qui ne vise qu’à te torturer, à t’arracher l’être. Je veux te tuer de mes mains nues, me couvrir de ton sang noir, noir du néant, noir de l’absence. Absence trop présente un murmure dans mon œil, et le poids du vide et le poids du vide dans ta gueule ouverte qui crie encore et toujours et jamais ne s’arrête. Un cri murmuré de l’absente présence, et le meurtre qui coule le long de tes doigts. Toute couverte d’un sang rouge des humains massacrés, de tes doigts le long d’eux ils coulent. Sous couverture de la libre opinion, du droit à dire, pour dire, pour l’opinion. « Une opinion, c’est trop et trop peu pour moi que d’en avoir une », alors je prends les devants, te déclare la chasse pas de répit, pas de pitié, pas de rémission, la guerre, totalité, seulement et toujours avec toi. Tu n’es pas un droit, la bêtise n’en a aucun, tu n’es que la guerre, tu n’es que l’eschatologie, la faiblesse ultime. Alors je te hais. Je hais ta vaine stagnation, déculpabilisée par elle-même, dans l’opinion. Sous le régime de l’opinion, tout est tolérable, état de non-droit à la raison. Sous le régime de l’opinion, c’est Galilée qui brûle enfin, c’est le brasero du savoir et un seul Œil scrutateur rendu fou. C’est mon Œil accablé de ta toute puissance, de ton absence apocalypse, et les cavaliers qui chevauchent dans un grondement dont je pressens l’aiguillon des lances et le fil des haches, et le fléau qui tournoie en tornade ; c’est une tempête qui s’abat. Crève moi les yeux, qu’on en finisse, pitié. Je te hais et moi aussi, car je suis toi toujours, dans les froides vociférations de mes turpitudes nocturnes, et dans le stupre solitaire souillant sinueux mes synapses, et dans le corps usé que je traîne, et dans la paresse et dans la lassitude. Je ne suis pas un droit, je n’en ai aucun, coupable par naissance. Je moi égoïsme, haïssable égoïsme moi. Comme le froid du serpent le long de mes côtes, de ses écailles brunes, et qui rentre par mon nombril ouvert, androgyne originel, et on ne fait qu’un. Éventré. Et le viol permanent de nos sincérités impures.

[Paul et Mike] #3 L’état de grâce (autrement que le politique)

[Paul et Mike] #3 L’état de grâce (autrement que le politique)

 

L’état de grâce passe donc premièrement par une mise en question radicale. J’entends aujourd’hui qu’il est terrible de ne plus considérer le FN comme une exception, de le voir comme un parti lambda. Le mal qui nous conduit au mal, c’est d’avoir fait du FN une exception justement, d’avoir empêché tout dialogue par la mise en quarantaine : l’exception est ce qui distingue, mais aussi ce qui distancie. C’est une sacralisation, en tant que la sacralisation est mise à distance de l’intouchable. On ne peut comprendre le sacré, car il est au-delà de la limite humaine. Nous avons fait du FN le parti du sacré, et par là même le dispensateur d’une politique du sublime, c’est-à-dire celle de la violence (comme certains lisent la politique du sublime dans la Terreur). L’exception FN a engendré sa mise à l’écart, bête terrible qu’on ne regarderait qu’œil mi-clos pour ne pas s’épuiser, à moins de le voir dans l’excès pur de la violence et de la confrontation physique, du camp et de l’internement forcé, dans l’impensable de la haine.

En ce sens, la politique de dédiabolisation du FN est peut-être ce qui nous est arrivé de mieux : la désacralisation du FN sera potentiellement sa perte, car nous pouvons maintenant le comprendre et donc l’assimiler. C’est un espoir de fin de Haine. La dédiabolisation est donc hyperbole : elle vient révéler par l’exagération ce qui peut être à l’origine de l’engouement pour le FN, au-delà de la haine. Dédiabolisation qui pourtant ne s’ajoute au fond qu’à ce qu’on refusait de voir auparavant : le monstre du front national, c’est le monstrum, celui qui est montré, et donc celui qui par renversement, par révolution, montre notre regard sur le monde, révèle nos catégories de pensée. Ne doit-on pas alors faire l’archéologie du Front National, comme Foucault a pu le faire avec les monstres de la maladie mentale ?

