Le goulot gerba une écume opaline dans la clarté assourdissante d’une détonation. L’Auteur – la majuscule se prononce – logea avec diligence un doigt dans le cul verdelet du flacon pour remplir les quelques flûtes que le bouteiller lui tendait. Tout cela se fit avec cérémonie, et celui dont on louait la Littérature le fut aussi pour ce haut fait domestique : « Oh ! Ah ! » il avait débouché le champ’, ébranlé l’auditoire d’un ravissement convulsif. Un éclair de fierté paresseuse traversa un instant le visage du débouchonneur, mais disparu dare-dare. Je comptais la vaisselle : le mec avait rempli trois flûtes qu’il s’arrêta à peine discrètement. Puis il tendit sans un regard le Ruinart 2009 au serveur à son côté, pour se perdre avec préciosité dans l’écoute de l’onéreux récital gazeux. Il se souvint alors de ce qu’il devait être, et l’air de rien, torcha fissa son bock de cristal comme on l’aurait fait d’un vulgaire jet de pisse, en réprimant la grimace qui lui blanchissait les zygomatiques. On fit de même, et tout le monde fut content. J’observais dans un coin, sans parvenir à contenir l’épais cynisme qui semblait avoir sourdement colonisé mon sourire. Tout le monde était vêtu avec goût ; il fallait faire raffiné mais sans fric – après tout, ce n’était que le dix-huitième –, distingué mais sans chic, ne pas boire de la piquette, mais prendre un bon cru pour le mousseux d’épicerie. La sape suivait, et le gars négligé à ma gauche, mal rasé, débraillé, sale, avait les loves pour se payer les fripes The Kooples sans en donner l’air. Certains encore à un stade d’ascension avaient mélangé quelques codes : il fallait toujours en faire plus et eux se complaisaient dans le formalisme de pantalons coupés large dans une toile riche. Autant dire que dans ma chemise sans pli, avec mes godasses cirées et mon imper impec, j’avais un air bête (: fem., étym. bestia : inadaptation sociale, mécanique qui revient à la charge, organicité incapable d’acclimatation).

L’Auteur était l’échantillon le plus fascinant du troupeau béat. Il donnait l’air de n’en avoir strictement rien à foutre, comme une drosophile qui se serait posée par mégarde sur un étron fumant sans daigner y goûter de la trompe. Avec son manteau sur le dos et son sac sur les épaules, toutes gaules pliées, on l’aurait cru prêt à mettre les bouts. Mais cela faisait deux heures alors qu’il aurait cherché à foutre le camp tout en s’empiffrant de petits fours au mascarpone. Peut-être faisait-il des provisions pour les jours de dèche. Il avait l’air d’en raffoler, mais d’en raffoler platement ; ne jamais faire de vagues hors de la scène. Sur elle, tout était permis, le plus était le mieux, l’hexis devait se transcender : le spectacle, être total !

Le domestique à la basane sombre avait laissé tomber le plateau d’amuse-gueules pour pallier aux gosiers asséchés et aux humeurs trop sobres. Cela provoqua chez l’Artiste un trouble croissant, et, attentif, on pouvait le voir jeter de furtives œillades à la recherche des canapés désirés. Lorsque enfin son regard trouva l’objet convoité, on le vit prendre congé sans ménagement – sans doute était-ce là son côté artiste, dirait-on – et se diriger vers le plateau négligemment délaissé par le serveur. Ce dernier écopa d’une lorgnade irritée et du son haché de sa mastication une fois l’insatiable arrivé à destination. Il était plutôt bel homme, le masséter droit et bien fait, un pif comme un dessin, l’œil émeraude qui se détachait sur la peau pâle et dans lequel on aurait pu s’engloutir : les pupilles semblaient sans fin, comme un puits asséché recouvert d’une mousse touffue. C’était une belle bête, somme toute, quoique l’ensemble fut un peu grossier, sans grâce aucune, tout trapu et vain. Il plaisait, j’étais jaloux. Il me fallait bien lui trouver quelque tare. Les bourgeoises se l’arrachaient, mais il ne les regardait pas comme le mascarpone, il ne les regardait pas ou si peu : il s’en foutait sans doute. Autour de lui tournait la responsable de l’événement, pantalon large aux chevilles et taille haute, tissu riche, veste de costume, poitrine leste et cul bombé, par jeu de superposition on y voyait le mince entrelacement de ficelles qui lui ceignait la cambrure et devait coiffer sa raie. Le visage était droit, comme la coupe, physionomie sèche qui contrastait nettement avec la démarche féline de son futal dandinant. L’œil crépitant, elle buvait le souffle même de l’Auteur, et on aurait dit qu’elle lui aurait bouffé la gueule si elle avait pu en faire une performance. Lui s’en fichait ; tout de marbre, il acquiesçait silencieusement et d’un air faussement grave à ce qu’elle lui chuchotait maintenant, confidences en creux d’esgourdes que se font seulement ceux qui savent, ceux qui dirigent depuis les backstages. Moi qui matait ça, j’avais bien envie de lui explorer les tréfonds, à la bourgeoise, et plutôt deux fois qu’une : elle éveillait en moi cet instinct primaire du ravage sexuel, de la possession toute en brutalité, tout tirant tout fessant tout crêpant dans l’inconséquence injurieuse de la baise effrénée. Il y avait, dans le violent désir qui embrasait mon âme, toute l’étendue de la purgation de mes passions sociales, et le ressentiment terrible de la différence de classe qu’il aurait fallu faire payer au centuple. Tout un habitus banlieusard hurlait alors, saupoudré de l’orgueil démesuré qu’a la classe honorablement méprisable des aristocrates déchus. Eros vulgaire m’habitait, et voulait faire payer la dette par défloraison d’un cul laiteux. La violence de mon désir n’avait d’égal que la nature de la possession sexuelle, qui ne s’apaise que dans l’engloutissement d’autrui, et la marque que l’on appose sur son cœur, trace indélébile et avilissante de la pénétration qui, avant d’être physique, est d’abord témoin spectral, vestige mnésique d’un passage toujours déjà mort, vaine cicatrice d’une existence conquise pour un instant fugace.

