Il se tenait, vaguement agité, accroupi sur les draps d’un lit sur lequel on eut pu croire qu’une mer se fut retournée, troublé telle une Séphora devant les prodiges de son Moshe. Son souffle était court, soulevait sa poitrine par saccades, et laissait s’écraser sur le tissu de lourdes gouttes salées. L’air assourdissant de l’été emprisonnait toute la pièce comme dans une poix épaisse. De chaque côté du chien assis, les deux fenêtres étaient ouvertes, et lorsque la bise soufflait par miracle, le courant d’air en s’engouffrant faisait claquer les battants de bois dans un violent fracas. Cela aurait pu contraindre le jeune homme à se précipiter pour les clore, par égard pour un voisinage coléreux. Mais il n’en faisait rien. L’été bouillant avait amené dans ses valises les congés et il se retrouvait presque seul dans son quartier, forme d’exclusion dont le monde n’avait cure. Il était en plus bien trop attentif à ce qu’il faisait pour pouvoir accomplir quoi que ce soit. Les fesses appuyées sur les mollets, il se tenait immobile dans l’attitude de prostration qu’ont certains fidèles à l’heure des laudes, quand le froid des églises et l’aurore frissonnante font peser sur eux la douce chape du réveil. Il n’était vêtu que d’un short de toile synthétique noire, dont l’élastique le serrait à la taille, et sur son torse saillaient des muscles finement dessinés, mais peu marqués. Deux auréoles roses fleurissaient sur ses pectoraux, dont la frénésie respiratoire s’atténuait peu à peu, les rendant de nouveau cois, calmes. Ils ne se soulevaient plus que d’un souffle doux. Cela contrastait avec les poignets du garçon, dont jaillissaient comme les torrents d’un lit tranquille une myriade de veines et d’artères, contractées par la tension qui régnait dans la fournaise, et avec son visage concentré à l’extrême. Il semblait tendre toute son attention vers le moindre bruissement, et son corps suivait entièrement ce mouvement. Des sillons sévères se traçaient sur son front pâle, et il avait au coin des yeux de courtes ridules qui atténuaient la méfiance que son aspect pouvait susciter au premier regard. Il est vrai que quiconque l’eût vu alors l’eut sans doute pris pour un personnage assez étrange, tant la tranquillité de la pièce contrastait avec son attitude fiévreuse. Une lumière cuisante tombait sur lui, et faisait miroiter de reflets nacrés le bibelot argenté, un simple bol en toc, situé sur la commode près du lit. Au dehors, l’on entendait – et encore fallait-il pour cela avoir l’oreille du chat – le murmure agonisant des arbres qui ondulaient dans une danse monotone et fragile, comme si le chant qui la suscitait menaçait à tout instant de se taire à jamais.

Le jeune homme tout tendu écoutait le chuchotis arboricole. Il rêvait. Il ne souhaitait qu’une chose, échapper à la situation dans laquelle il était. L’imagination lui offrait une voie de garage, un port auquel s’amarrer en attendant la fin de la tempête. Dans son esprit fécond il forma un nouveau monde. Il se voyait entouré de murs de chaux blanche, dans une pièce sombre, dans laquelle brûlait faiblement une lampe à pétrole. A côté d’elle se tenait un narguilé, dont le long tube évasé à son extrémité de métal poli se perdait dans l’ombre. Dans les ténèbres, il avait l’aspect effrayant du taïpan du désert. De larges coussins en toile de Jouy bordés de cordelettes dorées formaient un cocon moelleux dans cet espace réservé aux hommes, qui s’asseyaient souvent ici pendant de longues heures dans l’atmosphère fraîche de la pièce, et discutaient ou jouaient avec des dominos taillés dans l’écorce d’un dattier. Sur