[Paul et Mike] #3 L’état de grâce (autrement que le politique)

[Paul et Mike] #3 L’état de grâce (autrement que le politique)

 

L’état de grâce passe donc premièrement par une mise en question radicale. J’entends aujourd’hui qu’il est terrible de ne plus considérer le FN comme une exception, de le voir comme un parti lambda. Le mal qui nous conduit au mal, c’est d’avoir fait du FN une exception justement, d’avoir empêché tout dialogue par la mise en quarantaine : l’exception est ce qui distingue, mais aussi ce qui distancie. C’est une sacralisation, en tant que la sacralisation est mise à distance de l’intouchable. On ne peut comprendre le sacré, car il est au-delà de la limite humaine. Nous avons fait du FN le parti du sacré, et par là même le dispensateur d’une politique du sublime, c’est-à-dire celle de la violence (comme certains lisent la politique du sublime dans la Terreur). L’exception FN a engendré sa mise à l’écart, bête terrible qu’on ne regarderait qu’œil mi-clos pour ne pas s’épuiser, à moins de le voir dans l’excès pur de la violence et de la confrontation physique, du camp et de l’internement forcé, dans l’impensable de la haine.

En ce sens, la politique de dédiabolisation du FN est peut-être ce qui nous est arrivé de mieux : la désacralisation du FN sera potentiellement sa perte, car nous pouvons maintenant le comprendre et donc l’assimiler. C’est un espoir de fin de Haine. La dédiabolisation est donc hyperbole : elle vient révéler par l’exagération ce qui peut être à l’origine de l’engouement pour le FN, au-delà de la haine. Dédiabolisation qui pourtant ne s’ajoute au fond qu’à ce qu’on refusait de voir auparavant : le monstre du front national, c’est le monstrum, celui qui est montré, et donc celui qui par renversement, par révolution, montre notre regard sur le monde, révèle nos catégories de pensée. Ne doit-on pas alors faire l’archéologie du Front National, comme Foucault a pu le faire avec les monstres de la maladie mentale ?

Paradoxalement, c’est évidemment aussi cette dédiabolisation qui permet sa potentielle accession au pouvoir présidentiel, que l’on ne saurait vouloir.

Il devient à ce titre nécessaire de s’opposer à notre dogmatisme de gauche, qui, par ce jeu paradoxal, a mis le FN sur un piédestal en le définissant comme infréquentable, finalement propice à cristalliser les mécontentements les plus divers. Cela passe par internet, où il y a une véritable défaillance du marketing de la gauche progressiste ; on ne sait plus se vendre, et l’on paraît extrêmement dogmatique. Le fait est qu’il ne s’agit pas d’avoir raison ou tort, et qu’il faut sans doute affirmer les choses avec conviction et parfois une certaine violence pour parvenir à les faire entendre. Mais à force cela créée l’hermétisme, et alors la gauche radicale devient vue de l’extérieur un « rassemblement de gauchiasses cosmopolites bisexuelles qui bossent pas et passent leur temps à demander plus » (j’amalgame un ensemble de termes trouvés ça et là, entendus ici ou là-bas : ce n’est pas de mon seul cru).

Encore une fois : le problème n’est pas d’avoir raison ou pas, et je me sens assez convaincu par les luttes de la gauche sur l’internet, aussi diverses soient-elles. Le problème est de tendre la main pour combler la fracture en la com-prenant, préfixe latin « cum– » « avec », en prenant avec, par le saisissement commun de ce qui crée la fracture. Il va falloir que l’on apprenne à saisir ensemble, la communauté de la préhension s’ouvre à nous (et avec, la communauté de l’appréhension possible). Et l’on ne peut attendre la main tendue d’un parti dont on a vanté la haine pendant des années et des années, avec pour but de l’empêcher de s’exprimer.

