Tout éthylique, et le déhanché gauche, je cabotais téméraire d’arbre en arbre dans l’ombre portée par la Tour Saint-Jacques, vers le repli de plexi lumineux indiquant l’imminence de l’autobus. La gifle cinglante de l’aquilon, hargneux comme un slave, décorait mes bajoues tendues d’un far vermillon, et mon museau dégorgeait son mucus jaunâtre que j’essuyais de larges mouvements de pardessus. Devant, loin, le bouge du coin de la rue Saint-Martin expurgeait ses humeurs cuitardes qui convergeaient la tronche en vrac vers la gare routière, et j’assistais, loin, à la déambulation émétique de la canaille sublunaire qui, au sortir de l’arche de perdition, s’appairait bibliquement en ma direction. Le chauffeur m’attendait, porte largement ouverte, avec un regard pressant : l’homme était affublé de cette lâcheté raisonnable qu’on appelle bon sens, et souhaitait caleter avant l’arrivée du troupeau fétide. Je manquais tout juste de me péter la gueule quand le croassement pneumatique du battant retentit dans mon dos et qu’un grondement sourd marqua le départ du bouzin : je pus malgré cela voir la meute braillarde vitupérer tandis que le bus aux trois-quarts vide décanillait en trombe. Retenu de justesse à un bastingage d’acier planté là, je me dirigeais contre la houle du rafiot à bitume, et celle stomacale de ma dipsomanie nocturne, en invoquant la céleste tutelle d’un silencieux – Je vous salue Marie plein de grâce le Seigneur est avec vous plus près de toi mon Dieu j’aimerais reposer (…) –. Le temps d’un Ave et d’un début de Pater je m’étais affalé contre un siège de moquette vert, dont j’évitais soigneusement de regarder la couleur, tant elle aurait pu contribuer à évoquer la gerbe écumante qui se pressait dans mon œsophage.

Dans un brouillard de soûlard, je distinguais loin à l’avant du véhicule quelques silhouettes recroquevillées. Elles semblaient vouloir déserter la conscience de la faune noctambule qui cuvait son fond d’éthanol dans le brouhaha exécrable résonnant en cacophonie depuis le cul du bus. Dans un carré derrière moi un groupe de crapules libidineuses caressait son excitation en commentant avec une absence de gêne criminelle l’accoutrement économe en tissu des jeunes femmes, dont les postures signalaient qu’elles auraient plutôt bien voulu disparaître. Eux-mêmes étaient, suivant l’expression, sapés comme jamais, et on mesurait à l’ampleur de leurs efforts vestimentaires celle de la déception de leur retour entre hommes. Il ne manquait que la lèvre baveuse pour faire de ces braves dégueulasses des bêtes carnassières et promptes à jeter aux orties le doux précepte nommé impératif catégorique, dont les philosophes d’aujourd’hui moquent l’indigence à grands éclats subversifs avant de s’en retourner théoriser la ferme et tangible ablation de la normativité. Je compatissais pourtant à l’exaspération du désir de ces dignes salopards, considérant que l’unique compagne de mon petit matin serait ma pogne.

Leurs piteuses manifestations de frustration cessèrent pourtant quand entra, alors que le bus s’arrêtait dans les faubourgs du dix-huitième, une grande dame en bas résille et lèvres peinturlurées, du genre de celles qu’on nomme élégamment putes. Très digne et très fière, la soixantenaire à la cuisse débordante traversa l’onde de ces lieux chargée des cadavres du binge drinking, avant de déposer son généreux séant sur une banquette non loin de moi. Tout au long de la traversée, son œil porcin fusilla l’attroupement masculin avec la témérité de celles qui, vétéranes de l’art du trottoir, le sont aussi des yeux tuméfiés et des canifs dans l’ombre. Interdits, les endimanchés fixèrent la sauvage créature qui venait d’apparaître ; plus, les aimables bêtes gratifièrent l’atterrissage de l’adipeux Saint-Luc d’un regard incrédule et d’un tressaillement mauvais. Faisant honneur aux plus zélées des bourriques et oublieux de l’auguste condition de cette duchesse des bas-fonds, ils reprirent de plus belle leur inexorable piaillement en quête d’un regard de cette dernière. Leur méthode s’était standardisée au fil du voyage, et c’était toute la ‘crapaudière de leur âme’ qui se déversait en jurons incessants destinés à la brave madone. Coutumière de l’épisode, celle-ci s’en foutait comme de sa première jarretière.