les coussins des scènes galantes côtoyaient ça des caravelles espagnoles, là des paysages fleuris, ici des gens d’armes à longues hallebardes et puissants mousquets. Le jeune homme se concentra d’autant plus que les formes des hommes naissaient dans la pièce. Il voyait distinctement les épaisses barbes noires parsemées de fils blancs, les visages basanés dans lesquels le soleil avait tracés de profondes rides, la peau rugueuse des joues, la mâchoire lâche de ceux que le soleil contraint à vivre sous son joug. Il se souvenait maintenant de leur dernière conversation. Le haj Abdul-Salâm était présent dans la pièce, accompagné de Hakim et Nahî, respectivement médecin du village et collecteur d’impôt. Le vieux sage servait aussi d’imam au village en ces temps de pénurie d’hommes : ils étaient nombreux à avoir suivi la voie ouverte par Tariq Ibn Ziyad longtemps auparavant dans la péninsule ibérique. Si l’heure n’était plus à l’expansion mahométane, elle l’était à l’occupation et à la défense du territoire, la Reconquista ayant déjà bien empiété sur les terres prises au nom du Prophète. Le fils aîné du haj, destiné à le remplacer dans sa sainte chaire au moment opportun s’en était allé combattre les légions papales et sa nef mauresque avait récemment croisée au large de Cadix. Le vieillard se retrouvait donc seul à assumer le poids sacré de sa lourde tâche, car le reste de sa descendance était d’un sexe trop faible ou trop beau pour accomplir l’acte religieux : les hanches de sa femme n’avaient guère été fertiles que pour des filles qui avaient toutes été mariées. A chaque prière il gravissait le long escalier usé en colimaçon qui le menait au minaret surplombant les dunes, d’où il appelait chacun à rendre grâce de son beau chant mélancolique, que l’étranger peu avisé de la liturgie islamique eut pu confondre avec la plainte d’un cœur meurtri par la perte de la chair de sa chair. La mosquée était, avec le palais du sultan dans lequel ils se trouvaient, le seul bâtiment un peu imposant du village, et ses murs de chaux avaient été plusieurs fois renforcés par du ciment, et étaient repeints régulièrement d’un blanc coquille d’œuf rapidement lavé par le soleil et la poussière. Des maisons carrées aux murs de pierre cimentés de terre composaient le reste du village, qui semblait hameau au moins européen des voyageurs, excepté pour le palais du sultan. Celui-ci appartenait à une dynastie argentée qui depuis longtemps s’était envolée, mais il restait néanmoins entretenu par une atemporelle lignée d’intendants, qui assuraient la régence en l’absence des maîtres de céans. Le bâtiment semblait taillé dans un unique bloc blanc, que surmontait une coupole immense de jade percée de complexes motifs surmontés d’entrelacs dorés délicatement ouvragés et qui parcouraient toute sa surface. De profondes fenêtres rectangulaires filtraient la lumière par des moucharabiehs en bois d’acacia dans une multitude de salons privés, de bains ou de chambres comme celle dans laquelle étaient réunis les quatre hommes autour d’un narguilé aux arômes fumants. Dans la pièce une vapeur exquise collait aux plafonds nus, et venait recouvrir les bras dévêtus des convives d’un voile pudique, inutile dans les cercles masculins, mais bienvenu pour donner à chacun l’impression d’une réunion d’importance, d’un sérieux respectable, que seule la fumée, mystique produit, parvient à donner. Aujourd’hui encore, l’encens fume dans les églises, et les philosophes de café, aimables rhéteurs, déversent à toute heure leur savoir dans les volutes évanescents du tabac consumé ou des tasses bouillantes.

