Quel que soit le choix que l’on ait à faire, il convient de ne pas s’y limiter : l’action politique n’est pas que celle des urnes. Elle peut aussi être contestataire par d’autres biais. C’est ce qu’il faudra garder à l’esprit quel que soit le quinquennat à venir.

Avant même cela, il faut prendre acte du problème du Front National : il est hors de question qu’il soit réglé d’ici cinq ans si l’on continue ainsi. La politique de Macron l’ensemencera (et sa visite à l’usine Whirlpool l’a montré d’une façon un brin jouissive, un brin terrible), mais peut-être avons-nous un moyen d’agir pour aller contre ça. Une autre voie est possible, et elle peut dépasser la simple dialectique droite/gauche. Car si l’on suit la voie de la gauche un peu radicale, alors l’on est condamné au vote de privilégié :

  • voter Macron c’est voter privilégié, en ignorant sciemment les classes populaires qui souffrent le plus du libéralisme économique, et c’est donc manifester de privilèges certains, mais de les considérer comme moins importants que d’autres. En d’autres termes, on ne peut se le permettre qu’en étant soi-même que peu ou pas victime du libéralisme économique (c’est mon cas). Vote bourgeois donc.

  • voter FN, c’est voter privilégié, en ignorant sciemment les statuts de dominés des racisé.e.s, homosexuels et des femmes, c’est donc manifester de privilèges certains, mais les considérer comme moins importants que d’autres. En d’autres termes, on ne peut se le permettre qu’en étant soi-même que peu ou pas victime de discrimination (c’est mon cas). Vote blanc (cisgenre mâle pour les intimes).

Je caricature à dessein, mais il y a un fond de vrai derrière ça, je crois. Celui qu’on choisit avec le plus de facilité est celui qui, en un sens, définit nos privilèges, et la valeur qu’on leur accorde. Ne pas dès lors s’étonner de voir que le vote des ingénieurs et sortants d’écoles de commerce, d’agrégés bien installés et patrons va directement à Macron dès le premier tour, déjà présenté comme le vote utile contre le Front National. On aurait pu faire un découpage des classes sociales selon les votes tant les tendances étaient flagrantes. Retour à la réalité du politique : ce n’est pas l’abstraction dont on s’occupe tous les cinq ans, c’est le miroir de notre ancrage social, qui nous renvoie en pleine gueule notre position dans l’échiquier. Position informée par les conditions matérielles de nos existences, finalement, si l’on tend comme moi à penser que c’est l’économique qui définit des positions sociales et donc une culture dominante/légitime.

Sortie de l’aporie : voie qui cherche à dépasser les valeurs que l’on donne aux privilèges, qui tend à dépasser la dialectique des deux votes de privilégiés, voie idéaliste sans doute, mais qui mérite d’être posée. Car après tout, croire que l’on va renverser à terme le système financier en éclatant au marteau des distributeurs de billets, n’est-ce pas aussi un brin idéaliste, comme de chasser les puces à la pince à épiler sur un troupeau d’éléphants eux-mêmes juchés sur le dos d’une tortue géante voguant dans le cosmos ?

Cette voie de sortie de l’aporie, c’est celle de la compréhension, c’est l’état de grâce. C’est le réalisme aussi, mais quiconque tente de se faire entendre se targue de réalisme, alors pour ce que ça vaut. Il y a un excès d’énergie à évacuer dans notre société, une tension interne qui crée une pression croissante, et il faut ouvrir une valve, ou bien elle explosera toute seule, entraînant avec elle de nombreux conduits, ou bien la chaudière toute entière. On a vu comment un pari pourrait nous y conduire, aussi odieux et risqué soit-il, mais qui apparaissait comme seule possibilité de ne pas laisser la pression s’accumuler. Peut-être y-a-t-il un autre moyen, qui permettrait à la fois d’éviter la présidence au Front National, et de détourner la pression dans une direction moins désastreuse. Moins risqué dans l’immédiat en un sens, plus coûteux aussi en terme d’efforts sur nous-mêmes à faire, plus demandeur enfin car il exige de croire à la rédemption : croire que la haine viscérale n’est pas le principal moteur du vote Front National, contrairement à ce que l’on a tendance à penser immédiatement, contrairement à ce qui est rabâché en permanence, et qui ne mène à rien en soi. Que la haine n’est qu’un signe vers autre chose, un symptôme. C’est donc un acte de foi que demande l’état de grâce.

Acte de foi qu’il faut relativiser : tout le monde se rend bien compte de l’aspect systémique du FN – son lien avec la mondialisation –, on sait qu’il sera là dans cinq ans à nouveau, et dans dix, et ad vitam æternam si l’on ne fait rien. Pourtant on continue à faire comme si de rien n’était, à jouer sur le « FHaine », pour rappeler la xénophobie qui se cacherait derrière une dédiabolisation. Pas besoin de chercher pourtant, la xénophobie elle est visible, elle est même dans le programme. Les électeurs du Front National ne l’oublient pas. Il n’y a que nous pour faire comme s’ils l’oubliaient, parce que nous sommes pris dans un paradoxe d’une dangerosité folle : d’un côté nous reconnaissons la haine, de l’autre le caractère systémique de l’apparition, et c’est comme si l’on ne voulait pas faire le lien entre les deux, comme si l’on tentait de sauver notre peau en nous dédouanant, en disant que c’est la haine qui produit le FN et non plus le système, quand nous observons le système le produire.

Il faut se rendre à l’évidence : nous sommes aussi le système, nous produisons donc le FN.

Comment faisons-nous ce que l’on refuse de faire ? Je ne crois pas que le vote de barrage le permette en lui-même, je crois qu’il en est un effet pervers, qui renforce le FN mais qui est produit par le FN: c’est un effet d’auto-entretien. Non, ce qui crée le FN ce sont nos attitudes de biches apeurées, notre paresse intellectuelle, nos mimiques de vierges effarouchées quand on voit ceux-là se dire FHaineux. Le problème c’est que nous réduisons leur discours à une partie simple. Je ne veux pas dire que ces attitudes sont à l’origine du FN, je veux dire que nous l’entretenons par elles, par le déni. Comme une belle névrose qu’on répéterait indéfiniment de la même façon dans l’espoir vain de la conjurer. Seul espoir de la conjuration : une psychanalyse, faire le premier pas vers la névrose, dans le dialogue, non pas se perdre dans le symptôme, mais se reconstruire avec lui aussi, autrement. Ça ne veut pas dire oublier la dimension xénophobe du Front National. Ça veut dire interroger ses conditions de production, ce que l’on refuse de faire en se concentrant sur la seule haine.

Comprendre le FN, le désacraliser, voir l’hyperbole de sa dédiabolisation; cela seulement pourra mener à l’état de grâce.

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