[Fatras] #1

[Fatras] #1

Les rues parisiennes bouillantes et tristes s’écartent pour laisser place à des soubresauts d’intimité, dans les méandres de l’île de la Cité. Ce ne sont pas des ruelles. La ruelle est trop philosophique. Ce sont des petites rues bougonnes qui ne sont pas là pour attirer le chaland à coups de Marks et Spencer. Elles tirent une tronche de trois pieds de long, quelle que soit la saison, et la motocrotte les évite. Les trottoirs sont souvent maculés de tâches de merde, alors il faut pratiquer son slalom sans skis. Pas chassé à droite, tendre la jambe à gauche, grand écart. Loupé. Schuss. « Déjection ! » il faut bramer quand on se ramasse.

Il y a de petites fenêtres, sortes de rivages voyeurs de chaque côté du ruisseau de pavés. Derrière l’encadrement, le feu du jour perce l’intérieur des logements, et on peut voir des petits tas lacaniens de trucs : qui une bibliothèque, qui une ronde-bosse contemporaine à vagues relents africanistes, qui une sphère lumineuse qui dans une douce lumière donne une odeur de nuit. J’avance en évitant les mines canines jusqu’à l’angle de la rue des Ursins. Il y a un visage de faune qui dégobille de la flotte en contrebas du trottoir en contre-haut. De l’autre côté il y a une lourde porte en bois, à gonds ferrés. C’est une chapelle, je crois. Derrière une fenêtre en arc plein-cintre il y a un type avec un habit raide corbeau. En face, accoudés au grillage qui surplombe quelques marches, les troupes de la mairie de Paris taillent le bout de gras et se tournent les pouces devant leur utilitaire Renaud. Leurs uniformes jaunes stabilo et verts velleda sont constellés de tâche d’encre d’aqueuse. Ils ont ouvert une bonde qui pisse à grands flots dans les caniveaux, et ça sent bon les eaux de pluie stagnantes sur le pavé frais.

J’avance maintenant sur le pont Au Double . Les clochés du bossu m’écrasent déjà. Entre les deux berges, un accordéon grelotte. Son joueur le fait tressauter en tout sens, pouic, pfooon, et tente d’extraire des notes du gargouillis. Il y parvient, et mince : Piaf. Parce qu’il le faut, et parce que l’Oiseau a assassiné l’honnête profession des accordéonistes parisiens. Devant nous, un gars escalade la rambarde rouillée, et saute. Ploc et plus rien, il coule à pic. Une pierre de plus dans le cordon ombilical français. L’accordéon a atténué le boucan du suicidé, tant mieux. Rien de plus désagréable que le son de la vie.

J’aime malgré tout le son de l’accordéon. C’est Paris. C’est cliché, mais c’est Paris. J’aime les clichés. Dans un bouquin obscur, Deleuze définissait le cliché comme un « schème sensori-moteur ». C’est toujours drôle le romantisme de Deleuze, schème sensori-moteur. Je continue sur ma lancée, je dépasse le pont, et toujours le Piaf roucoule. Je me sens parisien pour une seconde et demie. Schème : c’est l’éclaté, sur lequel tu as toutes les parties de ta machine, l’exploded, c’est la pluie et les lunettes rondes, l’amour au café de Flore. Et l’accordéon. Sensori-moteur : les sensations, et ce qui fait mouvoir. Et alors je bouge ce que je suis. Piaf ! Et je suis parisien, je suis dépris de mon existence un instant. L’existence m’emmerde souvent, oscille avec la grâce, alors j’aime les clichés : c’est le médiocre de la vie, qui prend toute la place, comme une maîtresse dans le lit après l’amour.