Au cours de leurs longs conciliabules ils débattaient de l’univers visible et invisible, de la Création et de ses merveilles ; de science, de philosophie et de théologie. Les trois hommes et le jeune rêveur étaient les plus savants des hommes du village d’Al-Däyun, et Nahî le percepteur se targuait souvent auprès des ouailles du village de participer aux réunions des sages. Faire partie d’un tel cercle d’érudits était sans doute aucun un privilège rare, mais Nahî était le seul à en tirer quelque gloriole, car les autres savaient que tout cela était vain, et que ces discussions étaient surtout un moyen de passer les longues heures écrasantes qui suivaient le déjeuner en agréable compagnie, c’est-à-dire sans tout la smala domestique à supporter. Comme les hommes de tous les temps, pensaient-ils, ils avaient trouvé un échappatoire bien pratique à leur nid, et comme les hommes de tous les temps, l’échappatoire temporaire était devenu nécessité dont ils s’accommodaient avec un plaisir non dissimulé. Mais une telle organisation n’allait pas sans contrepartie, et Hakîm le médecin ne comptait plus les soirs où sa chère et tendre l’assaisonnait copieusement de divers noms d’insectes du désert, qui passait son temps en gesticulations inutiles alors qu’elle avait grand besoin de son aide. En homme doux et aimable mais peu enclin à la folie, Hakîm prenait un air contrit, promettait quelque effort, et le lendemain s’échappait de nouveau, comme font tous les hommes bons, autrement dit les garçons espiègles dans des corps d’adultes au visage grave et sévère. La discussion du jour que le jeune homme se représentait portait sur un traité de sciences que le médecin s’était procuré par quelque marchand bédouin de passage, en échange de menus soins sur son premier fils, et qui – aux dires du marchand pressé d’écouler toute sa camelote au village – était la dernière œuvre écrite par feu Ibn Sinna, loué soit le nom de ce grand sage. Le livre, déjà bien abîmé par son voyage dans le désert, avait l’allure d’un parchemin cabalistique, constellé de diagrammes et de schémas ésotériques. Une dispute s’était engagée autour de la question de « l’homme volant », métaphore de l’humain sans sensations et auquel ne reste dès lors que la pensée et qui permettait celui qui les européens appelaient Avicenne de prouver la supériorité de l’intellect sur les autres facultés. Nahî s’y opposait :
«- Starfoullallah ce Ibn Sinna n’est qu’un impie ! La création de Dieu ne peut être ni augmentée, ni diminuée en quoi que ce soit, c’est une hérésie. Laisser la porte ouverte à de tels bidâa c’est pervertir le message divin et la parole de son plus grand Prophète ! »
Le haj Abdul-Salam l’avait appelé au calme, tant il savait la propension du jeune percepteur à s’emporter lorsqu’il invoquait le nom de Dieu, avant d’ajouter d’un air malicieux « et pourtant, impétueux Nahî, tu conviendras que sur Terre il est des fièvres qui te terrassent et te diminuent, te font garder la couche et te porter pâle, ce qui fait le bonheur de nous autres habitants du village, tant sont bienheureux les simples qui paient moins de taxes. »

Nahî s’aperçut au sourire rieur du doux imam que celui-ci le taquinait gentiment, et décida exceptionnellement de ne pas prendre la mouche. Mais il n’était pas d’accord avec lui : un homme malade de la fièvre n’était pas diminué corporellement, ne perdait pas ses membres ou ses sensations, elles n’étaient que différentes. Le délire même de la fièvre – et Hakîm pouvait lui donner raison sur ce point ajouta-il – n’était qu’un désordre dans l’équilibre des fluides du corps, que les italiens nommaient humeurs : la bile noire était en excès, et il fallait alors saigner le malade pour en purger le sang. Hakîm ne put qu’acquiescer à cet exposé, car la pratique de la saignée était alors monnaie courante, et lors des épidémies de choléra qui sévissaient parfois dans la région il était souvent démuni au point de ne pratiquer que cet acte, se demandant si ses vertus n’étaient pas tant celles de la croyance en la tradition plutôt que proprement thérapeutiques. Malgré cela il tempéra le propos de Nahî : « Nous ne sommes pas cependant de ces vilains ibères qui lacèrent à tours de bras, et nos herbes médicinales ont des propriétés à même de soigner jusqu’à ceux que l’on croit incurables, ce brave philosophe en parle à un autre endroit du traité. »
« – Ô dévoué Hakîm, panseur des plaies et curateur de nos maux, ta science ne saurait être réduite à ce que je puis en rapporter », dit Nahî dans une bouffée de vapeur et d’humble soumission, car il savait la science du savant abondante en ce qui concernait sa discipline, avant d’ajouter : « mais cet homme sans sens n’est pas du ressort de la médecine car ce n’est qu’un produit imaginaire, il l’est de la science des mots et donc du lien entre l’homme et Dieu, or il est dit dans le hadith rapporté par Albukhari qu’Adam fut crée selon la propre forme de Dieu. »
« – Quel érudit tu fais, ô Nahî, fit l’imam admiratif en hochant la tête, c’est peut-être toi qui devrait me remplacer pour guider nos frères en des temps futurs, il s’agit bien de cette hadith. » Sur le visage de Nahî s’esquissa un sourire radieux, vite occulté par sa volonté de paraître attentif au sujet débattu et peu prompt aux poussées d’orgueil qui agitent les hommes peu surs d’eux-mêmes lorsqu’ils sont ainsi loués. C’était peine perdue : tous le savaient foncièrement sensible à la flatterie, le vieil imam le premier, et il ne pouvait tromper personne en tentant de garder la face de la sorte.
