La lumière pulse au creux de ma main, dans le renfoncement de mon poignet, coule le long de mon bras, se reflète au coin de mes pupilles. Sur l’écran lumineux, perdu dans l’obscurité morose des fins de jours hivernaux, se déchire un visage à l’arrêt. La fille a son matricule affiché en immonde arial, dans des capitales grossières, « SONIA, 22 ANS » puis en minuscules calibri « près de chez vous ». Là-dessous dégouline une face lisse et bronzée, sous filtre sépia, celui qui cache les imperfections tout en donnant une aura onirique de Californie au point du jour. De trois-quarts, cheveux décolorés, un anneau taurin à la dernière mode pend de son nez busqué, le pourtour des yeux est picoté de cendres chaudes, et les cils relevés d’un coup de poignet maîtrisé par un mascara grumeleux tout à fait cheap. Une courte citation accompagne l’image, velléité de chic qui me répugne : « Vouloir être dans le vent, c’est avoir l’ambition d’être une feuille morte, Boris Vian ».

Tout à mon dégoût, la vue de cet être veule pourtant me rassure et m’excite : elle a pris soin de faire un plan poitrine pour mettre en valeur son affriolant décolleté. La lubricité aide à supporter la laideur des âmes végétatives, c’est ce que je me dis en lui envoyant un premier message, puis un autre, enfin un troisième, jusqu’à ce qu’elle me propose un rendez-vous. Il ne faut pas perdre son temps. Le café du coin fera l’affaire, elle en croise la devanture chaque jour sans jamais y mettre les pieds, j’y bois régulièrement un expresso en attendant la rame, c’est près de sa piaule, je marcherai à l’aller.

Elle m’attend, un peu à l’écart de l’entrée du rade, comme rendue timide par ces lieux inconnus et qui recèlent d’improbables secrets à deux pas de chez soi. Elle ne se balance pas d’un pied sur l’autre, ni ne regarde la circulation et la lueur embuée des phares d’automobiles dans l’humidité ambiante. Fermement ancrée dans le bitume rêche, elle effectue sa séance de photosynthèse en pianotant sur un écran qui éclaire son visage d’un rayon sépulcral. C’est à peine si elle remarque ma présence alors que j’arrive à sa hauteur, le regard sûr et prêt et vidé déjà par le projet qui m’anime: en jouir rapidement et en toute liberté.

Enfin le visage se tend, surpris, avec l’allure de décalage constant des gens de l’entre-deux-mondes. Elle se reprend et d’un air métallique me tend une main diplomate que je m’empresse de serrer. Un temps on se baisait les joues, on maintenait les apparences pour donner un peu de chaleur humaine avant la consommation: la poignée de main préfigure déjà le contrat. J’ai la pogne étudiée pour ce genre de rendez-vous: elle doit être ferme, mais pas trop; chaleureuse, mais pas trop; ouverte, mais pas trop – tout est affaire de nuances en séduction –. Sa main est douce et je sens à la façon dont la mienne l’enveloppe qu’elle doit être petite, aux ongles mignons et aux doigts boudinés. Elle sourit au premier contact de nos chairs entremêlées, avant de retirer les siennes et de les carrer dans ses fouilles comme s’il s’agissait d’un objet précieux: l’emballage dermique se parchemine vite dans la brise gelée. D’un hochement de tête timide, elle indique l’entrée et me suit alors que le carillon résonne à mon passage. Ça pue la fumée de clopes froides qui a incrusté les nervures du bois autrefois, et deux trois piliers écument leur gobelet de mazout cramoisi. Ils parlent assez fort pour que, s’ils sont en veine, leurs malheurs soient rumeurs le lendemain. Leur haleine empeste la douce odeur du chez-soi éthylique, et ils donnent l’air d’être faits de la même substance que la crasse qui a élu domicile dans les noires rainures des plinthes.