Il suffit de constater à quel point certains se gargarisent des résultats des élections sur Paris pour prendre la mesure de notre décalage. Non, le fait que le FN fasse moins de 5% à Paris n’est pas une gloire. Non, le fait que le FN ne soit pas à des scores élevés dans les grandes villes n’est pas une victoire. C’est au contraire le signe de notre défaillance, et des fractures territoriales qui nous divisent de façon de plus en plus importantes. Contre les privilèges parisiens, ceux de la petite couronne en plus disons (je m’y inclus, donc), mais aussi ceux des grandes villes, il y a un vote de classe, un vote des oubliés, de ceux qui n’ont pas la chance d’habiter à proximité d’une grande ville, d’avoir accès à des études facilement car il faut avoir les moyens de se loger dans la ville, des industries qui délocalisent, des commerces de proximité qui ferment au profit de ces immenses zones industrielles dans lesquelles il faut perdre son après-midi à la vacuité de la consommation qui nous fout au chômage.

Aspect géographique de la domination qui est trop souvent écarté au profit de ceux de la race et du genre, et qui doit appeler à une redéfinition de l’économie des privilèges que porte la gauche progressiste. Le souci d’une économie des privilèges est qu’une économie se définit par des valeurs qui prennent place dans un champ. Elle appelle nécessairement à des positionnements et donc à des hiérarchies. Hiérarchies qui sont quasi-invisibles pour ceux qui les perpétuent (et qui s’opposeront de ce fait à la simple appellation d’« économie des privilèges »), mais pourtant subies par d’autres. Je crois qu’il faut prêter attention à nos hiérarchies implicites pour combattre l’aspect structurel de la domination géographique : notre lexique est encore par trop définit par des parisien.ne.s, en somme. On ne peut quantifier la souffrance des gens, il ne faut donc pas simplement imposer un stigmate inversé, qui peut cacher par la dénomination, et notamment sur le champ de bataille qu’est internet, des dominations qui nous échapperaient (je pense notamment aux handicaps, ou ici à la géographie : sous une photo de profil se cache une vie, pas besoin de l’assigner à ses caractères les plus visibles, en reproduisant par là même le jeu de la structure d’assignation que l’on cherche à combattre).

Oubliés géographiques, sacrifiés à nos modes de vie, sacrifiés de la mondialisation. Ce que la sacralisation du FN montrait bien : ce qui est sacré, c’est ce qui est dernier lieu est à mener au sacrifice, comme le prisonnier aztèque qu’on élève au rang d’envoyé des dieux, intouchable pendant une année complète, et dont on arrache le cœur sur l’autel à la date convenue de l’offrande de sa vie au cosmos. Or, on ne peut demander à une partie de la population le sacrifice exigé par notre cosmologie consumériste.

Nous avons éludé la compréhension de ce phénomène de classes géographiques (qui sont aussi, souvent, économiques, évidemment) et que le FN s’est accaparé, que la gauche bien-pensante, mortifère, n’a pas su investir. Bien-pensante car dès qu’elle soupçonnait non pas un lien, mais une simple parole, une idée divergente de son dogmatisme, elle blacklistait : Guilly accusé de jouer le jeu du FN parce qu’il a étudié les disparités territoriales et a voulu mettre à jour le modèle du privilège en incluant sa composante territoriale (car cela faisait des banlieues des territoires qui n’étaient plus les seules à être dominés, tel qu’accepté par la doxa), Chouard évincé du jeu médiatique parce qu’il a osé admettre la possibilité de dialoguer avec Soral, récemment Yann Moix se faisait tacler en direct pour ses liens avec des gens d’extrême-droite. C’est donc comme la peste : ne les côtoyez pas, ça se transmet. Dogme incompatible avec une république unie. Je donne ma tête à couper en premier, jetez-moi la pierre : j’ai des amis d’extrême-droite, du bord le plus fascisant. Comme j’en ai d’extrême-gauche, d’un bord que certains disent parfois – à tort, il me semble – fascisant aussi. Si l’on ne peut comprendre ces bords, alors essayer d’unir ne vaut plus rien, et seule la mort nous rassemblera tous. Et les différences se résoudront en violence.

« Don’t shoot the messenger ».