« – Tu conviendras pourtant que des hommes sont atteints de débilité, tant physique que morale, objecta Hakîm, et cela depuis leur naissance. Pense à ce pauvre Mohammed, né paralysé de tout le bas du corps, ou à la juive Sarah, qui vit aux abords du village avec les siens ; je la soigne depuis sa venue au monde, et elle n’a de sa vie pu prononcer un mot entier, les seuls sons qu’elle produit sont ceux du ruminant. On dirait que jamais le chant des cordes pincées du oud n’a pu pénétrer son oreille. »

L’argument était le bon, et Nahî déconcerté ne su que répondre. Sur son long visage ovale se peignit une mine déconfite, ses sourcils noirs formant de rondes arcades sur ses yeux de cobalt. Il appartenait à cette race d’arabes des montagnes, dont la plupart naissent avec les cheveux de feu et l’œil des anges, mais lui était sorti du ventre d’une mère étrangère à la tribu, et s’était retrouvé tout couvert de poils noirs. Son front étroit se retroussa, creusant les rides de contrariétés qu’ils avaient l’habitude de voir lorsqu’il ne savait plus que dire. Tous en étaient averti : Nahî était un convive agréable, charmant même, pour autant qu’il avait raison, ou plutôt qu’on ne lui donnait pas tort. Mais il voulait toujours avoir le dessus sur ses interlocuteurs, de sorte que même la plus banale des conversations pouvait se transformer en joute verbale interminable dont il ressortait ou vainqueur et galvanisé (et bien souvent, la politesse faisait abandonner les autres) ou perdant et furieux. Il pensa s’en sortir d’une pique goguenarde à l’endroit du docteur, « Ah oui, vos chers amis les juifs, n’est-ce pas ? »
« – Ils sont créatures d’Allah tout comme nous, et doivent être traités avec le respect inhérent à toute Sa Création. » répondait le médecin, comme à chaque fois qu’untel ou untel visait ses patients de l’est du village, qui s’étaient établis dans des baraques de terre cuite par-delà la route de pierrailles menant à la ville, juste au devant des grandes dunes dorées. Il avait l’habitude d’être la cible de moqueries, même de ragots quant à ses relations avec les juifs. Pourtant une bonne entente générale régnait entre les coreligionnaires monothéistes, bien que certains, comme Nahî, ne les considéraient que bons à la djizîa, l’impôt réservé aux gens du Livre sur les terres mahométanes. Comme de juste, la dispute dériva sur le sujet, le percepteur lisait le Coran comme il lisait son boulier, prenant le texte au mot, de façon rigoureuse, tandis que les autres le considéraient dans une histoire, et savaient les conquêtes du Prophète achevées, ce qui justifiait selon eux une certaine réticence – que Nahî appelait dédaigneusement paresse, et cela n’était pas faux – à faire advenir le califat éternel sur la terre. Plus prosaïquement, quoi qu’érudits, ils étaient hommes, et préféraient la vie simple, tranquille, de la bonne intelligence entre eux et leurs semblables. L’imam avait vu son quota de charniers au cours d’une jeunesse émaillée de conflits tribaux, le médecin de morts et de viscères, reliquats quotidiens des pestes qui avaient pu s’abattre sur la région, pour que la seule idée de se battre les fasse se renfoncer dans le moelleux de leur coussin, le postérieur satisfait par l’assisse procurée, et l’esprit prompt à s’égarer vers des sujets de conversation plus heureux.

Au moment où son fessier jouissait de l’accueillante masse de plumes qui rembourrait le coussin, le jeune homme sortit de la demi-torpeur dans laquelle son imagination l’avait plongé : un vrombissement dans l’air l’avait perturbé. Il se tenait toujours dans la même posture, torse droit sur ses genoux pliés, mais sa tête s’était courbée et son menton joignait maintenant sa poitrine, ce qui renforçait l’impression d’une mystique silencieuse s’accomplissant. « Non, non, pensa-t-il, pas encore, laisse moi tranquille, je t’en supplie, laisse moi en paix ! » et alors il s’agita, ses bras se tendaient en mouvements convulsifs, il avait l’air de vouloir saisir quelque chose mais sans y arriver, et était semblable à ces fous qui se débattent contre eux-mêmes enfermés dans des pièces molletonnées. Quelques instants après, ce fut comme s’il abdiquait, il reprit sa posture et souffla dans un murmure « Laisse-moi. ».