Paradoxalement, c’est évidemment aussi cette dédiabolisation qui permet sa potentielle accession au pouvoir présidentiel, que l’on ne saurait vouloir.

Il devient à ce titre nécessaire de s’opposer à notre dogmatisme de gauche, qui, par ce jeu paradoxal, a mis le FN sur un piédestal en le définissant comme infréquentable, finalement propice à cristalliser les mécontentements les plus divers. Cela passe par internet, où il y a une véritable défaillance du marketing de la gauche progressiste ; on ne sait plus se vendre, et l’on paraît extrêmement dogmatique. Le fait est qu’il ne s’agit pas d’avoir raison ou tort, et qu’il faut sans doute affirmer les choses avec conviction et parfois une certaine violence pour parvenir à les faire entendre. Mais à force cela créée l’hermétisme, et alors la gauche radicale devient vue de l’extérieur un « rassemblement de gauchiasses cosmopolites bisexuelles qui bossent pas et passent leur temps à demander plus » (j’amalgame un ensemble de termes trouvés ça et là, entendus ici ou là-bas : ce n’est pas de mon seul cru).

Encore une fois : le problème n’est pas d’avoir raison ou pas, et je me sens assez convaincu par les luttes de la gauche sur l’internet, aussi diverses soient-elles. Le problème est de tendre la main pour combler la fracture en la com-prenant, préfixe latin « cum– » « avec », en prenant avec, par le saisissement commun de ce qui crée la fracture. Il va falloir que l’on apprenne à saisir ensemble, la communauté de la préhension s’ouvre à nous (et avec, la communauté de l’appréhension possible). Et l’on ne peut attendre la main tendue d’un parti dont on a vanté la haine pendant des années et des années, avec pour but de l’empêcher de s’exprimer.

Il suffit de constater à quel point certains se gargarisent des résultats des élections sur Paris pour prendre la mesure de notre décalage. Non, le fait que le FN fasse moins de 5% à Paris n’est pas une gloire. Non, le fait que le FN ne soit pas à des scores élevés dans les grandes villes n’est pas une victoire. C’est au contraire le signe de notre défaillance, et des fractures territoriales qui nous divisent de façon de plus en plus importantes. Contre les privilèges parisiens, ceux de la petite couronne en plus disons (je m’y inclus, donc), mais aussi ceux des grandes villes, il y a un vote de classe, un vote des oubliés, de ceux qui n’ont pas la chance d’habiter à proximité d’une grande ville, d’avoir accès à des études facilement car il faut avoir les moyens de se loger dans la ville, des industries qui délocalisent, des commerces de proximité qui ferment au profit de ces immenses zones industrielles dans lesquelles il faut perdre son après-midi à la vacuité de la consommation qui nous fout au chômage.

Aspect géographique de la domination qui est trop souvent écarté au profit de ceux de la race et du genre, et qui doit appeler à une redéfinition de l’économie des privilèges que porte la gauche progressiste. Le souci d’une économie des privilèges est qu’une économie se définit par des valeurs qui prennent place dans un champ. Elle appelle nécessairement à des positionnements et donc à des hiérarchies. Hiérarchies qui sont quasi-invisibles pour ceux qui les perpétuent (et qui s’opposeront de ce fait à la simple appellation d’« économie des privilèges »), mais pourtant subies par d’autres. Je crois qu’il faut prêter attention à nos hiérarchies implicites pour combattre l’aspect structurel de la domination géographique : notre lexique est encore par trop définit par des parisien.ne.s, en somme. On ne peut quantifier la souffrance des gens, il ne faut donc pas simplement imposer un stigmate inversé, qui peut cacher par la dénomination, et notamment sur le champ de bataille qu’est internet, des dominations qui nous échapperaient (je pense notamment aux handicaps, ou ici à la géographie : sous une photo de profil se cache une vie, pas besoin de l’assigner à ses caractères les plus visibles, en reproduisant par là même le jeu de la structure d’assignation que l’on cherche à combattre).

Oubliés géographiques, sacrifiés à nos modes de vie, sacrifiés de la mondialisation. Ce que la sacralisation du FN montrait bien : ce qui est sacré, c’est ce qui est dernier lieu est à mener au sacrifice, comme le prisonnier aztèque qu’on élève au rang d’envoyé des dieux, intouchable pendant une année complète, et dont on arrache le cœur sur l’autel à la date convenue de l’offrande de sa vie au cosmos. Or, on ne peut demander à une partie de la population le sacrifice exigé par notre cosmologie consumériste.