Il faut donc prendre le risque de l’acte de foi, de la compréhension ; risque majeur, à prendre avec le plus de précautions possibles, et qui pourtant sera pris par certains, à coup sûr, comme une collusion avec le FN. Je n’appelle pas à voter pour eux, je ne le ferais pas moi-même, c’est hors de question. Néanmoins le soupçon de compromission est légitime, et il est fort possible que je me trompe : tant pis, au moins aurais-je essayé de tenter autre chose que la violence et qui veut tendre vers la fraternité. En ce sens je serais fidèle à mes convictions les plus intimes.

Poser la voie de la compréhension, c’est-à-dire sortir de la haine incompréhensible pour pouvoir rendre compréhensible, sans l’oublier pour autant, c’est l’autre voie possible pour nous libérer de la tension, de la fracture du pays, de la pression qui pousse à l’explosion. C’est aussi le seul moyen de faire intelligemment barrage au FN, en évitant que la situation ne se répète encore et encore. Parvenir à la compréhension, ce sera l’état de grâce.

A partir de l’état de grâce, pourra se mettre en place une politique qui prend en compte les exclusions, qui sont celles d’une partie de l’électorat du FN, et qui je le pense, convergeront étrangement pour les commentateurs avec les même problématiques que celles des militants ouvriers d’extrême-gauche. Alors, pas la main tendue à l’autre, par l’état de grâce, l’on sortira de la haine. Car elle n’était, au fond, que le symptôme du même problème que celui exprimé à l’autre extrême : le libéralisme économique et ses affres, qui ne peuvent profiter qu’à des classes moyennes supérieures et au-dessus d’elles, aux citadins et autres privilégiés géographiquement.

C’est ce pari que je veux tenter de faire, et il est éminemment risqué, car il postule du pouvoir du dialogue. Mais si le pari de l’état de grâce ne peut payer, alors je crois que notre démocratie est déjà par trop moribonde pour être sauvée.

[Paul et Mike] #2 Des vertus d’une psychanalyse sociétale.

[Paul et Mike] #2 Des vertus d’une psychanalyse sociétale.

Quel que soit le choix que l’on ait à faire, il convient de ne pas s’y limiter : l’action politique n’est pas que celle des urnes. Elle peut aussi être contestataire par d’autres biais. C’est ce qu’il faudra garder à l’esprit quel que soit le quinquennat à venir.

Avant même cela, il faut prendre acte du problème du Front National : il est hors de question qu’il soit réglé d’ici cinq ans si l’on continue ainsi. La politique de Macron l’ensemencera (et sa visite à l’usine Whirlpool l’a montré d’une façon un brin jouissive, un brin terrible), mais peut-être avons-nous un moyen d’agir pour aller contre ça. Une autre voie est possible, et elle peut dépasser la simple dialectique droite/gauche. Car si l’on suit la voie de la gauche un peu radicale, alors l’on est condamné au vote de privilégié :

  • voter Macron c’est voter privilégié, en ignorant sciemment les classes populaires qui souffrent le plus du libéralisme économique, et c’est donc manifester de privilèges certains, mais de les considérer comme moins importants que d’autres. En d’autres termes, on ne peut se le permettre qu’en étant soi-même que peu ou pas victime du libéralisme économique (c’est mon cas). Vote bourgeois donc.

  • voter FN, c’est voter privilégié, en ignorant sciemment les statuts de dominés des racisé.e.s, homosexuels et des femmes, c’est donc manifester de privilèges certains, mais les considérer comme moins importants que d’autres. En d’autres termes, on ne peut se le permettre qu’en étant soi-même que peu ou pas victime de discrimination (c’est mon cas). Vote blanc (cisgenre mâle pour les intimes).

