Il y a un petit truc étonnant qui fait tout un tintamarre dans l’Église française depuis hier, l’affaire David Gréa. Ou le Gréagate si vous préférez, puisque c’est à la mode. Et ce petit truc va nous permettre de causer d’un autre truc, plus gros cette fois, qui est un problème important de l’Église contemporaine à mes yeux. Laisse-moi te résumer le tintouin en deux mots.

Le gars David, bah il est prêtre, parce qu’il croit en Dieu, qu’il a reçu un appel via le divin et infini smartphone, qu’il veut avoir le passe priorité pour manger les hosties et tout le toutim. C’est le genre de prêtre qu’on aime bien, le gars David, parce qu’il se consacre vraiment à ses ouailles, qu’il est jeune, dynamique, que pour un peu on lui proposerait un poste de cadre dans une start-up parisienne tant il est proactif, qu’il attire les gens vers une Église qu’a souvent une gueule un peu moribonde, qu’est ouvert, tolérant, qui refile des taches à chacun pour que chacun se sente utile et ait sa place. Bref, David c’est le genre de prêtre que t’aimes avoir, parce qu’il fait bien son boulot, vraiment bien, et que son boulot c’est l’engagement de sa vie.

Sauf que voilà, David a rencontré une femme. Oh c’était sans doute pas quelqu’un d’exceptionnel à la base hein, peut-être une paroissienne. Une confession plus tard, le col romain devient sexy, tout dérape et mazette, David aime un être de chair. Il ne peut plus se contenter de la présence rassurante dans le cœur rouge du tabernacle, ni de la splendeur des psaumes à l’heure des laudes, ni de la compagnie de Germaine, la vieille sacristine toute replète qui a décidé de donner sa vie à Dieu autrement que par le biais d’une grande cérémonie avec pompes et orgue braillant, en étant là tous les jours pour préparer de quoi célébrer le Mystère : il veut autre chose, il veut une femme, la femme qu’il aime.

Et là il se passe un truc intéressant, parce que en général c’est plutôt le truc qu’on cache chez les prêtres, aimer une femme. Ça fonctionne un peu comme chez les médecins, ou les députés : l’erreur professionnelle sera cachée par les copains, bon gré mal gré, c’est l’omerta pis c’est comme ça, na. Bon sauf que chez les médecins, ça marche comme ça aussi quand on tue quelqu’un par mégarde, les prêtres dénoncent les actes graves. Le plus souvent. Et bien dans le cas de David, on l’annonce, au cours d’une messe. Et c’est fait de façon plutôt saine : il aime quelqu’un, il va se marier, il est triste de les quitter mais c’est à ça que l’appelle Dieu. Pas de remords, pas de culpabilité outrancière.

Mais alors quel intérêt à ce que tu fasses cet article, Pistolaser, de ton petit nom Clavier, si tu tapes pas un peu ni sur l’un ni sur l’autre ?

Bah c’est que ça fait malgré tout du barouf, cette histoire. Et pas dans le sens attendu. On aurait pu croire à une dénonciation collective, à un haro sur le bandant, des excuses publiques demandées, on nous a trompé !; il n’en est rien. Il faut déjà saluer cela.

Ce qui se passe est différent, et bien plus révélateur en un sens. Une flopée de prêtres y vont de leur mot sur l’importance de leur célibat, de leur engagement donc. Parce qu’apparemment les femmes dans l’Eglise ne sont pas célibataires aussi, mais passons. Là un truc fait tilt. Pourquoi parler du célibat ? Pourquoi lui donner telle importance ? Le problème soulevé par la démission du Père David Gréa n’est certainement pas le célibat en lui-même mais bien la fidélité comme épreuve. Et pourtant, le célibat reste le point central des discours, comme si l’engagement du prêtre ne tenait qu’à ça, au fond du fond. Cela me conduit à trois remarques.