J’ai passé l’hôtel de ville, carrefour de la rue de la Tacherie. Je me dirige vers Châtelet. Bonhomme rouge, je m’arrête, une idée, je sors mon carnet. C’est pas mon carnet habituel, celui-ci je l’ai eu gratis avec un Camus pour un de ses cinquantenaires quelconques qui avait fait vendre du papier chez Folio. La couverture est illustrée par Jacques Ferrandez, une aquarelle d’Alger. Ça fait un peu Sempé du pauvre. Je note « poids du vide ». La formule me plaît, alors faut pas l’oublier. Mon carnet habituel est resté sur ma table de nuit, près du noyé. Une femme qui m’aime me l’avait offert, et c’est un carnet simple couleur papier bible, elle a collé sur la couverture des pages découpées d’un Shakespear en VO pour que ça fasse intello. Ça m’avait plu, parce que c’est cliché, alors je l’ai aimée. Elle avait inscrit avec un marqueur rouge, une déclaration d’amour, avec sa peau dedans, un extrait de L’Herbe rouge. Et ça m’avait plu, parce que c’était juste aimer, alors je l’ai aimée, et c’était la grâce.

Schème sensori-moteur. C’est le mode d’emploi pour stopper d’être. Pour se déprendre de l’existence un moment. C’est pour oublier ce qu’on est maintenant, et qu’on est jamais assez, et qu’on est toujours trop, et qui n’est rien terriblement rien qui passe et se casse et se brise et nargue la mort mais pour un temps juste un seul temps, un soupir sur une partoche. Le cliché c’est l’oubli du moi. Le moi c’est le poids du vide. La pesanteur d’être inassouvi, jamais rassasié. Manque. Le cliché c’est le daguerréotype de l’ancêtre qui est fiché dans un mur du salon, un peu oublié, mais qui dit la personne toute remplie, qui chuchote une époque dans le creux des rêves, celui qui est dans le flanc des oreilles. Sur le trottoir arrive droit devant moi une fille, jeune, peau olive, carré plongeant dégueulasse à force de teintures bas de gamme rousses qui ont fait de la filasse ondulante de sa chevelure, un grain de beauté sur la ride du sourire, et des lèvres charnues. On ne voit que ses lèvres. Elle me jette une œillade, me jauge de la tête aux pieds. Gueule mignonne, menton droit, habit bourgeois, le trench en laine noir fait qu’elle passe son tour. J’entends les talons des Doc’s accélérer leur rythme en passant à mon niveau, dans un froissement de parka militaire payée bien trop cher en friperie. A ce moment là s’ouvre un gosier infernal qui me souffle une haleine de poix chaude sur le coin du râble. Comme si une chaudronnerie d’antan fonctionnait encore après tout. Les murs sont délavés, sur le bois de la façade adjacente la peinture se craquelle, c’est une peau crevassée de partout. Il y a de la poussière dans chaque recoin du cadre de la large fenêtre, et des restes d’affiches mâchouillés par la pluie. A l’intérieur du … , des parisiens se pressent les uns contre les autres et déjeunent à de longues tables, jouent amicalement des coudes dans une atmosphère chique. Une femme, quarante ans, tailleur Chanel, peau claire et très maquillée, se lève fourchette en main et la plante dans l’œil de son commensal le plus proche avant d’arracher le contenu du globe oculaire. Le type hurle de rire. C’est à la dernière mode, très spirituel, on se gausse.

Plus loin dans la rue … il y a une vieille, du genre celles qu’on appelle petites vieilles sans même y penser. C’est pas juste une question de taille. On dépasse ensemble sans même un regard un pauvre qui traîne là. Les français sont éduqués à ne pas aimer ceux qui n’ont rien. La vieille ressemble à ce que j’imagine de mes amies parisiennes lorsqu’elles auront atteint l’âge de s’en foutre, acmé du mauvais goût. Un tailleur tulipe, une toque à poils longs marronnasse et un manteau imprimé léopard violent. Les talons hauts crissent et grattent le pavé. Elle y est. Dans l’oubli du poids du vide. Et c’était le sein du monde.

[Paul et Mike] Le prêtre est-il un célibataire névrosé?

[Paul et Mike] Le prêtre est-il un célibataire névrosé?