Je caricature à dessein, mais il y a un fond de vrai derrière ça, je crois. Celui qu’on choisit avec le plus de facilité est celui qui, en un sens, définit nos privilèges, et la valeur qu’on leur accorde. Ne pas dès lors s’étonner de voir que le vote des ingénieurs et sortants d’écoles de commerce, d’agrégés bien installés et patrons va directement à Macron dès le premier tour, déjà présenté comme le vote utile contre le Front National. On aurait pu faire un découpage des classes sociales selon les votes tant les tendances étaient flagrantes. Retour à la réalité du politique : ce n’est pas l’abstraction dont on s’occupe tous les cinq ans, c’est le miroir de notre ancrage social, qui nous renvoie en pleine gueule notre position dans l’échiquier. Position informée par les conditions matérielles de nos existences, finalement, si l’on tend comme moi à penser que c’est l’économique qui définit des positions sociales et donc une culture dominante/légitime.

Sortie de l’aporie : voie qui cherche à dépasser les valeurs que l’on donne aux privilèges, qui tend à dépasser la dialectique des deux votes de privilégiés, voie idéaliste sans doute, mais qui mérite d’être posée. Car après tout, croire que l’on va renverser à terme le système financier en éclatant au marteau des distributeurs de billets, n’est-ce pas aussi un brin idéaliste, comme de chasser les puces à la pince à épiler sur un troupeau d’éléphants eux-mêmes juchés sur le dos d’une tortue géante voguant dans le cosmos ?

Cette voie de sortie de l’aporie, c’est celle de la compréhension, c’est l’état de grâce. C’est le réalisme aussi, mais quiconque tente de se faire entendre se targue de réalisme, alors pour ce que ça vaut. Il y a un excès d’énergie à évacuer dans notre société, une tension interne qui crée une pression croissante, et il faut ouvrir une valve, ou bien elle explosera toute seule, entraînant avec elle de nombreux conduits, ou bien la chaudière toute entière. On a vu comment un pari pourrait nous y conduire, aussi odieux et risqué soit-il, mais qui apparaissait comme seule possibilité de ne pas laisser la pression s’accumuler. Peut-être y-a-t-il un autre moyen, qui permettrait à la fois d’éviter la présidence au Front National, et de détourner la pression dans une direction moins désastreuse. Moins risqué dans l’immédiat en un sens, plus coûteux aussi en terme d’efforts sur nous-mêmes à faire, plus demandeur enfin car il exige de croire à la rédemption : croire que la haine viscérale n’est pas le principal moteur du vote Front National, contrairement à ce que l’on a tendance à penser immédiatement, contrairement à ce qui est rabâché en permanence, et qui ne mène à rien en soi. Que la haine n’est qu’un signe vers autre chose, un symptôme. C’est donc un acte de foi que demande l’état de grâce.

Acte de foi qu’il faut relativiser : tout le monde se rend bien compte de l’aspect systémique du FN – son lien avec la mondialisation –, on sait qu’il sera là dans cinq ans à nouveau, et dans dix, et ad vitam æternam si l’on ne fait rien. Pourtant on continue à faire comme si de rien n’était, à jouer sur le « FHaine », pour rappeler la xénophobie qui se cacherait derrière une dédiabolisation. Pas besoin de chercher pourtant, la xénophobie elle est visible, elle est même dans le programme. Les électeurs du Front National ne l’oublient pas. Il n’y a que nous pour faire comme s’ils l’oubliaient, parce que nous sommes pris dans un paradoxe d’une dangerosité folle : d’un côté nous reconnaissons la haine, de l’autre le caractère systémique de l’apparition, et c’est comme si l’on ne voulait pas faire le lien entre les deux, comme si l’on tentait de sauver notre peau en nous dédouanant, en disant que c’est la haine qui produit le FN et non plus le système, quand nous observons le système le produire.

Il faut se rendre à l’évidence : nous sommes aussi le système, nous produisons donc le FN.

