Les périodes de changements politiques me rappellent pourquoi l’idée m’est venue de faire ce blog il y a bientôt un an. Il y avait une nécessité personnelle, permettre l’expression sur des sujets contemporains mais aussi m’allouer un espace d’expression libre, comprendre un peu plus littéraire, dans le même temps. Il y avait une exigence de méthode, toujours tenter de comprendre – à mon niveau très limité – avant l’épidermique, avant la fougue de l’idéal politique qui souvent est le mien et qui pourrait porter parfois plus à l’action passionnelle qu’à la réflexion. Un idéal politique qui est informé par ma foi, et donc par le message de paix et de tolérance chrétien. Il y a un temps pour agir, mais aussi un temps pour réfléchir. Difficile tension entre un activisme violent qui répugne et le militantisme de canapé.

Dans la déréliction gauchiste (rien de moins), il faut donc penser. Avant l’action il faut se demander quelles valeurs doivent y présider pour qu’elle ne soit pas que vanité du sublime de la ré-action, le fracas du verre, et le goût du pneu qui brûle. Avant d’accuser l’homme politique de laisser tomber des idéaux pour sa propre personne, il faut comprendre. Et poser la situation.

Pour quelqu’un qui se situe dans le camp de ceux qui ne tolèrent ni la domination de ces outres débordantes d’aisance et qui demandent encore à boire, ni la pauvreté d’amour du rejet de l’Autre, la situation est problème. Problème car elle appelle à un pari, avec comme enjeu le moindre mal.

Ou bien l’on vote Macron, et c’est le moindre mal du barrage, c’est le vote contre le Front National. C’est faire nous-mêmes front national contre le FN. Étrange conception de la démocratie, que l’on nous ressert en dessert écœurant de plus en plus souvent, et qui consiste à dire à une partie de la population que l’on refuse son expression, que l’on vote pour l’empêcher de s’exprimer. Et pour perpétrer le cycle du mécontentement, qui loin de disparaître, se renforce d’années en années. Le vote Macron, c’est pour ses détracteurs, l’uberisation de la société qui continue, c’est l’instigateur de la Loi Travail qui continue son œuvre libérale (quoiqu’il ne soit pas non plus libertarien dans son programme, entendons-nous, et même s’il partage avec eux les principes d’autorégulation des marchés : c’est la taupe des marchés, celle qui vient creuser un chemin suffisamment étayé pour permettre aux copains de passer sans craintes). Pour moi, c’est la voie tracée vers le féodalisme corporatif, tel qu’il émerge déjà en Asie du sud-est, et tel que la science-fiction, matériau de prédiction à toujours garder sous le coude, l’a souvent montré avec le cyberpunk.

Ou bien l’on s’abstient, ou l’on vote blanc puisque cela vaut autant (« oui, mais t’as fait la démarche, alors c’est pas pareil ! » ; si mon vote n’a aucun impact, le résultat est à peu près le même), et l’on prend le risque de faire passer le Front National au deuxième tour. Ce qui n’est guère réjouissant. Au menu : des débats infinis sur l’identité nationale, une alliance forte avec Poutine qui a mis ses services de propagande sur le coup (ils vont tenter de récupérer le mouvement de Mélenchon, à l’évidence), une politique de discrimination affirmée des populations musulmanes. Non que certaines questions ne soient importantes en elles-mêmes, en tout cas elles semblent importantes, mais peut-être à tort, pour beaucoup de français. Mais souhaite-t-on réellement un gouvernement dont l’action sera nécessairement orientée vers des politiques d’exclusions et non pas de penser ensemble ? Pas vraiment.

Voilà les termes du pari, à court terme. Et à court terme, il semble évident que le vote Macron est préférable : comme en 2002, faisons barrage, et en avant la jeunesse, recommençons encore une fois !

Sauf que voilà, à long terme, le raisonnement ne tient plus.

On a souvent affirmé que le vote Macron amenait à une politique qui favorise l’émergence du FN. Et rien n’est moins faux. D’une part économiquement, en créant des exclus, avec une politique de compétition économique qui amène à une diminution du niveau de vie des plus faibles, tout en admettant des largesses à ceux qui ont tout, si ce n’est plus. D’autre part symboliquement, car le vote de barrage pour Macron c’est dire à plus de 20% des électeurs qu’ils n’auront pas leur voix au chapitre. Et leur répéter d’années en années. 20%, c’est beaucoup. Envisageons alors les législatives : en réaction au sentiment d’impossibilité de changer le système, croissance du nombre d’élus front national, qui ne se priveront pas pour faire en sorte d’accentuer le mécontentement (le fn a voté pour toutes les lois cassant les droits sociaux au parlement européen). Dans cinq ans, le pays est mûr. Et si ce n’est dans cinq ans, ce sera dans dix, ou dans quinze, peu importe au fond : la légitimité du front national en tant que parti anti-système n’en sera toujours que plus renforcée, le nombre de militants accru avec la fracture sociale continuée par les politiques libérales. Les mesures n’en seront que plus agressives, que plus dangereuses donc.

Alors ce qu’on appelle le mal pourrait triompher royalement. Au vu des statistiques du vote policier, maintenir l’ordre et faire taire l’opposition de la rue ne sera guère compliqué, ou en tout cas ne suscitera que peu de cas de conscience. Ce qui se joue dans les affrontements avec la police n’est pas neutre. Quand la moitié des dépositaires de la violence légitime votent à l’extrême droite, ne nous étonnons pas que les manifestations de gauchistes soient violemment réprimées, quand celles de l’autre bord politique se déroulent peu ou prou sans anicroche. La politique est sport de combat.

A l’inverse, on peut faire le pari, risqué, que le passage du Front National permette de laisser échapper un peu de la pression à laquelle est soumise notre société, par l’écoute de la part de la population qui s’exprime par ce biais. Ça permettra au front national de révéler son vrai visage : ce n’est absolument pas un parti anti-système, bien au contraire. Soulager la pression, en autoriser la dépense, mais aussi la canaliser : les contre-pouvoirs pourraient être efficients, et les législatives faire un barrage intelligent à la politique d’extrême-droite. Plus intelligent parce que bien plus subtil. Les risques sont immenses, mais le sont-ils moins qu’un extrême porté à l’acmé de sa pression d’ici cinq, dix ans ? C’est bien pour ça qu’il y a un pari : on ne peut réellement mettre en balance les deux. Plus, pouvons-nous autoriser, en conscience, que le FN soit au pouvoir, en refusant le barrage ? C’est là le problème, et il n’y a pas de réponse miracle.

Acculés dans nos vaines sincérités, nous sommes, nécessairement, condamnés à choisir dans deux semaines ce qui ne devrait l’être. Qu’il s’agisse d’un bord ou de l’autre, il faudra se prononcer, en gardant à l’esprit qu’il s’agit toujours du mal, et que jamais il ne repose.

Mais doit-on vraiment rester dans l’aporie ou n’avons-nous pas les moyens déjà, présents devant nous depuis longtemps mais comme aveuglants, de répondre à la situation désastreuse ?

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