Il y a un petit truc étonnant qui fait tout un tintamarre dans l’Église française depuis hier, l’affaire David Gréa. Ou le Gréagate si vous préférez, puisque c’est à la mode. Et ce petit truc va nous permettre de causer d’un autre truc, plus gros cette fois, qui est un problème important de l’Église contemporaine à mes yeux. Laisse-moi te résumer le tintouin en deux mots.

Le gars David, bah il est prêtre, parce qu’il croit en Dieu, qu’il a reçu un appel via le divin et infini smartphone, qu’il veut avoir le passe priorité pour manger les hosties et tout le toutim. C’est le genre de prêtre qu’on aime bien, le gars David, parce qu’il se consacre vraiment à ses ouailles, qu’il est jeune, dynamique, que pour un peu on lui proposerait un poste de cadre dans une start-up parisienne tant il est proactif, qu’il attire les gens vers une Église qu’a souvent une gueule un peu moribonde, qu’est ouvert, tolérant, qui refile des taches à chacun pour que chacun se sente utile et ait sa place. Bref, David c’est le genre de prêtre que t’aimes avoir, parce qu’il fait bien son boulot, vraiment bien, et que son boulot c’est l’engagement de sa vie.

Sauf que voilà, David a rencontré une femme. Oh c’était sans doute pas quelqu’un d’exceptionnel à la base hein, peut-être une paroissienne. Une confession plus tard, le col romain devient sexy, tout dérape et mazette, David aime un être de chair. Il ne peut plus se contenter de la présence rassurante dans le cœur rouge du tabernacle, ni de la splendeur des psaumes à l’heure des laudes, ni de la compagnie de Germaine, la vieille sacristine toute replète qui a décidé de donner sa vie à Dieu autrement que par le biais d’une grande cérémonie avec pompes et orgue braillant, en étant là tous les jours pour préparer de quoi célébrer le Mystère : il veut autre chose, il veut une femme, la femme qu’il aime.

Et là il se passe un truc intéressant, parce que en général c’est plutôt le truc qu’on cache chez les prêtres, aimer une femme. Ça fonctionne un peu comme chez les médecins, ou les députés : l’erreur professionnelle sera cachée par les copains, bon gré mal gré, c’est l’omerta pis c’est comme ça, na. Bon sauf que chez les médecins, ça marche comme ça aussi quand on tue quelqu’un par mégarde, les prêtres dénoncent les actes graves. Le plus souvent. Et bien dans le cas de David, on l’annonce, au cours d’une messe. Et c’est fait de façon plutôt saine : il aime quelqu’un, il va se marier, il est triste de les quitter mais c’est à ça que l’appelle Dieu. Pas de remords, pas de culpabilité outrancière.

Mais alors quel intérêt à ce que tu fasses cet article, Pistolaser, de ton petit nom Clavier, si tu tapes pas un peu ni sur l’un ni sur l’autre ?

Bah c’est que ça fait malgré tout du barouf, cette histoire. Et pas dans le sens attendu. On aurait pu croire à une dénonciation collective, à un haro sur le bandant, des excuses publiques demandées, on nous a trompé !; il n’en est rien. Il faut déjà saluer cela.

Ce qui se passe est différent, et bien plus révélateur en un sens. Une flopée de prêtres y vont de leur mot sur l’importance de leur célibat, de leur engagement donc. Parce qu’apparemment les femmes dans l’Eglise ne sont pas célibataires aussi, mais passons. Là un truc fait tilt. Pourquoi parler du célibat ? Pourquoi lui donner telle importance ? Le problème soulevé par la démission du Père David Gréa n’est certainement pas le célibat en lui-même mais bien la fidélité comme épreuve. Et pourtant, le célibat reste le point central des discours, comme si l’engagement du prêtre ne tenait qu’à ça, au fond du fond. Cela me conduit à trois remarques.