Nous avons éludé la compréhension de ce phénomène de classes géographiques (qui sont aussi, souvent, économiques, évidemment) et que le FN s’est accaparé, que la gauche bien-pensante, mortifère, n’a pas su investir. Bien-pensante car dès qu’elle soupçonnait non pas un lien, mais une simple parole, une idée divergente de son dogmatisme, elle blacklistait : Guilly accusé de jouer le jeu du FN parce qu’il a étudié les disparités territoriales et a voulu mettre à jour le modèle du privilège en incluant sa composante territoriale (car cela faisait des banlieues des territoires qui n’étaient plus les seules à être dominés, tel qu’accepté par la doxa), Chouard évincé du jeu médiatique parce qu’il a osé admettre la possibilité de dialoguer avec Soral, récemment Yann Moix se faisait tacler en direct pour ses liens avec des gens d’extrême-droite. C’est donc comme la peste : ne les côtoyez pas, ça se transmet. Dogme incompatible avec une république unie. Je donne ma tête à couper en premier, jetez-moi la pierre : j’ai des amis d’extrême-droite, du bord le plus fascisant. Comme j’en ai d’extrême-gauche, d’un bord que certains disent parfois – à tort, il me semble – fascisant aussi. Si l’on ne peut comprendre ces bords, alors essayer d’unir ne vaut plus rien, et seule la mort nous rassemblera tous. Et les différences se résoudront en violence.

« Don’t shoot the messenger ».

Il faut donc prendre le risque de l’acte de foi, de la compréhension ; risque majeur, à prendre avec le plus de précautions possibles, et qui pourtant sera pris par certains, à coup sûr, comme une collusion avec le FN. Je n’appelle pas à voter pour eux, je ne le ferais pas moi-même, c’est hors de question. Néanmoins le soupçon de compromission est légitime, et il est fort possible que je me trompe : tant pis, au moins aurais-je essayé de tenter autre chose que la violence et qui veut tendre vers la fraternité. En ce sens je serais fidèle à mes convictions les plus intimes.

Poser la voie de la compréhension, c’est-à-dire sortir de la haine incompréhensible pour pouvoir rendre compréhensible, sans l’oublier pour autant, c’est l’autre voie possible pour nous libérer de la tension, de la fracture du pays, de la pression qui pousse à l’explosion. C’est aussi le seul moyen de faire intelligemment barrage au FN, en évitant que la situation ne se répète encore et encore. Parvenir à la compréhension, ce sera l’état de grâce.

A partir de l’état de grâce, pourra se mettre en place une politique qui prend en compte les exclusions, qui sont celles d’une partie de l’électorat du FN, et qui je le pense, convergeront étrangement pour les commentateurs avec les même problématiques que celles des militants ouvriers d’extrême-gauche. Alors, pas la main tendue à l’autre, par l’état de grâce, l’on sortira de la haine. Car elle n’était, au fond, que le symptôme du même problème que celui exprimé à l’autre extrême : le libéralisme économique et ses affres, qui ne peuvent profiter qu’à des classes moyennes supérieures et au-dessus d’elles, aux citadins et autres privilégiés géographiquement.

C’est ce pari que je veux tenter de faire, et il est éminemment risqué, car il postule du pouvoir du dialogue. Mais si le pari de l’état de grâce ne peut payer, alors je crois que notre démocratie est déjà par trop moribonde pour être sauvée.

[Paul et Mike] #2 Des vertus d’une psychanalyse sociétale.

[Paul et Mike] #2 Des vertus d’une psychanalyse sociétale.

Quel que soit le choix que l’on ait à faire, il convient de ne pas s’y limiter : l’action politique n’est pas que celle des urnes. Elle peut aussi être contestataire par d’autres biais. C’est ce qu’il faudra garder à l’esprit quel que soit le quinquennat à venir.