Alors il se concentra à nouveau, repartit dans le fantastique pays de l’Orient et se retrouva dans la pièce qu’il venait de quitter. Seule l’heure avait changée, et il voyait se dessiner entre les motifs des moucharabiehs le fin croissant de l’astre pâle de solitude. Un ingénieux système de filets aux mailles très fines venait compléter les moucharabiehs, et empêchait l’ennemi endémique de pénétrer ce sanctuaire. Le narguilé avait refroidi, et les coussins étaient encore creusés par le souvenir de leur occupation récente. Sur une table de cèdre à motifs alambiqués que couronnaient des joyaux précieux de toutes les couleurs, des rubis carmins aux topazes des grands fonds, reposait une assiette en terre cuite à la bordure peinte motifs géométriques noirs, dans laquelle trônait un reste de ragoût de chèvre, et dans son jus trempaient des miettes de melaoui, la galette de farine qui accompagnait toujours ses repas. Dans un recoin sous la table reposait une bouteille argentée soigneusement cachée de Nahî, qui égayait les longues discussions que le haj et lui avaient seuls, qu’ils agrémentaient parfois d’un tabac exceptionnel que ramenaient des confins de l’Afrique les caravanes de Bédouins. Le jeune homme aimait être musulman tout à fait sérieux et pratiquant, mais aimait aussi à transgresser les commandements, ce qui ne lui semblait pas antinomique : il se sentait ainsi plus proche de son Dieu, comme intime, en confidence sous le sceau du péché que Lui seul omniscient pouvait connaître. Pour l’imam c’était différent, en tant que vieil homme, il s’autorisait quelques menus plaisirs comme ceux-là, mais restait toujours absolument mesuré quant aux doses ingérées, et il argumentait que « Allah, béni soit son nom, nous offre la possibilité d’avoir une conversation en une compagnie agréable, délicieusement accompagnée de quelques délicatesses, il serait offensant de ne point en profiter. », et en gardant toujours son malicieux sourire, son air de gentillesse qui, à force de tout dire de lui, ne disait plus rien et pouvait paraître masque. L’imam savait la fin proche et, en pur amoureux de la vie, continuait d’en jouir comme le font les vrais amants ; en l’effeuillant lentement, avec précaution, pour mieux la découvrir.

La nuit tombée, le jeune intendant se retrouvait seul dans son grand palais. L’odeur des cuisines dégorgeait encore dans la salle d’honneur, la saveur des keftas grillés et des pois chiches confits titillait les narines et laissait un goût salé sur la langue. Le long de l’escalier d’apparat il contemplait les vestiges d’un temps disparu, lequel avait vu sa famille moribonde maintenant briller au côté des plus grands sultans, conquérants de la terre et de l’univers. Mais comme tous les conquérants, ils s’étaient encroûtés, ou étaient morts, car à la fin, il faut bien en finir avec la guerre, ou la guerre en finit avec soi. Ceux qui s’étaient encroûtés étaient aussi morts aujourd’hui, ce qui n’avait au fond fait de différence que celle du temps écoulé entre le bout des deux parcours. Les interminables corridors n’étaient plus occupés que par des toiles d’araignées, et même leurs tristes occupantes pliaient bagage à six heures passées pour aller vers des contrées plus propices à l’épouvante des humains. Le palais ne vivait que le jour, on venait consulter l’intendant pour des affaires administratives, demander conseil, Abdoul-Salâm, Hakîm et Nahî venaient faire la conversation lorsque la chaleur cloîtrait les gens chez eux, les cuisines tournaient ensuite à leur plein régime, ce qui n’était pas grand chose, mais permettait que le fruit de leur labeur soit distribué alentours contre quelque argent qui permettait à l’intendant de survivre d’un maigre revenu. Il avait la parure sans la bourse, le palais sans la valetaille, le titre sans la gloire. Au crépuscule, le palais était vide, et il entendait alors les murs craquer, le vain hurlement du cherguis qui soufflait dans le dôme, la symphonie lunaire. Il se retirait dans la chambre alors, consommait quelques pois et du ragoût ou du couscous les jours de fête, et, une lampe à huile au chevet, étudiait et ré-étudiait inlassablement les vieux opuscules de la bibliothèque du palais. Mais cette nuit était différente. Pourtant l’astre nocturne scintillait bien dans sa cour d’étoiles, les araignées avaient bien laissé leur habitat diurne, l’ennemi