Comment faisons-nous ce que l’on refuse de faire ? Je ne crois pas que le vote de barrage le permette en lui-même, je crois qu’il en est un effet pervers, qui renforce le FN mais qui est produit par le FN: c’est un effet d’auto-entretien. Non, ce qui crée le FN ce sont nos attitudes de biches apeurées, notre paresse intellectuelle, nos mimiques de vierges effarouchées quand on voit ceux-là se dire FHaineux. Le problème c’est que nous réduisons leur discours à une partie simple. Je ne veux pas dire que ces attitudes sont à l’origine du FN, je veux dire que nous l’entretenons par elles, par le déni. Comme une belle névrose qu’on répéterait indéfiniment de la même façon dans l’espoir vain de la conjurer. Seul espoir de la conjuration : une psychanalyse, faire le premier pas vers la névrose, dans le dialogue, non pas se perdre dans le symptôme, mais se reconstruire avec lui aussi, autrement. Ça ne veut pas dire oublier la dimension xénophobe du Front National. Ça veut dire interroger ses conditions de production, ce que l’on refuse de faire en se concentrant sur la seule haine.

Comprendre le FN, le désacraliser, voir l’hyperbole de sa dédiabolisation; cela seulement pourra mener à l’état de grâce.

[Paul et Mike] #1 Le meilleur pari.

[Paul et Mike] #1 Le meilleur pari.

Les périodes de changements politiques me rappellent pourquoi l’idée m’est venue de faire ce blog il y a bientôt un an. Il y avait une nécessité personnelle, permettre l’expression sur des sujets contemporains mais aussi m’allouer un espace d’expression libre, comprendre un peu plus littéraire, dans le même temps. Il y avait une exigence de méthode, toujours tenter de comprendre – à mon niveau très limité – avant l’épidermique, avant la fougue de l’idéal politique qui souvent est le mien et qui pourrait porter parfois plus à l’action passionnelle qu’à la réflexion. Un idéal politique qui est informé par ma foi, et donc par le message de paix et de tolérance chrétien. Il y a un temps pour agir, mais aussi un temps pour réfléchir. Difficile tension entre un activisme violent qui répugne et le militantisme de canapé.

Dans la déréliction gauchiste (rien de moins), il faut donc penser. Avant l’action il faut se demander quelles valeurs doivent y présider pour qu’elle ne soit pas que vanité du sublime de la ré-action, le fracas du verre, et le goût du pneu qui brûle. Avant d’accuser l’homme politique de laisser tomber des idéaux pour sa propre personne, il faut comprendre. Et poser la situation.

Pour quelqu’un qui se situe dans le camp de ceux qui ne tolèrent ni la domination de ces outres débordantes d’aisance et qui demandent encore à boire, ni la pauvreté d’amour du rejet de l’Autre, la situation est problème. Problème car elle appelle à un pari, avec comme enjeu le moindre mal.

Ou bien l’on vote Macron, et c’est le moindre mal du barrage, c’est le vote contre le Front National. C’est faire nous-mêmes front national contre le FN. Étrange conception de la démocratie, que l’on nous ressert en dessert écœurant de plus en plus souvent, et qui consiste à dire à une partie de la population que l’on refuse son expression, que l’on vote pour l’empêcher de s’exprimer. Et pour perpétrer le cycle du mécontentement, qui loin de disparaître, se renforce d’années en années. Le vote Macron, c’est pour ses détracteurs, l’uberisation de la société qui continue, c’est l’instigateur de la Loi Travail qui continue son œuvre libérale (quoiqu’il ne soit pas non plus libertarien dans son programme, entendons-nous, et même s’il partage avec eux les principes d’autorégulation des marchés : c’est la taupe des marchés, celle qui vient creuser un chemin suffisamment étayé pour permettre aux copains de passer sans craintes). Pour moi, c’est la voie tracée vers le féodalisme corporatif, tel qu’il émerge déjà en Asie du sud-est, et tel que la science-fiction, matériau de prédiction à toujours garder sous le coude, l’a souvent montré avec le cyberpunk.

