[Nouvelle] La jeune fille qui disait Dieu.

[Nouvelle] La jeune fille qui disait Dieu.

Je suis le malade dans sa civière. L’acier grince, les écrous couinent. Le staccato des roues dures sur les rainures du carrelage emplit le long couloir devant nous. TaTtac TaTtac TaTtac. Et je suis le malade dans sa civière. Plus loin, devant, là-bas, il y a une porte couleur vert-laid. On pourrait ajouter le suffixe -laid à tout ici. Les couloirs sont vides, et les soignants s’éparpillent rapidement pour ne pas laisser sur eux des traces indiquant une possible prise de leur temps. Ils ont leur quota, leur nombre de minutes de disponibilité, chacun sa part d’éternité, profitez bien de la vôtre merci à la revoyure. Ici tout est affaire de chiffre : nombre de patients dans le service, numéro de chambre, doses de produits à enfiler dans des artères d’à peine connus. L’ancien service était plus gai : c’était celui dans lequel on y meurt. Alors la vie rejetée par les pauvres bougres se dispersait partout, entre les instruments de mesure, et les tuyaux cabalistiques, et les écrans qui font bip, elle se dispersait partout et contaminait les mourants en devenir d’une vie supplémentaire. Parce qu’il fallait vivre pour espérer, et vivre pour se souvenir, et vivre contre la mort. Et on pleurait aussi, là bas, et c’était la vie, c’était l’épanchement d’un corps sur le lit des trépas, encore gorgé de la sève des vivants : de la sueur sur la peau nue et percée de stigmates, un tuyau rempli d’urine qui pendait, une vague odeur de merde. Et malgré ça, et malgré l’autoroute d’hémoglobine qui circulait en périphérie du corps mort, la tendresse et la douceur des derniers mots de l’universel langage au fond du drame intime. Tout éclate alors, les yeux qui se répandent, et la voix qui coule, et les vannes du nez qui s’ouvrent, et l’amour tendre qui gèle les querelles dans une main tendue, un bras qu’on saisit, une épaule qu’on serre, les doigts du mort et les larmes des joues. Car la vie est là, encore.

Ici tout est arrêté, inerte : on est sauvé. Le gong résonne et d’un coup plus rien. C’est une complexe satisfaction que celle d’avoir repris des mains des Parques le fil chéri, quand le temps s’arrête de nouveau, mais plus sur le rythme effréné des drames – car le drame n’est que du temps arrêté sur un vacarme total –, non, quand il s’arrête sur une lente vibration monotone, sur un silence, sur un bourdonnement quiet. C’est la vie tranquille qui est là, qui refonde le cadastre pour exercer son bon droit de propriété. Elle ne se laisse qu’effleurer, tant et si bien qu’on dirait la mort. Alors il faut rester proche des malades, par peur d’avoir confondu l’une avec l’autre. Alors je suis le malade dans sa civière. C’est un tout petit corps que celui des malades. Corps nu comme au premier jour, celui de la vie dans un déchirement de mort, le sexe de la mère rompu par le crâne du bambin, qui tout fier d’avoir trouvé l’utilité de ce gros appendice capital – faire bélier – se congratule d’un vilain pleur et d’un cri désespéré. C’est qu’il avait chaud le lascar dans les jupes utérines de maman. Et bien un malade c’est peu ou prou similaire, même si ça gueule moins, et qu’on trouve pas ça trognon. Ça a aussi une faille rouge et cerclée de métal dans le sein, le malade, maigres scellés qui gardent bien la vie à l’intérieur de l’automate organique, pour qu’elle ne s’échappe pas malicieusement. C’est que c’est facétieux comme petite bête.