1°) D’abord, on voit que sous les publications des prêtres sur le célibat s’amassent, comme autant de sauterelles, les commentaires bourrés de gratitude, qui remercient et louent le prêtre de son engagement. Engagement dont il n’a été question qu’au travers de la question du célibat. On passe donc allègrement de la partie au tout, ce qui n’est pas sans me gêner. Car le célibat n’est qu’une infime partie de l’engagement, fait partie de la condition des prêtres et non pas de leurs actions directement visibles pour les fidèles, bien qu’il puisse le conditionner. En d’autres termes, être célibataire ne fait pas d’un prêtre un bon prêtre, il n’en fait qu’un prêtre. Ce n’est pas un corrélat de la sainteté, la sainteté s’exprime par des actes. C’est d’ailleurs pour cela que l’on est censé regretter le sacerdoce de David Gréa : non pas pour sa capacité à se retenir de se mettre en couple pendant toutes ces années, mais bien pour ce qu’il a mis en place, ce qu’il a contribué à créer.

2°) On est donc en un point assez tendancieux chez les prêtres qui parlent du célibat ainsi. D’une part, parce qu’ils entraînent une certaine forme de culpabilisation des fidèles qui est à tout le moins exaspérante, comme s’il fallait les remercier d’avoir fait ce choix pour nous, alors que ce choix ne détermine en rien ses actes, car comme on l’a vu, il n’implique pas de relation directe de cause à effet, ce n’en est qu’une cause secondaire. N’oublions pas dans ce contexte que le « merci » est aussi, étymologiquement, celui de la pitié, on demande merci pour la vie, pour être épargné. D’autre part, parce que cela contribue à ne les envisager que selon leur condition de prêtre, selon leur statut, leur autorité, et cela montre qu’eux-mêmes tendent à ne s’envisager qu’ainsi.

3°) Je cite un message facebook de prêtre, de Pierre Amar du Padreblog, auquel je fais en partie indirectement référence dans le reste de mon propos :

« Parce que le célibat consacré ne cesse de poser question aux générations d’après mai 68 à qui on a juste dit « sortez couverts ! ». Le célibat pour le Seigneur proclame que Dieu peut combler un cœur. Profondément. Durablement. Il offre au monde le témoignage d’un engagement total : notre époque n’en a-t-elle pas besoin ? ».

La référence à mai 68 veut bien dire ce qu’elle veut dire : on parle là de la libération sexuelle. A cela on oppose quoi : l’absence de sexualité, c’est ce que le gars curé ajoute un peu plus loin

« Mais on peut vivre sans activité sexuelle… sinon, moi, je serais mort depuis longtemps ! »

Oui, oui, ce que vous entendez ce sont les gémissements des freudiens qui pleurent des larmes de sang. Ce qui est franchement drôle, c’est de voir des prêtres conspuer un système du tout-sexuel en invoquant le non-sexuel : ce n’est qu’une manière de parler du sexuel, là encore, tout comme dans l’opposition thèse-antithèse il n’y a qu’une totalité, que l’englobement d’un tout. En parlant du célibat comme de fondement de l’engagement, on végète donc dans le prisme du sexuel, et non pas du autrement que sexuel, dans ce que Levinas appellerait infini, c’est-à-dire ce qui ne peut être pris par une totalité « L’idée du parfait est une idée de l’infini. La perfection que ce passage à la limite désigne, ne reste par sur le plan comme au oui et au non où opère la négativité. (…) L’idée du parfait et de l’infini ne se réduit pas à la négation de l’imparfait. La négativité est incapable de transcendance. » (in Totalité et infini, p.31). Dans la négativité du célibat opposé à la sexualité, on côtoie la figure de l’Ouroboros, ce serpent qui se mord la queue, car pour dénoncer la sexualité à outrance on parle soi-même du sexuel, dans l’outrance que peut représenter le célibat pour le prêtre. Fin de la transcendance sacerdotale.