Ou bien l’on s’abstient, ou l’on vote blanc puisque cela vaut autant (« oui, mais t’as fait la démarche, alors c’est pas pareil ! » ; si mon vote n’a aucun impact, le résultat est à peu près le même), et l’on prend le risque de faire passer le Front National au deuxième tour. Ce qui n’est guère réjouissant. Au menu : des débats infinis sur l’identité nationale, une alliance forte avec Poutine qui a mis ses services de propagande sur le coup (ils vont tenter de récupérer le mouvement de Mélenchon, à l’évidence), une politique de discrimination affirmée des populations musulmanes. Non que certaines questions ne soient importantes en elles-mêmes, en tout cas elles semblent importantes, mais peut-être à tort, pour beaucoup de français. Mais souhaite-t-on réellement un gouvernement dont l’action sera nécessairement orientée vers des politiques d’exclusions et non pas de penser ensemble ? Pas vraiment.

Voilà les termes du pari, à court terme. Et à court terme, il semble évident que le vote Macron est préférable : comme en 2002, faisons barrage, et en avant la jeunesse, recommençons encore une fois !

Sauf que voilà, à long terme, le raisonnement ne tient plus.

On a souvent affirmé que le vote Macron amenait à une politique qui favorise l’émergence du FN. Et rien n’est moins faux. D’une part économiquement, en créant des exclus, avec une politique de compétition économique qui amène à une diminution du niveau de vie des plus faibles, tout en admettant des largesses à ceux qui ont tout, si ce n’est plus. D’autre part symboliquement, car le vote de barrage pour Macron c’est dire à plus de 20% des électeurs qu’ils n’auront pas leur voix au chapitre. Et leur répéter d’années en années. 20%, c’est beaucoup. Envisageons alors les législatives : en réaction au sentiment d’impossibilité de changer le système, croissance du nombre d’élus front national, qui ne se priveront pas pour faire en sorte d’accentuer le mécontentement (le fn a voté pour toutes les lois cassant les droits sociaux au parlement européen). Dans cinq ans, le pays est mûr. Et si ce n’est dans cinq ans, ce sera dans dix, ou dans quinze, peu importe au fond : la légitimité du front national en tant que parti anti-système n’en sera toujours que plus renforcée, le nombre de militants accru avec la fracture sociale continuée par les politiques libérales. Les mesures n’en seront que plus agressives, que plus dangereuses donc.

Alors ce qu’on appelle le mal pourrait triompher royalement. Au vu des statistiques du vote policier, maintenir l’ordre et faire taire l’opposition de la rue ne sera guère compliqué, ou en tout cas ne suscitera que peu de cas de conscience. Ce qui se joue dans les affrontements avec la police n’est pas neutre. Quand la moitié des dépositaires de la violence légitime votent à l’extrême droite, ne nous étonnons pas que les manifestations de gauchistes soient violemment réprimées, quand celles de l’autre bord politique se déroulent peu ou prou sans anicroche. La politique est sport de combat.

A l’inverse, on peut faire le pari, risqué, que le passage du Front National permette de laisser échapper un peu de la pression à laquelle est soumise notre société, par l’écoute de la part de la population qui s’exprime par ce biais. Ça permettra au front national de révéler son vrai visage : ce n’est absolument pas un parti anti-système, bien au contraire. Soulager la pression, en autoriser la dépense, mais aussi la canaliser : les contre-pouvoirs pourraient être efficients, et les législatives faire un barrage intelligent à la politique d’extrême-droite. Plus intelligent parce que bien plus subtil. Les risques sont immenses, mais le sont-ils moins qu’un extrême porté à l’acmé de sa pression d’ici cinq, dix ans ? C’est bien pour ça qu’il y a un pari : on ne peut réellement mettre en balance les deux. Plus, pouvons-nous autoriser, en conscience, que le FN soit au pouvoir, en refusant le barrage ? C’est là le problème, et il n’y a pas de réponse miracle.

Acculés dans nos vaines sincérités, nous sommes, nécessairement, condamnés à choisir dans deux semaines ce qui ne devrait l’être. Qu’il s’agisse d’un bord ou de l’autre, il faudra se prononcer, en gardant à l’esprit qu’il s’agit toujours du mal, et que jamais il ne repose.

Mais doit-on vraiment rester dans l’aporie ou n’avons-nous pas les moyens déjà, présents devant nous depuis longtemps mais comme aveuglants, de répondre à la situation désastreuse ?