[Nouvelle] La pilule qui tuait Dieu.

[Nouvelle] La pilule qui tuait Dieu.

Sur la dune rampait le soleil des crépuscules de l’Orient. Il épousait amoureusement chacun des grains de sable, des cristaux de roches, de la caillasse. Tout le désert se lovait dans le néant de la pupille chaude. La blanche froideur de la nuit suivrait peu après. Elle attendait doucement son heure pour officier et faire main basse sur la terre de hommes. La messe lugubre de Nyx résonnerait enfin, avec toute sa liturgie ; la mélopée plaintive du vent, les accents mélancoliques des escadres de bulbuls, le frémissement du déhanché d’une vipère à cornes à la recherche de victimes à immoler dans un rayon d’albâtre. La cérémonie se prolongerait ainsi jusqu’au matin.

H. ne serait pas là pour le voir. C’est-à-dire qu’il ne voyait déjà guère le crépuscule, il n’y prêtait pas attention, était ailleurs. Le jour n’était que néant. Toute sa conscience tendait vers sa nuit à venir et le repos du juste amplement mérité. Vers la multitude des femmes disponibles pour se contenter. Derrière lui se dressaient les bâtiments endoloris par le jour de la garnison de Marshek-al-Kebir. La journée avait été longue et pénible. Il avait failli flancher. La fatigue s’était installée en lui peu après son retour au camp. Elle avait commencé par enserrer ses chevilles, puis ses cuisses, ses bras, en enfin même son crâne, lourd et comme prêt à tomber. A peine avait-il eu suffisamment de temps pour méditer sur ce qui s’était produit. Tout était allé très vite, interrogatoire habituel des prisonniers, puis départ au village pour une fouille surprise (quasi quotidienne) des habitations, collecte de la jizya, puis on humiliait quelques hommes, on s’assurait que les femmes étaient vêtues décemment, on s’amusait avec quelques petites filles. Avant le départ, on punissait les coupables d’infractions sur la place publique, puis on se dirigeait vers le village suivant et on recommençait. Autour du camp il y avait trois villages et tous les jours ce rituel se répétait. Parfois il y avait quelques variations, on pouvait faire preuve de clémence avec les faibles et ne pas les frapper, ou au contraire capturer une fillette pour l’exemple. Mais la routine était peu ou prou la même. On rentrait au camp pour les heures chaudes, les heures auxquelles le soleil reprend son titre de maître de la terre, et exerce son pouvoir sur l’immensité du désert. On s’occupait alors de former les jeunes, les futurs guerriers. Les justes. A son arrivée, H. avait du faire preuve d’une extrême contenance pour ne pas faire remarquer son trouble à ses nouveaux frères, qui à n’en pas douter en auraient pris ombrage. La situation était déconcertante pour un occidental tout juste sorti des jupes de son pays : les bambins étaient alignés en formation militaire, comme à la parade, avec un fusil de guerre gigantesque entre leurs patoches, qui devait bien égaler leur taille des pieds à la tête. Ils récitaient, avec cette innocente conviction de l’enfant auquel des grandes personnes donnent une tache sérieuse, des chants martiaux en frappant du poing sur leur front. Ceux-ci étaient ceints de bandeaux noirs couverts d’écrits arabiques blancs, et posés là sur le pourtour de crânes dont les dimensions peinaient à égaler celles du poing d’un homme mûr, ils ressemblaient à ces emballages de crépon qu’on trouve parfois autour des oranges d’Espagne. Puis à l’heure convenue les petits hommes se dispersaient comme une nuée de passereaux que la chasse a débusquée, et les enfants jouaient ensemble enfin.

