Les rues parisiennes bouillantes et tristes s’écartent pour laisser place à des soubresauts d’intimité, dans les méandres de l’île de la Cité. Ce ne sont pas des ruelles. La ruelle est trop philosophique. Ce sont des petites rues bougonnes qui ne sont pas là pour attirer le chaland à coups de Marks et Spencer. Elles tirent une tronche de trois pieds de long, quelle que soit la saison, et la motocrotte les évite. Les trottoirs sont souvent maculés de tâches de merde, alors il faut pratiquer son slalom sans skis. Pas chassé à droite, tendre la jambe à gauche, grand écart. Loupé. Schuss. « Déjection ! » il faut bramer quand on se ramasse.

Il y a de petites fenêtres, sortes de rivages voyeurs de chaque côté du ruisseau de pavés. Derrière l’encadrement, le feu du jour perce l’intérieur des logements, et on peut voir des petits tas lacaniens de trucs : qui une bibliothèque, qui une ronde-bosse contemporaine à vagues relents africanistes, qui une sphère lumineuse qui dans une douce lumière donne une odeur de nuit. J’avance en évitant les mines canines jusqu’à l’angle de la rue des Ursins. Il y a un visage de faune qui dégobille de la flotte en contrebas du trottoir en contre-haut. De l’autre côté il y a une lourde porte en bois, à gonds ferrés. C’est une chapelle, je crois. Derrière une fenêtre en arc plein-cintre il y a un type avec un habit raide corbeau. En face, accoudés au grillage qui surplombe quelques marches, les troupes de la mairie de Paris taillent le bout de gras et se tournent les pouces devant leur utilitaire Renaud. Leurs uniformes jaunes stabilo et verts velleda sont constellés de tâche d’encre d’aqueuse. Ils ont ouvert une bonde qui pisse à grands flots dans les caniveaux, et ça sent bon les eaux de pluie stagnantes sur le pavé frais.

J’avance maintenant sur le pont Au Double . Les clochés du bossu m’écrasent déjà. Entre les deux berges, un accordéon grelotte. Son joueur le fait tressauter en tout sens, pouic, pfooon, et tente d’extraire des notes du gargouillis. Il y parvient, et mince : Piaf. Parce qu’il le faut, et parce que l’Oiseau a assassiné l’honnête profession des accordéonistes parisiens. Devant nous, un gars escalade la rambarde rouillée, et saute. Ploc et plus rien, il coule à pic. Une pierre de plus dans le cordon ombilical français. L’accordéon a atténué le boucan du suicidé, tant mieux. Rien de plus désagréable que le son de la vie.

J’aime malgré tout le son de l’accordéon. C’est Paris. C’est cliché, mais c’est Paris. J’aime les clichés. Dans un bouquin obscur, Deleuze définissait le cliché comme un « schème sensori-moteur ». C’est toujours drôle le romantisme de Deleuze, schème sensori-moteur. Je continue sur ma lancée, je dépasse le pont, et toujours le Piaf roucoule. Je me sens parisien pour une seconde et demie. Schème : c’est l’éclaté, sur lequel tu as toutes les parties de ta machine, l’exploded, c’est la pluie et les lunettes rondes, l’amour au café de Flore. Et l’accordéon. Sensori-moteur : les sensations, et ce qui fait mouvoir. Et alors je bouge ce que je suis. Piaf ! Et je suis parisien, je suis dépris de mon existence un instant. L’existence m’emmerde souvent, oscille avec la grâce, alors j’aime les clichés : c’est le médiocre de la vie, qui prend toute la place, comme une maîtresse dans le lit après l’amour.

J’ai passé l’hôtel de ville, carrefour de la rue de la Tacherie. Je me dirige vers Châtelet. Bonhomme rouge, je m’arrête, une idée, je sors mon carnet. C’est pas mon carnet habituel, celui-ci je l’ai eu gratis avec un Camus pour un de ses cinquantenaires quelconques qui avait fait vendre du papier chez Folio. La couverture est illustrée par Jacques Ferrandez, une aquarelle d’Alger. Ça fait un peu Sempé du pauvre. Je note « poids du vide ». La formule me plaît, alors faut pas l’oublier. Mon carnet habituel est resté sur ma table de nuit, près du noyé. Une femme qui m’aime me l’avait offert, et c’est un carnet simple couleur papier bible, elle a collé sur la couverture des pages découpées d’un Shakespear en VO pour que ça fasse intello. Ça m’avait plu, parce que c’est cliché, alors je l’ai aimée. Elle avait inscrit avec un marqueur rouge, une déclaration d’amour, avec sa peau dedans, un extrait de L’Herbe rouge. Et ça m’avait plu, parce que c’était juste aimer, alors je l’ai aimée, et c’était la grâce.

Schème sensori-moteur. C’est le mode d’emploi pour stopper d’être. Pour se déprendre de l’existence un moment. C’est pour oublier ce qu’on est maintenant, et qu’on est jamais assez, et qu’on est toujours trop, et qui n’est rien terriblement rien qui passe et se casse et se brise et nargue la mort mais pour un temps juste un seul temps, un soupir sur une partoche. Le cliché c’est l’oubli du moi. Le moi c’est le poids du vide. La pesanteur d’être inassouvi, jamais rassasié. Manque. Le cliché c’est le daguerréotype de l’ancêtre qui est fiché dans un mur du salon, un peu oublié, mais qui dit la personne toute remplie, qui chuchote une époque dans le creux des rêves, celui qui est dans le flanc des oreilles. Sur le trottoir arrive droit devant moi une fille, jeune, peau olive, carré plongeant dégueulasse à force de teintures bas de gamme rousses qui ont fait de la filasse ondulante de sa chevelure, un grain de beauté sur la ride du sourire, et des lèvres charnues. On ne voit que ses lèvres. Elle me jette une œillade, me jauge de la tête aux pieds. Gueule mignonne, menton droit, habit bourgeois, le trench en laine noir fait qu’elle passe son tour. J’entends les talons des Doc’s accélérer leur rythme en passant à mon niveau, dans un froissement de parka militaire payée bien trop cher en friperie. A ce moment là s’ouvre un gosier infernal qui me souffle une haleine de poix chaude sur le coin du râble. Comme si une chaudronnerie d’antan fonctionnait encore après tout. Les murs sont délavés, sur le bois de la façade adjacente la peinture se craquelle, c’est une peau crevassée de partout. Il y a de la poussière dans chaque recoin du cadre de la large fenêtre, et des restes d’affiches mâchouillés par la pluie. A l’intérieur du … , des parisiens se pressent les uns contre les autres et déjeunent à de longues tables, jouent amicalement des coudes dans une atmosphère chique. Une femme, quarante ans, tailleur Chanel, peau claire et très maquillée, se lève fourchette en main et la plante dans l’œil de son commensal le plus proche avant d’arracher le contenu du globe oculaire. Le type hurle de rire. C’est à la dernière mode, très spirituel, on se gausse.

Plus loin dans la rue … il y a une vieille, du genre celles qu’on appelle petites vieilles sans même y penser. C’est pas juste une question de taille. On dépasse ensemble sans même un regard un pauvre qui traîne là. Les français sont éduqués à ne pas aimer ceux qui n’ont rien. La vieille ressemble à ce que j’imagine de mes amies parisiennes lorsqu’elles auront atteint l’âge de s’en foutre, acmé du mauvais goût. Un tailleur tulipe, une toque à poils longs marronnasse et un manteau imprimé léopard violent. Les talons hauts crissent et grattent le pavé. Elle y est. Dans l’oubli du poids du vide. Et c’était le sein du monde.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s