1°) D’abord, on voit que sous les publications des prêtres sur le célibat s’amassent, comme autant de sauterelles, les commentaires bourrés de gratitude, qui remercient et louent le prêtre de son engagement. Engagement dont il n’a été question qu’au travers de la question du célibat. On passe donc allègrement de la partie au tout, ce qui n’est pas sans me gêner. Car le célibat n’est qu’une infime partie de l’engagement, fait partie de la condition des prêtres et non pas de leurs actions directement visibles pour les fidèles, bien qu’il puisse le conditionner. En d’autres termes, être célibataire ne fait pas d’un prêtre un bon prêtre, il n’en fait qu’un prêtre. Ce n’est pas un corrélat de la sainteté, la sainteté s’exprime par des actes. C’est d’ailleurs pour cela que l’on est censé regretter le sacerdoce de David Gréa : non pas pour sa capacité à se retenir de se mettre en couple pendant toutes ces années, mais bien pour ce qu’il a mis en place, ce qu’il a contribué à créer.

2°) On est donc en un point assez tendancieux chez les prêtres qui parlent du célibat ainsi. D’une part, parce qu’ils entraînent une certaine forme de culpabilisation des fidèles qui est à tout le moins exaspérante, comme s’il fallait les remercier d’avoir fait ce choix pour nous, alors que ce choix ne détermine en rien ses actes, car comme on l’a vu, il n’implique pas de relation directe de cause à effet, ce n’en est qu’une cause secondaire. N’oublions pas dans ce contexte que le « merci » est aussi, étymologiquement, celui de la pitié, on demande merci pour la vie, pour être épargné. D’autre part, parce que cela contribue à ne les envisager que selon leur condition de prêtre, selon leur statut, leur autorité, et cela montre qu’eux-mêmes tendent à ne s’envisager qu’ainsi.

3°) Je cite un message facebook de prêtre, de Pierre Amar du Padreblog, auquel je fais en partie indirectement référence dans le reste de mon propos :

« Parce que le célibat consacré ne cesse de poser question aux générations d’après mai 68 à qui on a juste dit « sortez couverts ! ». Le célibat pour le Seigneur proclame que Dieu peut combler un cœur. Profondément. Durablement. Il offre au monde le témoignage d’un engagement total : notre époque n’en a-t-elle pas besoin ? ».

La référence à mai 68 veut bien dire ce qu’elle veut dire : on parle là de la libération sexuelle. A cela on oppose quoi : l’absence de sexualité, c’est ce que le gars curé ajoute un peu plus loin

« Mais on peut vivre sans activité sexuelle… sinon, moi, je serais mort depuis longtemps ! »

Oui, oui, ce que vous entendez ce sont les gémissements des freudiens qui pleurent des larmes de sang. Ce qui est franchement drôle, c’est de voir des prêtres conspuer un système du tout-sexuel en invoquant le non-sexuel : ce n’est qu’une manière de parler du sexuel, là encore, tout comme dans l’opposition thèse-antithèse il n’y a qu’une totalité, que l’englobement d’un tout. En parlant du célibat comme de fondement de l’engagement, on végète donc dans le prisme du sexuel, et non pas du autrement que sexuel, dans ce que Levinas appellerait infini, c’est-à-dire ce qui ne peut être pris par une totalité « L’idée du parfait est une idée de l’infini. La perfection que ce passage à la limite désigne, ne reste par sur le plan comme au oui et au non où opère la négativité. (…) L’idée du parfait et de l’infini ne se réduit pas à la négation de l’imparfait. La négativité est incapable de transcendance. » (in Totalité et infini, p.31). Dans la négativité du célibat opposé à la sexualité, on côtoie la figure de l’Ouroboros, ce serpent qui se mord la queue, car pour dénoncer la sexualité à outrance on parle soi-même du sexuel, dans l’outrance que peut représenter le célibat pour le prêtre. Fin de la transcendance sacerdotale.