Ces instants faisaient maintenant partie intégrante du quotidien de H., et lui-même se chargeait parfois de former la prochaine génération de combattants. Il leur donnait des cours d’anglais et de français, pour les préparer à agrandir le califat éternel en terres mécréantes. Il ressemblait même aux autres instructeurs à présent. Il était arrivé pâle et gras. Il avait maintenant le teint basané des habitants des sables et les joues émaciées. Son regard était noir et ferme et comme en creux de pupille, et triste au fond du terne, car il avait mis les lentilles de la guerre. Sur sa tempe creusait un sillon blanc, cicatrice d’un tir bien ajusté qui lui avait frôlé le côté du front. Une barbe jeune commençait à poindre, et un duvet juvénile se mêlait encore au poil dru de l’homme. H. perdait son enfance à vue d’œil, comme le jour perd sa couverture de lumière avec la nuit. Tout enfuit, avec les caresses de la mère et les bourrades de tendresse refoulée du père. Perdu, parti avec l’ombre de la maison dans laquelle son enfance s’était produite comme en coup de vent, violente, brusque, évanescente. Une enfance normale. Dans une famille qui se disait classe moyenne, mais qui ne savait pas ce que désignait classe moyenne. Mais personne savait vraiment alors tout le monde en était. C’était moins insultant que prolétaire ou bourgeois. Sa maison classe moyenne était entourée de maisons classe moyenne, et son orientation scolaire était classe moyenne ; sa formation le conduisait tout droit à un poste de banquier, dans un fauteuil de cuir faux, qu’il occuperait en étant faussement intéressé par les fausses solutions qu’il devrait proposer aux vraies problèmes des clients. Classe moyenne eux aussi, la baraque, le lotissement, le lycée général un peu moyen, trois enfants deux garçons oui oui ils vont bien, oh le petit fait du foot vous savez, il ressemble tellement à son père… nous pouvons vous faire un Opcvm nourricier à taux minime avec un rafraîchissement mensuel de l’ordre du pourcentage canonique de…. et la petite fait de la danse.. Et concernant nos deniers produits bancaires notre gamme s’est élargie d’offres exclusives exceptionnellement singulières à des taux très qualitatifs… oh et puis je me demandais… ouverture d’un compte épargne…. oui oui vous savez, on pense à leur avenir… parfait, je vous assure qu’à quinze-pour-cent sans conditions offre non cumulative et sans remboursement c’est la garantie sécurité vous ne pourrez pas trouver plus… oui oui, il faut mettre de côté dès maintenant et leur apprendre à gérer leur argent… Tout à fait j’en suis ravi… Pauline tu veux bien lâcher ton portable… mais maman… oui oui, on fait comme ça et on voit hein, à bientôt, merci pour tout, ne vous en faites pas il fait beau on va en profiter hein Pauline… Il avait toujours été moyen en classe, il se destinait à être moyen au travail. A ne pas en faire trop pour ses clients, juste assez et pour satisfaire leurs demandes en des délais raisonnables, et pour le boss qui voulait du chiffre, de l’assurance vie qui rapporte, du livret épargne à taux gargantuesque. Puis vint le message internet, les échanges, l’interrogation, la découverte du Livre. L’avenir sans compte épargne. Alors il avait laissé sa banlieue. C’était sa place d’enfant. Aujourd’hui, il avait trouvé sa place d’adulte, le fusil sous le bras, la barbe d’homme, et le treillis camouflé. Il n’avait pas eu à tuer le père, le père avait démissionné face au pouvoir de la télé quand H. était gamin. Bien entendu, il avait eu écho des appels de sa famille, de ses proches, quelques amis, un collègue. Tous avaient été stupéfaits par son départ et tous l’appelaient à reprendre raison. Ça ne l’atteignait pas.

Mais les journées difficiles, et il y en avait, celles des combats dont ils ressortaient vaincus surtout, lui remettaient en mémoire le perdu. Sa main caressait le garde-main en bouleau laqué de la kalash qui pendait à son épaule. Pour les justes, rien n’était plus précieux que ce ministre de leur ferveur religieuse. Tous les appelaient kalash, un mot vain et laid mais qui était entré dans le vocabulaire mondial, mais en réalité il s’agissait d’un rassemblement hétéroclite d’instruments de morts qui provenaient de tout l’est de l’ancien rideau de fer. La sienne avait son patronyme gravé sur le côté « Type 56 ». Nationalité chinoise, papiers en règle, et la Parque peut voyager dans le monde entier sous cet oripeau d’industrie. L’acier embouti avait été nettoyé après leur sortie du jour. Le canon était encore gras de l’huile qui formait des amas dans les angles, et son embout était noirci par la chaleur des longues rafales. Il y avait un peu d’une rouille indécrassable dans les charnières de instruments de visée en tôle. La crosse en dur contreplaqué reposait contre sa cuisse, et jouait aimablement son rôle de présence apaisante lorsqu’il était troublé. Il avait retiré les munitions du puit de chargement. Dans son gilet de combat des magasins s’entassaient péniblement dans leurs poches trop étroites, et H. pouvait sentir l’odeur de la poudre qui s’échappait des cartouches empilées en quinconce et que la tôle protégeait. L’impression de puissance le rassurait. Il ignorait que son arme avait sans doute voyagé entre bien des mains avant d’atterrir aux creux des siennes et d’être ainsi choyée. Sans doute avait-elle traversé le Moyen-Orient, peut-être avait-elle effectué un séjour dans les Balkans, pour voyager un peu, avant de retrouver sa terre d’adoption. L’espérance de vie d’un fusil est souvent plus élevée que celle de son porteur. H. savourait innocemment le réconfort que lui procurait le métal doux et froid au fond de sa paume. Son âme. Son arme. Il tressaillit en se rappelant les mots griffonnés par la main alerte sur le papier roulé en boule qui traînait au fond de sa poche pectorale : son « ârme ». Il l’avait arraché à la barbe de ses camarades qui avaient brûlé le reste de l’œuvre du poète dont ils avaient découvert la maison. L’impie avait été promptement exécuté d’une balle dans la nuque et l’objet de son hérésie carbonisé. Sa femme et ses filles capturées puis chargées dans le camion crasseux qui suivait la patrouille. La plus âgée venait de perdre le sang. On devinait sous l’accablement et la poussière du désert une beauté bourgeonnante. Ses seins avaient déjà commencé à creuser l’espace qui l’entourait, elle les aurait lourds, et fermes, si elle survivait. Elle l’attendait, là bas, dans la baraque de chaux recouverte d’une plaque de tôle qui lui servait d’habitation, prête à s’offrir à lui. Elle ne résisterait pas. H. avait aimé le goût de la violence ; cette sensualité transgressive qu’il sentait monter en lui lors du viol des esclaves chrétiennes ramenées de leurs raids. Mais depuis peu son excitation se tassait. Non qu’il rechignât à user de violence, mais une impression d’apathie y faisait place trop souvent, une lassitude dont même l’interdit ne peut entraver l’installation dans un cœur impénitent car elle n’est qu’habitude. Alors ses femmes étaient préparées par les docteurs du camp, droguées, parées d’un voile de gaze à l’orientale, ou de ces complexes sous-vêtements occidentaux, entrelacements de cordelettes de soie et de nylon, qui pour susciter le désir de la chair la cachent adroitement juste ce qu’il faut. Elles étaient alors laissées ainsi dans l’attente, le regard loin et clair, et vide.