C’est lorsque l’un des bestiaux s’aventura à gratifier sa mamelle pendouillante d’une brusque chiquenaude que la vénérable salope daigna leur répondre de façon inattendue. D’un coup elle se mit à aboyer d’une voix sifflante sur « la bande de tarlouzes qui commence à me les briser sévère » et, sans sommation, écartela sa dépouille d’un coup sec en tirant sur ses jambes, exhibant à la compagnie l’outil décrépit de son labeur quotidien. Une chaude exhalaison dégaza du cloaque dégouttant, mélange disharmonieux de puanteurs humaines, mais les types se couvrirent les mirettes au lieu du nez. La bonne dame devait véritablement fulminer, car elle profita de leur bourde pour chambarder la féerie olfactive : le chicot branlant, elle gueula « Et ça c’est pour la route ! »  avant d’expurger une horreur méphitique de son troufignon tout souillé qui empuantit le fond de la conserve dans un barouf infernal. Pâlots, les gars arrêtèrent l’automédon et décampèrent dans la nuit, alors que je luttais contre les relents de l’âpre mazout dont j’avais enquillé les bouteilles et qui ne demandait qu’à revoir la lumière du jour. Une fois l’évacuation achevée, la vieille pute occulta l’origine du monde et très fière se rencogna dans son trône en ponctuant sa gymnastique d’un soupir soulagé.

Le long du trajet jusqu’à ma banlieue, j’eus le temps de faire émerger un semblant de conscience raisonnable et lâche, et j’en profitais pour me déplacer le plus au fond possible, dans le but d’échapper aux émanations de cimetière qui avaient annexé la rangée. La belle Dame avait déguerpi en ponctuant son départ d’un bâillement de glouton repu, et à chaque station allaient et venaient de nouvelles figures. Près de moi se trouvait un jeune homme, à peine plus vieux, propre sur son siège crasseux, un téléphone fermement cousu à la patte et qui suintait la skunk. Le teint hâlé et l’œil atrabilaire, il épiait avec l’économie du méfiant professionnel chaque pèlerin de la nef ordurière à son entrée, avant de se décrisper une fois l’aubette dépassée, et de tendre de plus belle ses compas écartées, longues arquebuses qu’achevaient des Requins passées de mode. Tout son être distillait l’intimidation et chargeait l’atmosphère souillée d’une pénible tension. Devant nous se tenait, bien en face, un grand connard perdu loin de chez lui, qui allait on ne savait trop où. Exactement négligé, le bomber de fripe et l’ourlet sacerdotal, il m’infligeait son air arrogant, tout à fait parisien, qu’on aurait dit inflexible sur sa trogne, et évitait soigneusement de laisser traîner son regard sur le requin lorsque celui-ci examinait l’assistance. Le paon se contentait de lorgnades cavalières bouffies de vanité, celle des odieux bourgeois assurés d’exister au-delà du seul bon sens, lorsqu’il se plongeait dans l’écran. Le drôle ne remarquait rien, mais il fallait dire que le rogue était remarquable de lâcheté.

Il devint tout à fait audacieux lorsque le requin répondit au téléphone par deux mots d’une langue toute en voyelles et gosier raclé, et s’autorisa alors une sonore expiration accompagnée d’un regard paternaliste. L’arabe avait une voix douce qui contrastait avec l’ostentatoire virilité de sa physionomie. L’interlocuteur était en réalité l’agent de cette bienveillante intonation : le paternel se suspendait au bout du fil, et l’entretien alternait sans gêne aucune entre le gaulois cher aux nivéaux héritiers du Général, l’argot urbain et la langue du bercail. L’appareil résonnait dans la main de l’homme, ce qui me permettait de suivre tant bien que mal la conversation. Le vieux avait un problème informatique à régler, et j’entendais sa voix incertaine qui tentait d’expliquer à sa progéniture le nœud des emmerdes, tout à la fois exaspéré et gêné de devoir déranger l’enfant à une heure si peu avancée du jour. Effet de la bibine ou pas, je me mettais à fantasmer une figure camusienne percluse dans un halo cathodique excité à perpétuité ; un pied noir tout en os, moustache éparse et marcel délavé, sur le lit de béton d’un urbanisme carnassier. Le portrait robot me vint après une courte investigation génétique, ayant remarqué que l’attitude de matamore du petit d’homme ne venait que camoufler une carcasse toute en un flanc et dégingandée, un faciès large au front et sincère dans la prunelle. Son habileté latente à l’estocade s’épuisait dans la voix du daron grisonnant, qu’il appelait – mot terrible, tremblant et ouvert sous le cœur – « Papa ». Exit dans la tessiture duo-syllabique la figure du Père encastrée là et qui pourrirait, encrassée par les années de soumission dans la horde ancestrale, non, le pater se double-nie – pas pas – et alors se fend, se révèle tout entier : ce n’était plus lui qui s’opposait à la bamboche irresponsable de l’enfant, mais bien l’enfant qui aimait la fragilité trop humaine d’un dieu ancien et décati.

Le grand parisien descendit, et puis moi quelques minutes plus tard, toujours jaloux et inconséquent. Et tout était bien, dans la caresse moelleuse et familière de l’ivresse tempérée qui me consumait alors.

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