Il me semble que dans ces remarques se tiennent deux enjeux majeurs de l’Église contemporaine :

  • les prêtres se fient de plus en plus à leur statut, à leur condition de prêtre et moins à la sainteté à laquelle ils sont appelés par leurs actes. J’écris cela en ayant en tête ces divers passages de l’Évangile dans lesquels Pilate demande à Christ s’il est roi des juifs, et lui de répondre « c’est toi-même qui le dis » (Marc, 15.2). Je ne crois pas qu’il n’y ait là que rhétorique, il y a aussi exemplification de l’importance de la reconnaissance de la sainteté à laquelle nous sommes tous appelés par l’autre qui regarde nos actes. Se fonder sur un statut qui demande aux fidèles des louanges, ou bien remerciements, est une corruption du message christique et de l’humilité à laquelle le sacerdoce prétend. Le remerciement et la louange ne sont pas corrélatifs d’une condition mais bien d’une action : c’est autrui qui dit ce que l’on est, comme Pilate dit à Jésus qu’il est roi des juifs. Il ne s’agit pas d’une imposition de son statut par le prêtre mais d’une assignation à une identité par les autres, et ce sont deux choses différentes. C’est bien pour cela que David Gréa est un bon prêtre et doit être loué en tant que tel, mais non pas d’autres qui sous prétexte de leur autorité font bien ce qu’ils veulent, et ce qu’importent les avis du troupeau dont ils sont censés avoir la charge. Si l’on considère l’action du Christ comme politique – ce qu’elle était évidemment aussi, étant donné qu’elle s’inscrivait dans le champ humain –, elle allait tout droit contre cela, en questionnant la condition des prêtres.

  • Ces messages de prêtres se font dans le cadre d’une Église moribonde en France. La nécrose de l’Église, le manque d’engagement, est aussi lié aux deux points que l’on a signalé : d’une part la corruption des prêtres par le système même, qui les fait voir de façon binaire la réalité (sexuel/non-sexuel) en lieu et place d’y voir une source d’infini, l’Eucharistie, ce qu’il faut réussir à montrer en priorité. L’on ne peut espérer convaincre, recruter, en se plaçant implicitement dans le système que l’on cherche à combattre, mais seulement en se tenant dans l’autrement. D’autre part, la décrépitude de l’Église française est aussi le fait de ces prêtres qui tiennent bien plus à leur condition sacerdotale qu’à leur appel à la sainteté par les actes. Comment un jeune pourrait-il croire à cet infini auquel on est censé l’appeler, lorsque l’on rejette le peuple, lorsque qu’on se vautre dans les secrets artificiels, les glorieux artifices, d’un Mystère que l’on veut garder à soi, lorsqu’on utilise de l’argent à des fins aussi ridicules que l’allongement d’une distance entre l’autel et les fidèles, alors que tant de gens crèvent la dalle dehors ? La corruption de l’argumentaire est le corrélaire d’une corruption de ce en quoi, de ceux en qui, ces hommes sont censés croire.

J’ai fait – trop – long, mais c’était important à mes yeux. Je tiens à préciser que j’ai utilisé les termes « les prêtres » d’une façon par trop indifférenciée, générique : de nombreux prêtres font très bien leur travail et ne se tiennent pas dans la ligne problématique que j’ai indiquée. Eux se distinguent par leur sainteté. D’eux, l’on entendra guère parler, les actes de foi, la beauté humble, n’a guère à se montrer sur les réseaux sociaux et sur internet. De ceux qui sont seuls, pauvres curés de campagne, et qui se suicident par manque de reconnaissance et par solitude, on entendra guère parler non plus. Nous n’aurons que les vagues relents de cette bourgeoisie sacerdotale, qui, parodie de l’engagement politique, s’évertue à défendre les méritants en travestissant leur combat.

Je ne me place pas en chantre de la sexualité ou du libertinage. Au contraire, j’ai toujours du mal à entendre des hommes parler de leur amour des femmes pour me faire l’apologie de la partouze. Égoïsme de l’être. Le célibat a des qualités, sans doute. Il ne doit pas cependant devenir un étendard, au risque de se mordre lui-même la queue.

[Paul et Mike] Tous des journalopes?

[Paul et Mike] Tous des journalopes?

Je matais ce soir le 28minutes, le journal télévisé d’Arte qu’on a pris l’habitude chez moi de regarder en dînant. Pour éviter que l’un dît oui. Humour. J’aime bien Arte parce que ça me donne l’impression qu’on me prend pas pour un débile. Je me sens moins con du coup, merci télé.

