Douce nuit dans laquelle tu te tiens face au monde.

Sainte nuit, le vacarme de Jérusalem résonne dans ton oreille sourde.

Toute la vie est en creux dans ta sainteté et dans ton doute. Les rayons de lune te baignent de leurs larmes pâles, et l’empire des hommes s’exacerbe contre toi, s’achève, expire, encore et encore. Tu ouvres déjà l’infini, et la fin du temps, et la lumineuse résignation qui par toi ne se taira plus, celle de la vie qui se bat, encore et encore. Tu te tiens là, tout efflanqué contre le vent, maigre, une pauvre robe sur le râble, et les mains calleuses du charpentier sont ton seul héritage terrestre. Ton visage est crevassé, rongé par les cicatrices de l’adolescence ; tu n’as jamais été net et propre comme un crucifix.

« A quoi tu penses, Nazaréen ? », disait l’enfant.

La sueur coule le long de ton bras, et dégoutte sur le rocher qui hurle dans le vent. Toi tu n’oses pas crier, ni même gémir. Pas encore. Plus tard. Maintenant, il n’y a que les étoiles, le linceul que ton père et ta mère ont cousu pour toi, et chaque goutte d’eau qui perlait de leurs yeux pendant l’ouvrage est venu parsemer le ciel : c’est un océan de détresse, et d’amertume, qu’on appelle univers.

Tu l’interpelles ? « Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ».

Il est là avec toi, et murmure à ton oreille. Il est doux aux cœurs en détresse. Il n’a pas l’indécence de te rassurer, de te mentir comme on est doux avec un mourant, il n’est que toute présence dans sa chaleur intime. Le temps est arrêté, les lumières de Jérusalem luisent de leurs tourments humains. Il y a un grand feu quelque part. Là, des agneaux que l’on rentre. Il est déjà tard, et la nuit profonde. Plus loin, l’étable dont la mangeoire fut langes, la terre couverte du sang de l’enfantement, Bethléem, pauvre Bethléem, que recouvrira toujours une robe de tristesse. Le musque des oliviers embaume l’air nocturne, et les rares touffes d’herbes sont fraîches et souples aux doigts. Machinalement, tu en arraches une, puis deux, puis trois, que tu fais rouler entre tes doigts. Tu penses aux yeux cernés du gros Jean, qui doit déjà dormir, à son ventre rond qui s’épanouit et s’affaisse à chaque ronflement. Tous étaient exténués après le chemin dans la vallée de Josaphat. Et tous étaient inquiets. Même Pierre, le chétif, celui qui devrait plus tard ne plus te reconnaître, celui qui devrait plus tard céder à la peur, t’a regardé l’œil rempli d’amour. Et le forfait ne t’atteint déjà plus.

« A quoi tu penses, Nazaréen ? » disait l’enfant.

Tu penses déjà à l’invective, tu penses déjà à l’abandon de celui qui toujours t’a soutenu.

« Comment as-tu fait pour te donner ainsi, Nazaréen ? ». Tu devais être fou, ou bien très malade, Nazaréen, pour accepter de devenir Christ. Tu devais souffrir d’un mal qui ronge les entrailles, d’un mal qui change la sueur en sang, pour accepter d’endurer un sort pire même que la vie. Tu devais saigner en ton sein, de tout l’amour du monde.

Il y aurait déjà le premier clou, sur le poignet droit, et ta mère pleurant à tes pieds.

Le second percerait tes tibias, les os seraient fracassés, et une pensée étrange naîtrait, que la croix était de peuplier, pour se faire pénétrer si mollement par la pointe de fer.

Il y aurait le dernier, et la peur de la mort lorsqu’il approcherait la chair tendre et l’os fragile.

Un lance te transpercerait, et le jonc à la bouche, tout serait enfin accompli.

Tu doutes, et tu es Christ. « Père, pourquoi m’as tu abandonné ? » est le plus beau discours qu’il te reste à prononcer. Tes os se détachent de ton corps, et tes muscles tremblent malgré toi. Et pourtant, tu sais que tu ne peux t’y soustraire. Car au creux de ton cœur gît une maladie incurable, et c’est l’amour du monde, celui d’un disciple endormi, celui d’un être qui naît et des vieillards dont on clôt les paupières, celui d’un ami qui marche et d’un ami qui pleure, d’un homme qui meurt de faim et dont les yeux te crèvent. Et dans le creux de la vie, se heurter au poids du monde, à son arrogante simplicité, à sa hargne d’en finir dans la haine et le meurtre. Et toujours, encore, recommencer, parce que l’on est malade, malade de l’amour du monde, celui qui vaut toutes les gorgées de miel et les douces figues des hauts jardins, et la tendresse de l’herbe. N’en finir qu’au triomphe.

« A quoi pensais-tu, Christ, au Mont des Oliviers ? »

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