Avant même cela, il faut prendre acte du problème du Front National : il est hors de question qu’il soit réglé d’ici cinq ans si l’on continue ainsi. La politique de Macron l’ensemencera (et sa visite à l’usine Whirlpool l’a montré d’une façon un brin jouissive, un brin terrible), mais peut-être avons-nous un moyen d’agir pour aller contre ça. Une autre voie est possible, et elle peut dépasser la simple dialectique droite/gauche. Car si l’on suit la voie de la gauche un peu radicale, alors l’on est condamné au vote de privilégié :

  • voter Macron c’est voter privilégié, en ignorant sciemment les classes populaires qui souffrent le plus du libéralisme économique, et c’est donc manifester de privilèges certains, mais de les considérer comme moins importants que d’autres. En d’autres termes, on ne peut se le permettre qu’en étant soi-même que peu ou pas victime du libéralisme économique (c’est mon cas). Vote bourgeois donc.

  • voter FN, c’est voter privilégié, en ignorant sciemment les statuts de dominés des racisé.e.s, homosexuels et des femmes, c’est donc manifester de privilèges certains, mais les considérer comme moins importants que d’autres. En d’autres termes, on ne peut se le permettre qu’en étant soi-même que peu ou pas victime de discrimination (c’est mon cas). Vote blanc (cisgenre mâle pour les intimes).

Je caricature à dessein, mais il y a un fond de vrai derrière ça, je crois. Celui qu’on choisit avec le plus de facilité est celui qui, en un sens, définit nos privilèges, et la valeur qu’on leur accorde. Ne pas dès lors s’étonner de voir que le vote des ingénieurs et sortants d’écoles de commerce, d’agrégés bien installés et patrons va directement à Macron dès le premier tour, déjà présenté comme le vote utile contre le Front National. On aurait pu faire un découpage des classes sociales selon les votes tant les tendances étaient flagrantes. Retour à la réalité du politique : ce n’est pas l’abstraction dont on s’occupe tous les cinq ans, c’est le miroir de notre ancrage social, qui nous renvoie en pleine gueule notre position dans l’échiquier. Position informée par les conditions matérielles de nos existences, finalement, si l’on tend comme moi à penser que c’est l’économique qui définit des positions sociales et donc une culture dominante/légitime.

Sortie de l’aporie : voie qui cherche à dépasser les valeurs que l’on donne aux privilèges, qui tend à dépasser la dialectique des deux votes de privilégiés, voie idéaliste sans doute, mais qui mérite d’être posée. Car après tout, croire que l’on va renverser à terme le système financier en éclatant au marteau des distributeurs de billets, n’est-ce pas aussi un brin idéaliste, comme de chasser les puces à la pince à épiler sur un troupeau d’éléphants eux-mêmes juchés sur le dos d’une tortue géante voguant dans le cosmos ?

Cette voie de sortie de l’aporie, c’est celle de la compréhension, c’est l’état de grâce. C’est le réalisme aussi, mais quiconque tente de se faire entendre se targue de réalisme, alors pour ce que ça vaut. Il y a un excès d’énergie à évacuer dans notre société, une tension interne qui crée une pression croissante, et il faut ouvrir une valve, ou bien elle explosera toute seule, entraînant avec elle de nombreux conduits, ou bien la chaudière toute entière. On a vu comment un pari pourrait nous y conduire, aussi odieux et risqué soit-il, mais qui apparaissait comme seule possibilité de ne pas laisser la pression s’accumuler. Peut-être y-a-t-il un autre moyen, qui permettrait à la fois d’éviter la présidence au Front National, et de détourner la pression dans une direction moins désastreuse. Moins risqué dans l’immédiat en un sens, plus coûteux aussi en terme d’efforts sur nous-mêmes à faire, plus demandeur enfin car il exige de croire à la rédemption : croire que la haine viscérale n’est pas le principal moteur du vote Front National, contrairement à ce que l’on a tendance à penser immédiatement, contrairement à ce qui est rabâché en permanence, et qui ne mène à rien en soi. Que la haine n’est qu’un signe vers autre chose, un symptôme. C’est donc un acte de foi que demande l’état de grâce.