était bien coincé aux portes de la forteresse grâce aux astucieuses fenêtres. Tout allait comme le monde tournait depuis toujours, c’est-à-dire bien. Pourtant le jeune homme était pris d’un trouble croissant. Debout dans la pièce censément vide, il avait aperçu couché sur le lit, une créature nocturne qui devait avoir profité de son absence pour se faufiler dans la chambre. La pâleur des rayons lunaires l’empêchait cependant de distinguer la forme qui avait pris place dans la couche. Se préparant à un âpre combat avec quelque félin égaré, il s’avança précautionneusement vers la lampe à huile, agrippa au passage son cimeterre à la lame plus recourbée que le sein d’Aïcha, et lentement tourna la vis sur le socle de la lampe. Le lent mouvement raviva la flammèche muette qu’il avait laissée dépérir, et son ombre se projeta contre les murs d’os. Il ne sursauta pas en découvrant la créature allongée sur le lit, mais fut pris d’une autre forme d’étonnement. Un regard doux le fixait, d’immenses yeux noirs dans lesquels il eut bien cru pouvoir s’engloutir et disparaître à jamais. Deux minces lignes de poils parfaitement taillés les surplombaient, et l’on voyait aux ridules qui les entouraient que ce regard d’ordinaire empli de tendresse pouvait rapidement se transformer en celui de la fierté moqueuse et emplie de hargne des femmes qui connaissent leur beauté. L’étrangère était jeune. Une épaisse chevelure de jais encadrait son visage arrondi aux traits fins et purs. Sa peau avait la couleur de l’olive et ses lèvres étaient des pétales de rosée dans le désert sec. Ses joues avaient pris une teinte vermeille à mesure que la lumière coulait dans la pièce, qui contaminait l’érubescent nez mutin, celui grâce auquel elle gardait l’aspect juvénile de la jeunesse rieuse. Pour tout dire, bien qu’il la considéra de haut, le jeune homme ne devait guère être bien plus âgé qu’elle. Dans l’obscurité mourante elle le fixait d’un regard et inquiet et soumis. Il ne le savait pas ; c’était le regard de la vierge prête à s’offrir d’amour. Ses épaules étaient étroites, mais ses hanches larges, et il devinait qu’elle ne devait guère être plus haute que le vieil imam que la terre avait fait rentrer en elle au fil des ans. Elle était vêtue, ou plutôt devrait-on dire dévêtue d’un voile de gaze transparente qui, miracle des parures de femmes, laissait autant à découvert ses appâts qu’il les couvait de mystères. A sa taille une ceinture de cuir dorée pendait, de minces entrelacs de corde venaient s’enrouler tout autour d’elle. Sous la brume de la gaze, comme nimbés de vapeur, on voyait deux seins ronds et lourds et fermes, un joyau incarnadin auréolait chacune des deux collines de nacre, qu’un souffle exquis faisait se soulever par saccades. Ses jambes repliées étaient opulentes et galbées, et à la cheville elle portait un bracelet de topazes dont une chaîne s’enfuyait pour rejoindre un anneau d’argent qui ceignait délicatement son orteil le plus rond. Ses ongles peints rappelaient la couleur du bijou, marque certaine du goût dont savait faire preuve la jeune femme lorsqu’il s’agissait de plaire. Elle plaisait : l’intendant se tenait debout, la bouche entrouverte en un « u » pathétique, et s’agitait d’avant en arrière comme un pendule comique. Une telle créature lui était inimaginable, et il fallait qu’il l’eut vu pour croire à son existence. A trois pieds de distances encore il en doutait, et dans sa cervelle enfiévrée il passait en revue sans s’en apercevoir les différentes possibilités pour expliquer l’existence d’un être aussi parfaitement nubile. Il pensait évidemment à un envoyé de Sheïtan qui le tentait, mais aussi à un ange, ou peut-être était-il au paradis et une virginale promise venait l’accueillir. Un affreux doute le saisit : était-ce une prostituée ? Il n’avait pas d’argent, et cela était connu dans tout le village, jamais l’on ne serait venu le courtiser en espérant quelque profit. Il n’aurait de toutes manières pas cédé, abreuvé comme il l’était des vers passionnés de Muhyi-d-dîn Ibn’Arabi, croyant avec ferveur mais secrètement – car il était pudique – en l’amour. La jeune fille remarqua son trouble (et elle n’était guère plus à l’aise, tant elle avait mis de temps à remarquer ce qui crevait les yeux) et esquissa un sourire. Entre ses lèvres il pu apercevoir de merveilleuses perles blanches briller.