Oui oui, cet article sera écrit sur ton très (très) libre. Parce que voilà, ici c’est chez moi, si j’veux m’balader à poil en charentaises j’ai le droit.

Bref, le sujet du jour était la défense de Fillon concernant les affaires dont il est accusé actuellement, le Fillongate. On va pas récapituler, le mec a joué, a triché, est censé avoir perdu, mais ça suffit pas parce que bon hein, c’est un homme politique. Toi tu voles un pain au chocolat tu vas en taule, ou bien pire, t’as Jean-François Copé qui te cite en exemple, faut pas faire le mariole, t’es prévenu. Eux ils s’en branlent, immunité diplomatique tu vois. Oui parce que bon, vu leurs discours, vu les aberrations qu’ils balancent, difficile de croire qu’on vit dans le même pays.

Fillon se défendait en invoquant le sacro-saint amendement, devenu constitutionnel sans doute vu le nombre de fois à la semaine qu’il est employé, de l’acharnement médiatique. Ah Ah! La faute aux journalistes, ils en veulent à ma peau! Bande de salauds. Pis les présentateurs d’Arte de poser la question de la haine du journaliste qui semble exister actuellement, et qui se cristallise (là vous devez vous dire whooo on a pas vu la même émission: normal, j’extrapole) sous le nom de « journalope ». Journalope désigne un peu tout, du journalisme sur des sujets dits de Gôôôche (ex: culture queer) ou qui traitent de l’Islam en le montrant sur un jour bienveillant, ou bien du journalisme qui fait juste son travail d’information. Oui oui ça désigne beaucoup de choses, un peu tout, donc un peu rien, et en général quand on en veut aux scribouillards on peut l’utiliser de façon un peu indifférente. Mais en général c’est plus à droite et en particulier à l’extrême-droite qu’on l’emploie allègrement. Parce qu’on assume que l’journalisme est d’gauche m’voyez.

Laissez, faudrait pas se poser trop de questions, ça dérangerait.

Les présentateurs postulaient d’un désaveu du journalisme de la part d’une partie des français, et posaient la question de l’ambivalence entre la volonté de transparence de plus en plus importante, et la méfiance vis-à-vis de l’information journalistique. Une philosophe déclarait qu’il fallait savoir de quoi on parle, des catégories d’informations blablabla. Non, je ne crois pas que ce soit le fond du problème. Je crois que nous n’assistons pas à une crise du journalisme, mais que cette crise est un symptôme d’un problème plus grave: une crise de la croyance. Rien de directement religieux là dedans, même si je pense qu’il y a un lien potentiel à faire.

Mais attends monsieur Pistolaser, monsieur du Clavier, l’information journalistique est sensément objective, point n’est besoin de croire à quoi que ce soit, il faudrait digérer le fait comme une réalité et c’est tout. Et bien non, jeune freluquet.te, toute information peut être ingérée de la sorte, mais selon le degré de légitimité de la-dite information. Cette légitimité est déterminée avant tout non pas par le degré d’objectivité qu’elle possède, mais bien par le paradigme de croyance dans lequel on se trouve. Un exemple: il y a quelques siècles, la France est sous le paradigme du divin, on peut dire sans problème et cela est accepté sans contestation que la résurrection est attendue, et qu’acheter des indulgences aidera forcément à franchir la bonne porte céleste, celle ousqu’on a pas les flammes et les diablotins au cul. Ce n’est pas être arriéré, c’est croire autrement. Le paradigme contemporain est celui de la rationalité scientifique, de la technocratie: il faut écouter l’expert, il faut du chiffre, il faut des statistiques ou de l’observation de terrain et alors seulement l’information est légitime. Le microphone, la pellicule, sont les miracles de notre ère: ils captent directement le réel, de façon quasi incontestable. Toute information devient ou chiffre, ou flagrant-délit.