Acte de foi qu’il faut relativiser : tout le monde se rend bien compte de l’aspect systémique du FN – son lien avec la mondialisation –, on sait qu’il sera là dans cinq ans à nouveau, et dans dix, et ad vitam æternam si l’on ne fait rien. Pourtant on continue à faire comme si de rien n’était, à jouer sur le « FHaine », pour rappeler la xénophobie qui se cacherait derrière une dédiabolisation. Pas besoin de chercher pourtant, la xénophobie elle est visible, elle est même dans le programme. Les électeurs du Front National ne l’oublient pas. Il n’y a que nous pour faire comme s’ils l’oubliaient, parce que nous sommes pris dans un paradoxe d’une dangerosité folle : d’un côté nous reconnaissons la haine, de l’autre le caractère systémique de l’apparition, et c’est comme si l’on ne voulait pas faire le lien entre les deux, comme si l’on tentait de sauver notre peau en nous dédouanant, en disant que c’est la haine qui produit le FN et non plus le système, quand nous observons le système le produire.

Il faut se rendre à l’évidence : nous sommes aussi le système, nous produisons donc le FN.

Comment faisons-nous ce que l’on refuse de faire ? Je ne crois pas que le vote de barrage le permette en lui-même, je crois qu’il en est un effet pervers, qui renforce le FN mais qui est produit par le FN: c’est un effet d’auto-entretien. Non, ce qui crée le FN ce sont nos attitudes de biches apeurées, notre paresse intellectuelle, nos mimiques de vierges effarouchées quand on voit ceux-là se dire FHaineux. Le problème c’est que nous réduisons leur discours à une partie simple. Je ne veux pas dire que ces attitudes sont à l’origine du FN, je veux dire que nous l’entretenons par elles, par le déni. Comme une belle névrose qu’on répéterait indéfiniment de la même façon dans l’espoir vain de la conjurer. Seul espoir de la conjuration : une psychanalyse, faire le premier pas vers la névrose, dans le dialogue, non pas se perdre dans le symptôme, mais se reconstruire avec lui aussi, autrement. Ça ne veut pas dire oublier la dimension xénophobe du Front National. Ça veut dire interroger ses conditions de production, ce que l’on refuse de faire en se concentrant sur la seule haine.

Comprendre le FN, le désacraliser, voir l’hyperbole de sa dédiabolisation; cela seulement pourra mener à l’état de grâce.

[Paul et Mike] #1 Le meilleur pari.

[Paul et Mike] #1 Le meilleur pari.

Les périodes de changements politiques me rappellent pourquoi l’idée m’est venue de faire ce blog il y a bientôt un an. Il y avait une nécessité personnelle, permettre l’expression sur des sujets contemporains mais aussi m’allouer un espace d’expression libre, comprendre un peu plus littéraire, dans le même temps. Il y avait une exigence de méthode, toujours tenter de comprendre – à mon niveau très limité – avant l’épidermique, avant la fougue de l’idéal politique qui souvent est le mien et qui pourrait porter parfois plus à l’action passionnelle qu’à la réflexion. Un idéal politique qui est informé par ma foi, et donc par le message de paix et de tolérance chrétien. Il y a un temps pour agir, mais aussi un temps pour réfléchir. Difficile tension entre un activisme violent qui répugne et le militantisme de canapé.

Dans la déréliction gauchiste (rien de moins), il faut donc penser. Avant l’action il faut se demander quelles valeurs doivent y présider pour qu’elle ne soit pas que vanité du sublime de la ré-action, le fracas du verre, et le goût du pneu qui brûle. Avant d’accuser l’homme politique de laisser tomber des idéaux pour sa propre personne, il faut comprendre. Et poser la situation.

Pour quelqu’un qui se situe dans le camp de ceux qui ne tolèrent ni la domination de ces outres débordantes d’aisance et qui demandent encore à boire, ni la pauvreté d’amour du rejet de l’Autre, la situation est problème. Problème car elle appelle à un pari, avec comme enjeu le moindre mal.