Elle commença à articuler une parole encourageante, mais il fut saisit d’un soubresaut, toujours accroupi contre son lit : encore une fois, l’air s’était agité, l’ennemi était là. Ce n’était pas un homme, c’était une présence envahissante, que l’on sentait vibrer dans l’espace avant d’avoir pu l’apercevoir, si par chance on l’apercevait. C’était partout et nulle part, et ça rendait fou les plus braves, les plus intrépides mêmes, qui dépérissaient à vue d’œil lorsque ce bruit reconnaissable entre mille se faisait entendre. Le jeune homme lui aussi empruntait le chemin de la démence, il le sentait, voulait se trouver des bouchons de cire et des bandeaux comme pour résister aux chants des sorcières aquatiques, ces êtres mi-femme mi-créature marine dont le chant avait envoûté Ulysse. Sa Pénélope orientale forgée des feux de l’imagination ne pouvait exister tant que l’ennemi était là, c’était elle ou lui, un combat à la O.K. Corral. Ou plutôt une prière. C’est là un autre apanage du fou : la mystique, gracieuse élévation de la voix vers des cieux inaccessible qu’on voudrait toucher pourtant, dont on espère malgré tout un retour tangible, une manifestation visible, un effet, un miracle. Sauf que sa supplication ne s’adressait pas à un quelconque dieu. Parcouru d’un frisson de désespoir, il s’adressa à l’ennemi tapi dans les ténèbres de la pièce, peut-être même sous les couvertures ou au creux d’un oreiller, et d’une voix rendue sourde par le dépit murmura « Vas-y, prends moi, je t’offre mon sang, vile créature, bois la vie qui s’écoule en mes veines, perce ma chair de tes pointes aiguisées, dévore mon corps, prends toute matière, mais laisse intacte mon âme. ». Et ainsi il se rejeta en arrière les bras en croix, victime immédiate de l’invocation qu’il venait de faire, sacrifice ultime auquel il consentait pour le repos de son âme. Il discerna alors, yeux rivés vers le plafond, une forme sombre, une ombre mouvante qui se déplaçait vers la lampe de chevet qu’il avait laissé allumée. Dans un sursaut de courage il s’élança, décidé à se battre et à défaire l’ennemi. De toute sa force il l’écrasa contre le mur, senti des os et des articulations craquer et une tâche rouge et noire à laquelle se mêlaient en amas des morceaux d’une chair cartilagineuse foncée vint colorer le mur pâle. Le sang avait coulé, le sacrifice était accompli. Il put alors rétablir au mieux sa couche, lisser les draps et se glisser bienheureux au fond de leur fraîcheur. Il repensa à son Orient, bien qu’il sut tomber en plein délit, en plein délire même d’orientalisme. La fraîcheur de la pièce au milieu des dunes d’ambre. Les mousses de satin léger recouvrant des draps de toile fine. Le beau bras blanc de l’étrangère tendu vers lui. Et surtout, surtout, ces fabuleux moucharabiehs et leur toile finement tressée qui empêchaient l’ennemi d’entrer. Le sommeil commençait à le gagner. Il revit la princesse étendue sur un divan de pourpre, s’approcha d’elle, et au creux de son oreille siffla un bourdonnement.

« BZZZZZZZZZZ ».

L’ennemi était revenu.

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