Il me semble que dans ces remarques se tiennent deux enjeux majeurs de l’Église contemporaine :

  • les prêtres se fient de plus en plus à leur statut, à leur condition de prêtre et moins à la sainteté à laquelle ils sont appelés par leurs actes. J’écris cela en ayant en tête ces divers passages de l’Évangile dans lesquels Pilate demande à Christ s’il est roi des juifs, et lui de répondre « c’est toi-même qui le dis » (Marc, 15.2). Je ne crois pas qu’il n’y ait là que rhétorique, il y a aussi exemplification de l’importance de la reconnaissance de la sainteté à laquelle nous sommes tous appelés par l’autre qui regarde nos actes. Se fonder sur un statut qui demande aux fidèles des louanges, ou bien remerciements, est une corruption du message christique et de l’humilité à laquelle le sacerdoce prétend. Le remerciement et la louange ne sont pas corrélatifs d’une condition mais bien d’une action : c’est autrui qui dit ce que l’on est, comme Pilate dit à Jésus qu’il est roi des juifs. Il ne s’agit pas d’une imposition de son statut par le prêtre mais d’une assignation à une identité par les autres, et ce sont deux choses différentes. C’est bien pour cela que David Gréa est un bon prêtre et doit être loué en tant que tel, mais non pas d’autres qui sous prétexte de leur autorité font bien ce qu’ils veulent, et ce qu’importent les avis du troupeau dont ils sont censés avoir la charge. Si l’on considère l’action du Christ comme politique – ce qu’elle était évidemment aussi, étant donné qu’elle s’inscrivait dans le champ humain –, elle allait tout droit contre cela, en questionnant la condition des prêtres.

  • Ces messages de prêtres se font dans le cadre d’une Église moribonde en France. La nécrose de l’Église, le manque d’engagement, est aussi lié aux deux points que l’on a signalé : d’une part la corruption des prêtres par le système même, qui les fait voir de façon binaire la réalité (sexuel/non-sexuel) en lieu et place d’y voir une source d’infini, l’Eucharistie, ce qu’il faut réussir à montrer en priorité. L’on ne peut espérer convaincre, recruter, en se plaçant implicitement dans le système que l’on cherche à combattre, mais seulement en se tenant dans l’autrement. D’autre part, la décrépitude de l’Église française est aussi le fait de ces prêtres qui tiennent bien plus à leur condition sacerdotale qu’à leur appel à la sainteté par les actes. Comment un jeune pourrait-il croire à cet infini auquel on est censé l’appeler, lorsque l’on rejette le peuple, lorsque qu’on se vautre dans les secrets artificiels, les glorieux artifices, d’un Mystère que l’on veut garder à soi, lorsqu’on utilise de l’argent à des fins aussi ridicules que l’allongement d’une distance entre l’autel et les fidèles, alors que tant de gens crèvent la dalle dehors ? La corruption de l’argumentaire est le corrélaire d’une corruption de ce en quoi, de ceux en qui, ces hommes sont censés croire.

J’ai fait – trop – long, mais c’était important à mes yeux. Je tiens à préciser que j’ai utilisé les termes « les prêtres » d’une façon par trop indifférenciée, générique : de nombreux prêtres font très bien leur travail et ne se tiennent pas dans la ligne problématique que j’ai indiquée. Eux se distinguent par leur sainteté. D’eux, l’on entendra guère parler, les actes de foi, la beauté humble, n’a guère à se montrer sur les réseaux sociaux et sur internet. De ceux qui sont seuls, pauvres curés de campagne, et qui se suicident par manque de reconnaissance et par solitude, on entendra guère parler non plus. Nous n’aurons que les vagues relents de cette bourgeoisie sacerdotale, qui, parodie de l’engagement politique, s’évertue à défendre les méritants en travestissant leur combat.

Je ne me place pas en chantre de la sexualité ou du libertinage. Au contraire, j’ai toujours du mal à entendre des hommes parler de leur amour des femmes pour me faire l’apologie de la partouze. Égoïsme de l’être. Le célibat a des qualités, sans doute. Il ne doit pas cependant devenir un étendard, au risque de se mordre lui-même la queue.

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