Ou bien l’on vote Macron, et c’est le moindre mal du barrage, c’est le vote contre le Front National. C’est faire nous-mêmes front national contre le FN. Étrange conception de la démocratie, que l’on nous ressert en dessert écœurant de plus en plus souvent, et qui consiste à dire à une partie de la population que l’on refuse son expression, que l’on vote pour l’empêcher de s’exprimer. Et pour perpétrer le cycle du mécontentement, qui loin de disparaître, se renforce d’années en années. Le vote Macron, c’est pour ses détracteurs, l’uberisation de la société qui continue, c’est l’instigateur de la Loi Travail qui continue son œuvre libérale (quoiqu’il ne soit pas non plus libertarien dans son programme, entendons-nous, et même s’il partage avec eux les principes d’autorégulation des marchés : c’est la taupe des marchés, celle qui vient creuser un chemin suffisamment étayé pour permettre aux copains de passer sans craintes). Pour moi, c’est la voie tracée vers le féodalisme corporatif, tel qu’il émerge déjà en Asie du sud-est, et tel que la science-fiction, matériau de prédiction à toujours garder sous le coude, l’a souvent montré avec le cyberpunk.

Ou bien l’on s’abstient, ou l’on vote blanc puisque cela vaut autant (« oui, mais t’as fait la démarche, alors c’est pas pareil ! » ; si mon vote n’a aucun impact, le résultat est à peu près le même), et l’on prend le risque de faire passer le Front National au deuxième tour. Ce qui n’est guère réjouissant. Au menu : des débats infinis sur l’identité nationale, une alliance forte avec Poutine qui a mis ses services de propagande sur le coup (ils vont tenter de récupérer le mouvement de Mélenchon, à l’évidence), une politique de discrimination affirmée des populations musulmanes. Non que certaines questions ne soient importantes en elles-mêmes, en tout cas elles semblent importantes, mais peut-être à tort, pour beaucoup de français. Mais souhaite-t-on réellement un gouvernement dont l’action sera nécessairement orientée vers des politiques d’exclusions et non pas de penser ensemble ? Pas vraiment.

Voilà les termes du pari, à court terme. Et à court terme, il semble évident que le vote Macron est préférable : comme en 2002, faisons barrage, et en avant la jeunesse, recommençons encore une fois !

Sauf que voilà, à long terme, le raisonnement ne tient plus.

On a souvent affirmé que le vote Macron amenait à une politique qui favorise l’émergence du FN. Et rien n’est moins faux. D’une part économiquement, en créant des exclus, avec une politique de compétition économique qui amène à une diminution du niveau de vie des plus faibles, tout en admettant des largesses à ceux qui ont tout, si ce n’est plus. D’autre part symboliquement, car le vote de barrage pour Macron c’est dire à plus de 20% des électeurs qu’ils n’auront pas leur voix au chapitre. Et leur répéter d’années en années. 20%, c’est beaucoup. Envisageons alors les législatives : en réaction au sentiment d’impossibilité de changer le système, croissance du nombre d’élus front national, qui ne se priveront pas pour faire en sorte d’accentuer le mécontentement (le fn a voté pour toutes les lois cassant les droits sociaux au parlement européen). Dans cinq ans, le pays est mûr. Et si ce n’est dans cinq ans, ce sera dans dix, ou dans quinze, peu importe au fond : la légitimité du front national en tant que parti anti-système n’en sera toujours que plus renforcée, le nombre de militants accru avec la fracture sociale continuée par les politiques libérales. Les mesures n’en seront que plus agressives, que plus dangereuses donc.

Alors ce qu’on appelle le mal pourrait triompher royalement. Au vu des statistiques du vote policier, maintenir l’ordre et faire taire l’opposition de la rue ne sera guère compliqué, ou en tout cas ne suscitera que peu de cas de conscience. Ce qui se joue dans les affrontements avec la police n’est pas neutre. Quand la moitié des dépositaires de la violence légitime votent à l’extrême droite, ne nous étonnons pas que les manifestations de gauchistes soient violemment réprimées, quand celles de l’autre bord politique se déroulent peu ou prou sans anicroche. La politique est sport de combat.

A l’inverse, on peut faire le pari, risqué, que le passage du Front National permette de laisser échapper un peu de la pression à laquelle est soumise notre société, par l’écoute de la part de la population qui s’exprime par ce biais. Ça permettra au front national de révéler son vrai visage : ce n’est absolument pas un parti anti-système, bien au contraire. Soulager la pression, en autoriser la dépense, mais aussi la canaliser : les contre-pouvoirs pourraient être efficients, et les législatives faire un barrage intelligent à la politique d’extrême-droite. Plus intelligent parce que bien plus subtil. Les risques sont immenses, mais le sont-ils moins qu’un extrême porté à l’acmé de sa pression d’ici cinq, dix ans ? C’est bien pour ça qu’il y a un pari : on ne peut réellement mettre en balance les deux. Plus, pouvons-nous autoriser, en conscience, que le FN soit au pouvoir, en refusant le barrage ? C’est là le problème, et il n’y a pas de réponse miracle.