Ce que je crois, c’est que nous traversons une crise de la croyance, une crise de notre paradigme de légitimité. Et cela est du à plusieurs causes qui s’emboîtent les unes dans les autres:

  • l’apparition d’internet et des flux gargantuesques d’information: il y en a partout, tout le temps. Nous sommes en permanence soumis à de l’information, et selon une diversité de sources inégalées jusqu’à présent. Le chrétien du début du XVIIe, qu’a-t-il comme source d’information sur le monde? Le prêtre du coin, le dignitaire, le texte religieux. Le monde est réduit. Dans un tel contexte, une catastrophe peut se produire à deux cents kilomètres, que t’en as pas grand chose à cirer, que t’en sais rien. Oralité de l’information qui limite son déploiement, et légitimité du Texte: la Bible justifie beaucoup de choses. Aujourd’hui l’information est immédiate, sans intermédiaire humain même: des caractères sur une page internet au creux de ma main.
  • avec cette multiplication des flux, se produit nécessairement un effet de flou et de vague qui empêche de distinguer la bonne information de la fausse, à moins d’y être entraîné. Tout le monde peut s’exprimer, peut parler: trop de voix, trop de différences. Tout est ramené sur le même plan: c’est la médiocrité, le nivellement par le moyen. Toute information étant ramenée au même degré de légitimité, qui est celle de sa seule existence, de sa seule persistance dans l’espace immatériel, de son être pourrait-on dire spatial, il devient impossible de justifier de plus d’objectivité qu’un autre. Après tout, quelle autorité supplémentaire as-tu par rapport à un autre? Un diplôme? Lui a fait une vidéo, et il me parle directement, et ça concerne ma vie à moi, mon existence quotidienne, toi ton truc je le vois pas. Le consommateur d’informations est un Saint Paul, de plus en plus.
  • voir pour croire, ou croire en l’indistinguable, la limite est plus fine qu’on veut bien le penser. C’est que du fait de la médiocrité de la légitimité de l’information, la seule autorité qui semble digne d’être crue est une totalité, qui dépasse nécessairement ce qui est visible directement. C’est le système, c’est le complot, c’est le sionisme et les illuminatis. Tout étant visible, trop visible, n’ayant pour légitimité que son apparition, on ne peut plus croire en rien d’autre qu’en ce qui n’apparaît pas, hors ce qui nous touche directement, et qui doit bien être invisible alors. Le système des croyances s’inverse, et ce n’est plus le chiffre, le rationnel qui compte, car le rationnel est bien trop discutable: deux échantillons statistiques montrent des choses différentes, une explication mathématique a été apprise à l’école (les dominants, ceux qui veulent cacher le complot, donc tromper).

Nous nous dirigeons, petit à petit, vers un système de croyance dans lequel s’opposeraient deux extrêmes, ces extrêmes de la transparence toute nue des politiques, et du journalopisme. D’un côté la croyance au trop visible, à la vie quotidienne (le vlog). De l’autre la croyance à l’invisible, à ce que l’on veut cacher: le suprainformationnel. Dans l’entre-deux, trop de flou, trop de vague, on ne sait plus que croire: mammifère en voie d’extinction, à la voix de plus en plus faible, perdue dans les grognements multiples.

La solution? Ou bien l’on retire l’information constante à ceux qui ne sont pas formés à la décoder dans le paradigme qui se meurt, ou le droit à s’en servir (le vote). C’est la dictature de l’éducation, du contrôle de l’information, et l’on ne sait où elle peut s’arrêter. Ou bien l’on s’attelle sérieusement à la tâche de penser ce nouveau paradigme, et l’on développe de nouveaux média de connaissance selon un nouveau mode de légitimité. Ce qui semble peu compatible avec le modèle économique du clic et du titre putassier.

J’ai pas la solution, en somme. J’ai déjà du mal à me faire à l’idée que mon esprit critique et moi sommes bientôt à remiser au placard. Alors il va falloir croire en la seule chose qui est constante dans son inconstance, tout en avançant sur les nouveaux chemins de la connaissance, croire à l’improbable, à la nouveauté pure, intransigeante aussi, croire à l’humanité.

Allez, un effort, on peut y arriver au moins un peu.