A notre petite table elle cause. Son travail, ses passions, des battements de sourcils étudiés. Je cause aussi: mon travail, mes passions, des battements de sourcils étudiés. Malgré l’heure, j’ai commandé un caoua serré : la valse des volutes de fumée qui meurent de néant garde encore de son mystère pour moi. Elle a déposé son téléphone sur la table, et le consulte à chaque vibration, ce qui ponctue notre entretien de longues secondes d’un silence morne et fuyant. J’en profite pour étudier, comme à mon habitude, le phénomène de capillarité, en trempant très progressivement le parallélépipède de sucre dans la tasse. A côté repose le fragile papier qui l’enrobait, froissé en boule. Le long de veinules microscopiques remonte le liquide brun qui, petit à petit, vient combler tous les pores de la peau de cristal, jusqu’à, enfin, en faire un diamant noir qui se désagrège par paquets entiers. Elle me surprend très concentré, ce qui l’interpelle, la déconcerte : je plaisante, elle se rassure. Elle a un petit rire gracieusement irritant. Nous parlons, encore, mais mon attention est accablée par les petits grains de sucre qui frétillent joyeusement sur le vernis de la table. A chaque heurt dans son assise de gros fer, on peut les voir danser portés par une mélodie invisible. Je profite de lui avoir offert – je n’aime pas le chocolat – le petit lingot cacao enrobé dans un papier irisé, pour recueillir de la pulpe de l’index les naufragés de la tasse de café, avant de les déposer dans la cuiller qui a encore de grosses bulles de crème turgescentes. Toute à sa dégustation, elle n’a rien remarqué.

Au fil de notre conversation, je sens son regard me saisir tout entier: d’un coup sec me voilà contracté dans l’abîme infini de ses yeux gourmands et vides. Nos genoux se cherchent innocemment, et lorsqu’ils se rejoignent je suis parcouru de blancs frissons d’incertitude. Elle est maquillée, et son opulente poitrine déborde presque du fier décolleté qu’elle a choisi de porter : le tissu est trop serré à la taille, et cet apparent gonflement renforce le cuisant impératif qui se manifeste contre ma cuisse. Elle m’évoque la volupté des amours vulgaires, de la bestialité enivrante et sale, la crasse du sperme et de la sueur qu’on mélange avec allégresse. Elle a remarqué mon trouble, et c’est alors que le long de ma jambe remonte un médiocre peton, chaussé de cuir retourné dans un mocassin à gland. Elle porte un jean taille basse qui lui fait un gros cul lorsqu’elle enlève son caban marine, et dans lequel on voudrait s’enfouir lubriquement la gueule avide. A ce moment mon téléphone vibre sourdement dans le fond de ma poche. Sur l’écran, en caractères gras, s’affiche un questionnaire à choix multiples que m’envoie l’application de rencontres. A son chef, « SARAH, 23 ANS », puis, « Contrat sexuel », avant de détailler un ensemble de modalités de coït à ratifier ou non. En bas du contrat, se trouve une liste d’ajouts à proposer, précédés du bandeau « Et plus si affinités… ». Évidemment, tout cela est déterminé selon les critères qu’elle a préalablement entrés, et les miens aussi, mais leur perspective et les points de suspension accentuent la réaction endothermique maintenant manifeste et péniblement dissimulée.

Je me concentre sur l’écran pour choisir au mieux ce qui me convient pour notre rapport, je réponds aux offres qu’elle m’a envoyé préalablement avant de la relancer avec les miennes, qu’elle peut ou bien débouter, ou bien accepter, d’une simple pression du doigt. Ainsi tout est plus simple, on évite la palabre et les désaccords, ou pire encore. Pendant deux longues minutes nous sommes tout à notre travail de sélection, et je calcule intérieurement le rapport coût/profit de chaque choix, les contraintes matérielles auxquelles je suis soumis, relis l’abrégé des conditions générales d’acceptation. Face à moi, concentrée elle aussi, elle se livre au même jeu de calculs: toujours avoir une proposition d’avance, emmener l’autre par le refus le mieux manigancé et la contrepartie la plus appétissante, mouvoir ses pièces sur le plateau abstrait des cases à cocher pour parvenir à la victoire de son plaisir, sans qu’il soit entaché d’incommodités trop humaines. Autour de nous règne une vigueur libidineuse nouvelle, et les poivrots se paient un coup supplémentaire avec une délectation non dissimulée en nous voyant ostensiblement remplir nos contrats. Ils fantasment sans doute un accouplement d’une sensualité maudite, la sauvagerie fulgurante de tendresse que seuls peuvent avoir des amants consumés et qui s’aiment de l’amour beau. Actuellement, il n’y a dans mon esprit qu’un ensemble de propositions, schémas positionnels, engagement légal, paraphez ici s’il vous plaît, accord envoyé, « vu √ ». Enfin nous souscrivons à un contrat à notre convenance mutuelle, avant de sortir de nouveau dans le froid de février. En sortant, elle a déposé trois pièces sur le comptoir graisseux, et a gratifié l’audience d’un sourire simplet de bête.