On arrive à la porte, lentement. La civière fait toujours un fracas de tonnerre. Devant la porte, trois hommes à la peau mate font les cents pas. L’un d’eux est au téléphone, il marmonne en arabe. Les deux autres ont la tête inclinée vers le sol, et jettent parfois un coup d’œil dans la chambre adjacente. On entend à l’intérieur les éclats de voix des deux infirmières qui peinent à soulever un reste d’homme sans le blesser. Elles lui parlent anglais, ce sont des syriens qui viennent d’arriver et ne connaissent pas encore la langue. Contre le mur opposé à la chambre, de l’autre côté du couloir, se tient une jeune femme enroulée dans deux grands étoffes ; une brune qui lui couvre le corps, la seconde noire, jetée prudemment sur les cheveux et qui détoure un visage un peu potelé, doux. Elle me jette un regard lorsque j’arrive avec le tonnerre. Je n’aime pas le voile. Je n’ai rien contre les femmes qui le portent, elles font bien ce qu’elles veulent, je n’aime pas ce qu’il représente. La réserve, la pudeur, la pureté. La pureté écarte l’impur, le condamne, le laisse crever dans des taudis bouffé par la misère. Cette pureté qui rejoue la bouffonnerie millénaire, celle de la vierge désirée et des putains qu’on possède sans vergogne. La belle de jour, et les belles de nuit. La pureté ne devrait valoir qu’en tant qu’amour. La putain impure, je peux l’aimer, avec son frère le miséreux, le libidineux grossier et puant, avec le fou qui insulte les bourgeoises en postillonnant des miettes de bière dans les airs. Le Dieu qui fait vie, c’est le Dieu de la fange, et de cette boue humaine qu’on ose à peine regarder, comme quand on détourne le regard des clodos sur les bouches d’aérations. Ce n’est pas la honte, la honte ne nous rend que purs mais humbles, coupables conscients des faveurs de notre orgueilleuse pureté, non ce n’est pas de la honte, c’est de la peur : à trop les fixer, ils pourraient s’emparer de nous, et alors nous deviendrions eux. La peur d’être contaminés par l’impur. C’est la peur des curés en révérence devant des châsses d’or et de pourpre, et qui les protègent bien d’un grand dehors dangereux. C’est la peur constipée qui hurle au migrant qu’il doit crever pour la bonne santé de notre société, pauvre petit microbe. C’est la peur de celui qui n’est qu’abois face à une jupe trop courte ou trop longue, face des jambes dévoilées et un sourire aimable. Dans le voile il y a la vaine relique de cette humanité absurde, qui crée une échelle de valeur entre les vivants, comme on la trouve chez ces chrétiens qui interdisent aux femmes leur entrée dans le chœur des églises, ou chez ces juifs qui leur réservent une place à l’écart dans leurs synagogues. La foi ne devrait être qu’ainsi : impure tu es, alors impur je t’aime, et l’amour est seule pureté du monde, et alors la pauvreté et la misère humaine, je peux les retenir sans qu’elles ne cessent de découper des morceaux d’amertume au creux de mes viscères.

Au cœur de l’œil de la fille, il n’y a rien de tout ça. Elle m’a reconnu, et moi aussi. Lorsque l’on reconnaît quelqu’un encore un peu anonyme, il y a toujours ce moment de flou et de vague où notre regard tente de percer les draperies du réel pour localiser les contenus mnésiques adéquats. Qu’il mette la main dessus et alors la pupille éclate et englobe l’autre, le prend pour elle et en elle. Ainsi nos regards nous englobent mutuellement. Un sourire se dépose sur ses lèvres, creuse ses joues rondes, ajoute des pattes aux coin de paupières qui encadrent, écrin de chair, deux tourmalines de cendre. Elle a des sourcils épais, une bouche pâle, et un nez épaté. Nous nous sommes déjà croisés, plusieurs fois, à l’endroit où certains meurent et les autres pleurent. Là bas, elle soignait de toute sa compassion son frère, ou son cousin, je ne sais plus bien. Il sort d’ailleurs de la pièce, entouré de deux larges infirmières qui le soutiennent par les épaules alors qu’il s’essaye au périlleux exercice du déambulateur. Un tuyau pend de sa blouse à motifs, il se balance en rythme avec les saccades de ses jambes sans muscles, tremblantes. Un mince filet de bave pend du coin de sa bouche alors que l’effort est à son comble, et son œil se voile dangereusement à chaque quart de pas qu’il fait. Nous le regardons avancer ainsi, perdu entre la mort et la vie. C’est le combat, le combat des hommes exaspéré dans un instant pathétique. Mais l’homme tressaille – va-t-il défaillir ? –, se reprend, et marche à chaque frisson un peu plus. Je me retourne vers la fille, et lui demande comment il se porte, elle dit qu’il va bien, et ses yeux sont humides. Elle tourne ses paumes vers le ciel et dans un murmure adresse une prière à Dieu. Elle le remercie. Le masque triste qui venait de se superposer à son visage se retire alors, et entre ses lèvres je vois des dents blanches et droites lorsqu’elle me pose la question « et pour vous ? ». D’un signe de tête, je lui fait comprendre qu’il est encore, et que c’est déjà ça de gagné. Elle me fixe de ce regard de tendresse que peut avoir une femme pour un homme qu’elle sait faible, un regard de mère, un regard aimant, dans lequel se mêlent toute la pureté du monde et la chaleur des linges de l’enfance, le regard qui caresse et qui fait relever les mentons piteux. Dans son œil je vois la vie dans mes lieux de mort, c’est l’éclat du soleil. Et son œil lui aussi est son sourire quand elle retourne les paumes vers le ciel terriblement divin, et qu’elle remercie pour moi Celui qui écoute. Un simple murmure, et tout est transformé. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu ». Un simple murmure qui fit le monde, un chuchotis d’amour tout contre la matière. De ses yeux la jeune fille disait Dieu, dans ses yeux elle disait amour et compassion. Et alors j’ai su que le Dieu que j’adorais, le Dieu de la pureté dans l’impur humain, le Très-Bas contre leur Très-Haut, c’était son Dieu à elle aussi, le Dieu des malades, des chairs mortes et du sang répandu, le Dieu des aveugles au monde et des mystères des silences, le Dieu d’un regard, d’un murmure inaudible amoureux. Alors j’ai oublié le voile, j’ai oublié la pureté des hommes et des chiens, la pureté immonde qu’ils répandent sur la terre, et j’ai suivi le malade dans sa chambre laide, en emportant l’amour de la fille avec moi pour le lui donner, dans un regard, dans un murmure. Et peut-être pour parvenir aussi à dire Dieu.