Je matais ce soir le 28minutes, le journal télévisé d’Arte qu’on a pris l’habitude chez moi de regarder en dînant. Pour éviter que l’un dît oui. Humour. J’aime bien Arte parce que ça me donne l’impression qu’on me prend pas pour un débile. Je me sens moins con du coup, merci télé.

Oui oui, cet article sera écrit sur ton très (très) libre. Parce que voilà, ici c’est chez moi, si j’veux m’balader à poil en charentaises j’ai le droit.

Bref, le sujet du jour était la défense de Fillon concernant les affaires dont il est accusé actuellement, le Fillongate. On va pas récapituler, le mec a joué, a triché, est censé avoir perdu, mais ça suffit pas parce que bon hein, c’est un homme politique. Toi tu voles un pain au chocolat tu vas en taule, ou bien pire, t’as Jean-François Copé qui te cite en exemple, faut pas faire le mariole, t’es prévenu. Eux ils s’en branlent, immunité diplomatique tu vois. Oui parce que bon, vu leurs discours, vu les aberrations qu’ils balancent, difficile de croire qu’on vit dans le même pays.

Fillon se défendait en invoquant le sacro-saint amendement, devenu constitutionnel sans doute vu le nombre de fois à la semaine qu’il est employé, de l’acharnement médiatique. Ah Ah! La faute aux journalistes, ils en veulent à ma peau! Bande de salauds. Pis les présentateurs d’Arte de poser la question de la haine du journaliste qui semble exister actuellement, et qui se cristallise (là vous devez vous dire whooo on a pas vu la même émission: normal, j’extrapole) sous le nom de « journalope ». Journalope désigne un peu tout, du journalisme sur des sujets dits de Gôôôche (ex: culture queer) ou qui traitent de l’Islam en le montrant sur un jour bienveillant, ou bien du journalisme qui fait juste son travail d’information. Oui oui ça désigne beaucoup de choses, un peu tout, donc un peu rien, et en général quand on en veut aux scribouillards on peut l’utiliser de façon un peu indifférente. Mais en général c’est plus à droite et en particulier à l’extrême-droite qu’on l’emploie allègrement. Parce qu’on assume que l’journalisme est d’gauche m’voyez.

Laissez, faudrait pas se poser trop de questions, ça dérangerait.

Les présentateurs postulaient d’un désaveu du journalisme de la part d’une partie des français, et posaient la question de l’ambivalence entre la volonté de transparence de plus en plus importante, et la méfiance vis-à-vis de l’information journalistique. Une philosophe déclarait qu’il fallait savoir de quoi on parle, des catégories d’informations blablabla. Non, je ne crois pas que ce soit le fond du problème. Je crois que nous n’assistons pas à une crise du journalisme, mais que cette crise est un symptôme d’un problème plus grave: une crise de la croyance. Rien de directement religieux là dedans, même si je pense qu’il y a un lien potentiel à faire.

Mais attends monsieur Pistolaser, monsieur du Clavier, l’information journalistique est sensément objective, point n’est besoin de croire à quoi que ce soit, il faudrait digérer le fait comme une réalité et c’est tout. Et bien non, jeune freluquet.te, toute information peut être ingérée de la sorte, mais selon le degré de légitimité de la-dite information. Cette légitimité est déterminée avant tout non pas par le degré d’objectivité qu’elle possède, mais bien par le paradigme de croyance dans lequel on se trouve. Un exemple: il y a quelques siècles, la France est sous le paradigme du divin, on peut dire sans problème et cela est accepté sans contestation que la résurrection est attendue, et qu’acheter des indulgences aidera forcément à franchir la bonne porte céleste, celle ousqu’on a pas les flammes et les diablotins au cul. Ce n’est pas être arriéré, c’est croire autrement. Le paradigme contemporain est celui de la rationalité scientifique, de la technocratie: il faut écouter l’expert, il faut du chiffre, il faut des statistiques ou de l’observation de terrain et alors seulement l’information est légitime. Le microphone, la pellicule, sont les miracles de notre ère: ils captent directement le réel, de façon quasi incontestable. Toute information devient ou chiffre, ou flagrant-délit.