H. ne devait pas tarder rejoindre la fille du poète, mais de la main il frôla le folio recroquevillé dans son écrin de tissu. Il l’avait déjà déplié, et lu, et relu. Il ne savait ni pourquoi il l’avait pris, ni pourquoi il le gardait. Une puissance intime, logée au creux de ce qui restait encore de lui l’y avait poussé. A la première lecture il avait été pris de spasmes, d’une furieuse envie de s’effondrer en sanglots, et une boule avait poussée d’un coup sec au fond de sa gorge. Une nausée permanente avait depuis élu domicile contre sa glotte. Ses frères avaient cru à une insolation et l’avaient envoyé au toubib pour qu’il soit vite remis d’aplomb. Là, devant les grands moustaches noires du médecin, son cœur avait fondu en une pluie douce sur la terre de son âme, craquelée de l’aridité de l’inhumain. Symptômes de dépression post-traumatique, courant chez les combattants de Dieu, avait dandiné la moustache, le médecin en avait connu beaucoup ah ça oui c’est qu’il avait été dans l’armée de Saddam dans une autre vie, fallait pas s’en faire tout irait bien il ne dirait rien, tenez voilà une double dose de cachets prenez en dès que vous vous sentez faillir dans votre noble tâche, la paix soit sur vous salam. Et il l’avait renvoyé avec une petite boite de cachetons de captagon, les mêmes que ceux qu’ils recevaient avant chaque combat, avec pour instruction supplémentaire de « ne pas les laisser traîner, certains de nos frères ont quelque problème à gérer leur consommation de la médecine de bravoure » et un clin d’œil discret. Les effets inhibant du premier comprimé se dissipaient lentement, et la boule qui avait disparu reprenait place mollement, montait à ses yeux et c’était comme si son désir le plus cher était de s’extraire de H. par la gueule, en emportant son être avec elle en pièces détachées. Fébrile, H. saisit de deux doigts le papier, le déplia dans le creux de ses paumes, comme s’il désirait au fond de lui le protéger de lui-même. Il lut :

Crépuscule des armes

Reste pluie de larmes

Et guerriers ensanglantés

Ont tué les cœurs aimés

Au loin dans le vacarme

Le fracas de leurs ârmes :

Le Dieu qu’ils adorent

Ils l’ont battu à mort.

H. ne comprenait pas, ou comprenait trop bien. Interloqué par son propre trouble, il saisit d’une main tremblante le sachet de cachets caché dans une poche, et en avala un, deux, trois. Alors le monde mourut, et avec lui le ciel et la terre et la tristesse et la boule de son cœur qui montait dans sa gorge. D’un coup de H. le papier froissé en pelote de haine valdingua dans la dune, et s’enterra vivant. H. se tourna vers sa cabane, l’œil exorbité, et partit violer la fille. Adieu, nature dépressive, il était heureux le monstre, dans son humanité lascive. Il pouvait tous les tuer, il était puissant. Même Dieu avait peur de lui.