Alors que j’étais tiraillé par cette bandaison intellectuelle, manière de chien battu à peine assez éteint pour encore vouloir se frotter le scrotum à la pelouse, je fus interrompu par un regard méchant du serveur. Ce dernier poireautait à mon côté en n’osant pas m’arracher des pattes la flûte vidée depuis une vingtaine de minutes par mon gosier diligent. Le bougre s’était fait engueulé par la patronne au cul spirituel, il fallait faire décaniller tout le barda translucide pour permettre à l’Artiste de dévoiler son Œuvre en paix, et plus vite que ça. Il avait capté mon inappartenance au Monde, et pouvait bien s’autoriser une petite mesquinerie avec moi, sans rancune. Il se dirigea ensuite vers mes voisines, deux meufs en combinaison de toile, l’une couleur jute comme au régiment, l’autre en imprimé fleuri comme au temps de ma mère. Des sneakers blanches élimées à liseré vert caractéristique couvraient leurs pieds, qu’elles avaient petons. Je les avais écouté digresser avec passion sur les théories queer, et l’imprimé fleuri gesticulait maintenant, atrabilaire un instant, tempêtant contre l’oppression des racisé.e.s – l’inclusif se prononce – qui lui poignait les tripes. Elle étudiait Butler et Spivak, trouvait Beauvoir dépassée, et était franchement ahurie par les monogames qu’elle percutait de son discours, comme un bolide sur l’autoroute du progrès humain se voit étonné d’étaler la cervelle d’un sanglier débile sur le bas-côté quelquefois. Poursuivant inlassablement son soliloque devant une comparse à moitié attentive mais pourtant convaincue, elle déposa sur le plateau du noir une flûte presque pleine sans y prêter attention. Ce n’est que lorsqu’il s’éloigna qu’elle fit un commentaire sur la beauté sauvage qu’il dégageait, et digressa sur les mérites des amants de couleurs que même son appétit sexuel gargantuesque n’avait suffit à épuiser. Elle perpétuait ainsi une tradition pluri-séculaire de clichés inconscients noyés dans la guimauve la plus excusable. Et la rengaine se répétait: « Moi Monsieur j’ai fait la colo, Dakar, Conakry, Bamako… ». 

Les blancs se réunirent ensuite autour d’une petite estrade qu’on avait aménagée rapidement, et, dans un susurrement liturgique, l’Artiste présenta le Mystère dont ils s’alanguissaient : un fragment essentiel de son Œuvre, qui devrait agir en eux comme le germe fécond du Beau pour les siècles des siècles. Avec un air pénétrant, il débuta la lente lecture du passage, puis continua, encore et encore, pendant une bonne quinzaine de minutes, ici en prenant une inspiration, là en s’arrêtant pour souligner la tension de ce qui se jouait, là encore pour faire ressentir la profondeur poétique du prosaïque événement qu’il évoquait, enfin s’épancha en lyrisme pour clore la lecture, qu’il acheva en gâtant son port sacramentaire par un bref rictus bourré de fatuité. Le texte était une purge, pauvre à en crever, l’indigence du roman de gare, la sagacité du soûlard du coin et de ses séances de thérapie gratuites au comptoir de Momo, l’incapacité stylistique la plus franche relevée uniquement par la conviction inébranlable d’être exceptionnel. On applaudit, grands éclats, poignées de main répétées, accolades de félicitation, on acclama sourire au lèvre ce « grand moment de Littérature », puis on retourna grailler.

Dépité, j’alpaguais le serveur pour tenter de lui soutirer une nouvelle coupe gratis, mais il se barrait avec le mascarpone. Mauvais plan, l’Artiste suivait de près, ce qui me conduisait à devoir le croiser, et cette seule perspective m’affligeait. Je tentais une manœuvre d’évitement en urgence, ayant repéré une coupe à moitié vide qui traînait dans une alcôve minimaliste, que je fis mine de siroter très concentré : j’espérais de la sorte devenir socialement invisible. Une voix s’éleva derrière moi, et me retournant je découvris le Littérateur, la paume chargée de canapés au mascarpone, qui me saluait avec une miette sur le tarin. J’étais terrifié, et ne pouvais regarder ailleurs que ce reliquat d’apéro qui lui trônait sur le museau, sorte de couronne nasale pour monarque d’opérette. Mon silence eut pour effet de le rendre enfin loquace, et il me demanda ce que j’avais pensé de son livre. Pas grand chose, pensais-je : c’était vraiment intéressant, répondis-je lâchement. Il me fut insupportable de lui dire la vérité, et j’étais tétanisé par le fait même d’avoir pu tant vomir sa logorrhée, maintenant que je me trouvais face à lui. Ma faiblesse me contraignit à lui sourire, tandis que j’essayais de vider ma flûte d’un trait pour me donner du courage, ce qui n’eut pour effet que de manquer de m’étrangler avec le spumeux. Alors que j’éructais pour tenter de ravaler régulièrement le tout, et que je me retrouvais écarlate et haletant devant lui, j’aperçus la discrète flammèche qui créchait maintenant dans sa pupille : avec un sourire timide, il me reluquait de la même manière qu’il dévorait les feuilletés au mascarpone.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s