Acculés dans nos vaines sincérités, nous sommes, nécessairement, condamnés à choisir dans deux semaines ce qui ne devrait l’être. Qu’il s’agisse d’un bord ou de l’autre, il faudra se prononcer, en gardant à l’esprit qu’il s’agit toujours du mal, et que jamais il ne repose.

Mais doit-on vraiment rester dans l’aporie ou n’avons-nous pas les moyens déjà, présents devant nous depuis longtemps mais comme aveuglants, de répondre à la situation désastreuse ?

[Fatras] #1

[Fatras] #1

Les rues parisiennes bouillantes et tristes s’écartent pour laisser place à des soubresauts d’intimité, dans les méandres de l’île de la Cité. Ce ne sont pas des ruelles. La ruelle est trop philosophique. Ce sont des petites rues bougonnes qui ne sont pas là pour attirer le chaland à coups de Marks et Spencer. Elles tirent une tronche de trois pieds de long, quelle que soit la saison, et la motocrotte les évite. Les trottoirs sont souvent maculés de tâches de merde, alors il faut pratiquer son slalom sans skis. Pas chassé à droite, tendre la jambe à gauche, grand écart. Loupé. Schuss. « Déjection ! » il faut bramer quand on se ramasse.

Il y a de petites fenêtres, sortes de rivages voyeurs de chaque côté du ruisseau de pavés. Derrière l’encadrement, le feu du jour perce l’intérieur des logements, et on peut voir des petits tas lacaniens de trucs : qui une bibliothèque, qui une ronde-bosse contemporaine à vagues relents africanistes, qui une sphère lumineuse qui dans une douce lumière donne une odeur de nuit. J’avance en évitant les mines canines jusqu’à l’angle de la rue des Ursins. Il y a un visage de faune qui dégobille de la flotte en contrebas du trottoir en contre-haut. De l’autre côté il y a une lourde porte en bois, à gonds ferrés. C’est une chapelle, je crois. Derrière une fenêtre en arc plein-cintre il y a un type avec un habit raide corbeau. En face, accoudés au grillage qui surplombe quelques marches, les troupes de la mairie de Paris taillent le bout de gras et se tournent les pouces devant leur utilitaire Renaud. Leurs uniformes jaunes stabilo et verts velleda sont constellés de tâche d’encre d’aqueuse. Ils ont ouvert une bonde qui pisse à grands flots dans les caniveaux, et ça sent bon les eaux de pluie stagnantes sur le pavé frais.

J’avance maintenant sur le pont Au Double . Les clochés du bossu m’écrasent déjà. Entre les deux berges, un accordéon grelotte. Son joueur le fait tressauter en tout sens, pouic, pfooon, et tente d’extraire des notes du gargouillis. Il y parvient, et mince : Piaf. Parce qu’il le faut, et parce que l’Oiseau a assassiné l’honnête profession des accordéonistes parisiens. Devant nous, un gars escalade la rambarde rouillée, et saute. Ploc et plus rien, il coule à pic. Une pierre de plus dans le cordon ombilical français. L’accordéon a atténué le boucan du suicidé, tant mieux. Rien de plus désagréable que le son de la vie.

J’aime malgré tout le son de l’accordéon. C’est Paris. C’est cliché, mais c’est Paris. J’aime les clichés. Dans un bouquin obscur, Deleuze définissait le cliché comme un « schème sensori-moteur ». C’est toujours drôle le romantisme de Deleuze, schème sensori-moteur. Je continue sur ma lancée, je dépasse le pont, et toujours le Piaf roucoule. Je me sens parisien pour une seconde et demie. Schème : c’est l’éclaté, sur lequel tu as toutes les parties de ta machine, l’exploded, c’est la pluie et les lunettes rondes, l’amour au café de Flore. Et l’accordéon. Sensori-moteur : les sensations, et ce qui fait mouvoir. Et alors je bouge ce que je suis. Piaf ! Et je suis parisien, je suis dépris de mon existence un instant. L’existence m’emmerde souvent, oscille avec la grâce, alors j’aime les clichés : c’est le médiocre de la vie, qui prend toute la place, comme une maîtresse dans le lit après l’amour.

