Ils sont de retour, le triste pull-over rose et la croix de bois dévoyée, en masse galvanisée par des prêcheurs en soutane et que précèdent des slogans faussement innocents, miroirs de leur volonté inaltérable de préserver des valeurs déjà mortes : la Manif’ pour tous. Vain cortège qui tente de faire passer son conservatisme pour mainstream en s’affublant de l’églantine virginale, en faisant de la promenade dominicale un acte politique de résistance absolue, en mettant en avant la jeunesse. Elle a pas trop l’air de venir de Seine Saint-Denis leur jeunesse de France hein mais bon, passons. Ils ont la réaction pour tout motif, représentent les chrétiens et moi j’ai mal à mon christianisme.

J’ai mal à mon christianisme pour trois raisons.

1°) D’abord, parce que le chrétien doit être radical dans son engagement politique, car il est le reflet de sa foi. Évidemment, n’étant pas être de pure évangile, ni de pure énergie, le chrétien fatigue, et le soir a bien envie de rentrer retrouver bobonne et la généreuse marmaille, son canapé et sa tv. Sauf que l’on peut aussi raisonnablement considérer que l’action politique n’épuise pas le chrétien au point que celui-ci doive se mettre en veille pendant plus d’une année histoire de recharger les batteries. Alors quand le chrétien décide de ne pas s’impliquer politiquement face – par exemple – à la loi travail, ou aux conditions de vie des réfugiés, il le fait sciemment : on le sait capable de s’engager par ailleurs. Il a fait son choix, le chrétien. Mais aimer le plus pauvre, cela passe-t-il par la défense de la valeur famille, ou par la défense de ses conditions de travail ? Par la balade familiale, ou par le cortège de gauche auquel on se mêle parce que merde, même si on est de droite (on parle de la manif pour tous tout de même) on défend les intérêts du peuple avant celui des puissants, parce que cela passe avant les querelles de chapelle ? Conclusion : quand il s’agit de politique, le chrétien devient étrangement sélectif, et son intérêt passe avant sa foi.

2°) Mais quel intérêt le chrétien a-t-il à prendre la défense de la famille de la sorte ? La radicalité du message chrétien n’est pas tradition pour autant, et si le chrétien a bien un atout a faire valoir dans le monde contemporain, si enclin à expurger toute trace d’histoire de son chemin, c’est bien celui-ci (et ce au-delà de considérations étymologiques autour du terme « tradition » que je prends ici dans son acception la plus courante). Il n’est ni juif, ni musulman, c’est-à-dire qu’il n’a pas tout un tas de règles à respecter au quotidien, on pourrait même dire que ses seuls commandements sont d’aimer son prochain et d’honorer Dieu. Rien qui se rattache spécialement à des valeurs, à des impératifs structurels sociaux qu’il s’agirait de faire perdurer : il faut aimer, et aimer de toutes ses forces, de tout son cœur, de tout son corps. La religion qui a le moins de commandements religieux dans son livre me semble aussi la plus exigeante idéalement. Elle ne peut qu’être en s’actualisant en permanence, car l’amour est tension permanente, présent vivifiant, acte de foi à renouveler à chaque instant. Mais cette actualité de l’amour évacue aussi toutes les préoccupations autour des valeurs, de la morale défendue par la Manif pour tous. Ces préoccupations n’ont rien de chrétiennes en tant que telles, tomber dans ces errements ne contribue qu’à donner une image d’arriéré au chrétien. Ce n’est pas dire qu’elle ne sont pas importantes en elles-mêmes, c’est dire que ce n’est pas au nom de la chrétienté qu’il faut les défendre.

3°) Mais alors le chrétien n’a aucun intérêt chrétien à défendre tout ça comme il le fait ? Et bien non. Non, le chrétien ne fait que se replier sur lui même avec sa communauté, ainsi qu’il voit les autres communautés le faire. Il se constitue ainsi en rejet du xenos, de l’étranger, du différent. Il est à l’opposé du message du Christ. Mais c’est qu’il se voile la face aussi, le chrétien. Et que de ce fait, et ainsi que je le mets en valeur ici en parlant du chrétien dans une généralisation tout à fait abusive, il nous fait nous autres chrétiens qui ne sommes pas engagés dans cette manif pour tous, passer pour des buses. Car c’est un manque de clairvoyance aberrant que de défendre la valeur famille : la famille nucléaire hétérosexuelle est morte depuis les années 70, quand le structuralisme et plus loin la French Theory a posé la pierre tombale du trou que lui avait creusé Levi-Strauss. Mais non, il persiste dans ces débats inactuels, perdu dans la fin des trente glorieuses, en considérant qu’il pourra changer quelque chose à ce qui idéologiquement est déjà bien admis, même plus, à ce qui est largement entré dans les mœurs. Faudrait qu’il s’y fasse ; il a perdu cette bataille. Mais ça tombe bien, c’était pas la sienne. La sienne il persiste à la manquer, même si parfois elle point dans ses revendication, étincelle d’intelligence dans un océan d’inanités, quand il parle de commercialisation des corps, de monétisation des rapports humains. Là il a une voix à faire valoir, là il doit parler, là son engagement politique est juste. Pourquoi ? Parce que si son impératif religieux est d’aimer le prochain comme soi-même, encore faut-il savoir ce qu’est le prochain. On admettra qu’il s’agit de l’humain. Mais quel humain ? L’humain génétiquement modifié ? Le cyborg ? Celui né dans une cuve ? Ou plus proche, d’une fécondation en laboratoire ? Celui qui est connecté en permanence à un réseau d’information mondial ? Là ses revendications peuvent avoir du poids, s’actualisent. Nous sommes en pleine prise avec des changements majeurs, une redéfinition de l’humanité, peut-être sans l’humain tel qu’on l’a conçu jusqu’ici. Le posthumain, le transhumain, c’est maintenant. Lui, chrétien, peut avoir une voix dans ces débats, peut poser des questions, interroger, et même questionner la place de la morale et de l’éthique dans ce futur qui, déjà, s’écrit au présent.

Il ne gagnera rien à penser au passé. Il ne gagnera rien en persistant dans des dialectiques unilatérales, dans lesquelles l’interlocuteur s’est déjà tu, bien persuadé de son ascendant. Il ne fera qu’être ridicule avec ses fanions roses et ses discours rétrogrades. Et sa manif pour tous restera manif de rien.

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