Le contrat logé dans nos paumes respectives, nous nous rendons dans un silence complice jusqu’à son studio. Je sais déjà ce qu’elle va me faire, ce qu’elle désire de moi, tout est très simple. Aucune surprise en arrivant chez elle, je me déchausse, et laisse ma paire de sneakers dans un meuble dédié aux pompes. La pièce est petite, un bureau de contreplaqué, trois grandes reproductions de photographies des boulevards new-yorkais – deux de la 7th, dont une baignée dans l’éclat de Broadway, la dernière peuplée des taxis jaunes marinant dans la fumée dégueulée par les bouches d’aération, image d’Épinal du post-moderne –  jalonnent les murs, pour former ce que je surnomme immédiatement triptyque de l’inculture. En dessous de ces chefs-d’œuvre, un sommier banal surmonté d’un matelas inconfortable, sur lequel repose une parure constellée de motifs zen et japonisants. Dans un coin, une petite cuisine; là-bas, la porte qui donne sur l’ensemble bain-chiottes. Les murs sont blancs, la moquette est bleue, tout est rangé. Rapidement, elle enclenche son téléphone dans un support mural et en active la caméra – on est jamais trop prudent – puis se déshabille lentement en me lorgnant du coin de ses pupilles emplies de velléités lascives, mais l’effet échoue lorsqu’elle s’entête à vouloir religieusement déposer son habit bien plié sur le dos de l’unique chaise qui traîne. Au-dessus du lit, quelques bouquins épars, sur lesquels je n’ose pas m’attarder: déjà, elle commence à accomplir sa part du contrat à pleine bouche, avec la charmante diligence des gentils animaux domestiques qu’on ne voudrait pas contrarier pour ne point leur faire de peine. Comme avec ces gens qui installent des pancartes « ATTENTION CHIEN MECHANT » sans en avoir un, ou quand il est si peu canin qu’on devrait à peine l’appeler chien tout en continuant à exciter sa fougue grotesque de bichon tremblant. Au terme de quelques soupirs forcés et de grincements de dents retenus lorsque les siennes mordent involontairement dans mes chairs tendres, je me décide à entamer la frénétique chorégraphie dont nous avons convenu. La mignonne créature se pâme enfin avec un air imbécile au fil de nos configurations charnelles, tandis que je m’échine à conserver un rythme de locomotive ambitieuse de retenir toute échappée extatique de sa poisseuse vapeur: à son terme mon échec se rend tout vivant et alors j’expire en sursaut dans ses bras inconnus.

L’inconfort soudain resurgit lorsque ma conscience émerge de ces trois secondes de plénitude essentielle, alors que je sens l’odeur infecte qui se dégage de nos corps entremêlés. Je me dégage lentement de sa prise empotée, pour m’adosser contre le mur, jambes allongées, en masquant d’une main hésitante un sexe trop vite découvert et la pudeur déconvenue. La voilà qui débute une affectueuse et débile entreprise de consolation post-coïtale, dégoulinante de vulgarité: d’un geste doux, elle glisse sa tête loin dans mon cou. Trop tard: ses seins flasques dodelinent en tous sens, la graisse pendouille de son ventre adipeux, ses yeux scrutent discrètement une altération du vide qui habite les miens, enfin, c’est toute la matérialité de son être qui me répugne, la fadeur de ses traits déchaînés, la grossièreté de ses membres bouffis de charogne, son odeur rance de cadavre en sursis. Ses bras comme de longues branches pourtant s’enroulent encore autour de moi, carcasse rosâtre et pesante, et ses lèvres cherchent à m’arracher un baiser différent. Un baiser qui, encore, serait le résidu d’une pensée refroidie. Un baiser qui, déjà, aurait la vacuité tenue d’une étincelle d’amour. Alors je m’en vais, ce n’était pas dans le contrat: elle ne dit rien et me salue. Dehors, le froid est mordant, et pourtant j’ai une étrange chaleur qui m’habite. Je sens, dans le fond de ma poche, la vibration de mon téléphone, et j’imagine déjà les échanges à venir avec tant d’autres, la chaleur renouvelée, encore et encore, à la flamme de corps embrasés pour un simple moment. Et par les yeux vides de l’expectative, je contemple la danse lointaine de flocons tardifs, la valse béante des humains affamés, le chant lancinant et vain de la mélodie invisible.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s