J’ai passé l’hôtel de ville, carrefour de la rue de la Tacherie. Je me dirige vers Châtelet. Bonhomme rouge, je m’arrête, une idée, je sors mon carnet. C’est pas mon carnet habituel, celui-ci je l’ai eu gratis avec un Camus pour un de ses cinquantenaires quelconques qui avait fait vendre du papier chez Folio. La couverture est illustrée par Jacques Ferrandez, une aquarelle d’Alger. Ça fait un peu Sempé du pauvre. Je note « poids du vide ». La formule me plaît, alors faut pas l’oublier. Mon carnet habituel est resté sur ma table de nuit, près du noyé. Une femme qui m’aime me l’avait offert, et c’est un carnet simple couleur papier bible, elle a collé sur la couverture des pages découpées d’un Shakespear en VO pour que ça fasse intello. Ça m’avait plu, parce que c’est cliché, alors je l’ai aimée. Elle avait inscrit avec un marqueur rouge, une déclaration d’amour, avec sa peau dedans, un extrait de L’Herbe rouge. Et ça m’avait plu, parce que c’était juste aimer, alors je l’ai aimée, et c’était la grâce.

Schème sensori-moteur. C’est le mode d’emploi pour stopper d’être. Pour se déprendre de l’existence un moment. C’est pour oublier ce qu’on est maintenant, et qu’on est jamais assez, et qu’on est toujours trop, et qui n’est rien terriblement rien qui passe et se casse et se brise et nargue la mort mais pour un temps juste un seul temps, un soupir sur une partoche. Le cliché c’est l’oubli du moi. Le moi c’est le poids du vide. La pesanteur d’être inassouvi, jamais rassasié. Manque. Le cliché c’est le daguerréotype de l’ancêtre qui est fiché dans un mur du salon, un peu oublié, mais qui dit la personne toute remplie, qui chuchote une époque dans le creux des rêves, celui qui est dans le flanc des oreilles. Sur le trottoir arrive droit devant moi une fille, jeune, peau olive, carré plongeant dégueulasse à force de teintures bas de gamme rousses qui ont fait de la filasse ondulante de sa chevelure, un grain de beauté sur la ride du sourire, et des lèvres charnues. On ne voit que ses lèvres. Elle me jette une œillade, me jauge de la tête aux pieds. Gueule mignonne, menton droit, habit bourgeois, le trench en laine noir fait qu’elle passe son tour. J’entends les talons des Doc’s accélérer leur rythme en passant à mon niveau, dans un froissement de parka militaire payée bien trop cher en friperie. A ce moment là s’ouvre un gosier infernal qui me souffle une haleine de poix chaude sur le coin du râble. Comme si une chaudronnerie d’antan fonctionnait encore après tout. Les murs sont délavés, sur le bois de la façade adjacente la peinture se craquelle, c’est une peau crevassée de partout. Il y a de la poussière dans chaque recoin du cadre de la large fenêtre, et des restes d’affiches mâchouillés par la pluie. A l’intérieur du … , des parisiens se pressent les uns contre les autres et déjeunent à de longues tables, jouent amicalement des coudes dans une atmosphère chique. Une femme, quarante ans, tailleur Chanel, peau claire et très maquillée, se lève fourchette en main et la plante dans l’œil de son commensal le plus proche avant d’arracher le contenu du globe oculaire. Le type hurle de rire. C’est à la dernière mode, très spirituel, on se gausse.

Plus loin dans la rue … il y a une vieille, du genre celles qu’on appelle petites vieilles sans même y penser. C’est pas juste une question de taille. On dépasse ensemble sans même un regard un pauvre qui traîne là. Les français sont éduqués à ne pas aimer ceux qui n’ont rien. La vieille ressemble à ce que j’imagine de mes amies parisiennes lorsqu’elles auront atteint l’âge de s’en foutre, acmé du mauvais goût. Un tailleur tulipe, une toque à poils longs marronnasse et un manteau imprimé léopard violent. Les talons hauts crissent et grattent le pavé. Elle y est. Dans l’oubli du poids du vide. Et c’était le sein du monde.