Ce que je crois, c’est que nous traversons une crise de la croyance, une crise de notre paradigme de légitimité. Et cela est du à plusieurs causes qui s’emboîtent les unes dans les autres:

  • l’apparition d’internet et des flux gargantuesques d’information: il y en a partout, tout le temps. Nous sommes en permanence soumis à de l’information, et selon une diversité de sources inégalées jusqu’à présent. Le chrétien du début du XVIIe, qu’a-t-il comme source d’information sur le monde? Le prêtre du coin, le dignitaire, le texte religieux. Le monde est réduit. Dans un tel contexte, une catastrophe peut se produire à deux cents kilomètres, que t’en as pas grand chose à cirer, que t’en sais rien. Oralité de l’information qui limite son déploiement, et légitimité du Texte: la Bible justifie beaucoup de choses. Aujourd’hui l’information est immédiate, sans intermédiaire humain même: des caractères sur une page internet au creux de ma main.
  • avec cette multiplication des flux, se produit nécessairement un effet de flou et de vague qui empêche de distinguer la bonne information de la fausse, à moins d’y être entraîné. Tout le monde peut s’exprimer, peut parler: trop de voix, trop de différences. Tout est ramené sur le même plan: c’est la médiocrité, le nivellement par le moyen. Toute information étant ramenée au même degré de légitimité, qui est celle de sa seule existence, de sa seule persistance dans l’espace immatériel, de son être pourrait-on dire spatial, il devient impossible de justifier de plus d’objectivité qu’un autre. Après tout, quelle autorité supplémentaire as-tu par rapport à un autre? Un diplôme? Lui a fait une vidéo, et il me parle directement, et ça concerne ma vie à moi, mon existence quotidienne, toi ton truc je le vois pas. Le consommateur d’informations est un Saint Paul, de plus en plus.
  • voir pour croire, ou croire en l’indistinguable, la limite est plus fine qu’on veut bien le penser. C’est que du fait de la médiocrité de la légitimité de l’information, la seule autorité qui semble digne d’être crue est une totalité, qui dépasse nécessairement ce qui est visible directement. C’est le système, c’est le complot, c’est le sionisme et les illuminatis. Tout étant visible, trop visible, n’ayant pour légitimité que son apparition, on ne peut plus croire en rien d’autre qu’en ce qui n’apparaît pas, hors ce qui nous touche directement, et qui doit bien être invisible alors. Le système des croyances s’inverse, et ce n’est plus le chiffre, le rationnel qui compte, car le rationnel est bien trop discutable: deux échantillons statistiques montrent des choses différentes, une explication mathématique a été apprise à l’école (les dominants, ceux qui veulent cacher le complot, donc tromper).

Nous nous dirigeons, petit à petit, vers un système de croyance dans lequel s’opposeraient deux extrêmes, ces extrêmes de la transparence toute nue des politiques, et du journalopisme. D’un côté la croyance au trop visible, à la vie quotidienne (le vlog). De l’autre la croyance à l’invisible, à ce que l’on veut cacher: le suprainformationnel. Dans l’entre-deux, trop de flou, trop de vague, on ne sait plus que croire: mammifère en voie d’extinction, à la voix de plus en plus faible, perdue dans les grognements multiples.

La solution? Ou bien l’on retire l’information constante à ceux qui ne sont pas formés à la décoder dans le paradigme qui se meurt, ou le droit à s’en servir (le vote). C’est la dictature de l’éducation, du contrôle de l’information, et l’on ne sait où elle peut s’arrêter. Ou bien l’on s’attelle sérieusement à la tâche de penser ce nouveau paradigme, et l’on développe de nouveaux média de connaissance selon un nouveau mode de légitimité. Ce qui semble peu compatible avec le modèle économique du clic et du titre putassier.

J’ai pas la solution, en somme. J’ai déjà du mal à me faire à l’idée que mon esprit critique et moi sommes bientôt à remiser au placard. Alors il va falloir croire en la seule chose qui est constante dans son inconstance, tout en avançant sur les nouveaux chemins de la connaissance, croire à l’improbable, à la nouveauté pure, intransigeante aussi, croire à l’humanité.

Allez, un effort, on peut y arriver au moins un peu.

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