Berlin est laide, mais c’est que Berlin est neuve, et comme les nouveaux-nés, elle a les pores cutanés bouchés, les morceaux mal assemblés des ressemblances à tel ou tel ancêtre, les squames encrassés de béton grisâtre, et un sang encore cinabre coule dans sa mémoire. Pour faire face à une genèse trop tardive, les berlinois ont pris le pli, et on voulu leur ville jeune – adolescente –. Temple du hype, du veganisme, du street art : le bobo en raffole, il faut y aller, vite, se pointer au Berghain à moitié défoncé en priant faire assez bonne figure pour passer devant Sven et sa gueule patibulaire, ses tatouages et ses crocs de métal, histoire de pas s’être enfilé deux heures de queue pour que dalle, balancer une nouvelle supplique à la terre (on ne croit plus au ciel depuis qu’on a liquidé Dieu) pour éviter une soirée scato, finir étalé dans le contenu de ses entrailles à base de chiottes Air-BnB dans le quartier – à la mode lui aussi – de Prinzenstrasse. Au diable la fibre d’antiquaire, la porte de Brandebourg n’est qu’un ersatz des marbres grecs, le Reichstag, ce bloc de granit qu’on dirait sculpté par une omnipotente main de grand architecte, un bâtiment administratif qui ne valait bien qu’entoilé, le champs mortuaire bétonné étonnant d’Eisenman, cimetière à gueule ouverte qui ne dit pas son nom, bien trop déprimant une fois que l’on s’y est pris en selfie posté sur le monde-réseau qui sert d’image.

Alors moi quand on me dit que Berlin est ville novatrice, je ris.

Je ris parce que si être novateur c’est éparpiller des boutiques de multinationales à chaque coin de rue, si c’est trouver un moyen de vendre plus de légumes, si c’est couvrir ses murs de tags, alors je suis un fieffé conservateur, réactionnaire à la petite semaine, voire même – eh pourquoi pas ? – de droite. Ô rage, ô désespoir, et moi qui pensais avoir une voix à faire entendre, déjà ces qualificatifs me font taire. Pourtant, pourtant, il faut penser tout ça, ne pas simplement l’accepter comme un état de fait et se contenter de dire que Berlin est la hype. Décortiquer les phénomènes. Alors je vais être un vieux con, ou plutôt tenter d’être le contemporain d’Agamben « le contemporain n’est pas seulement celui qui, en percevant l’obscurité du présent, en cerne l’inaccessible lumière ; il est aussi celui qui, par la division et l’interpolation du temps, est en mesure de le transformer et de le mettre en relation avec d’autres temps, de lire l’histoire d’une manière inédite ; de la « citer » en fonction d’une nécessité qui ne doit absolument rien à son arbitraire, mais provient d’une exigence à laquelle il ne peut pas ne pas répondre. » (in Nudités, p.30) : tenter de démystifier ce qui me semble être un crime contre l’expression, une apologie de l’esthétisation de la politique, bref, sortons des formules putassières et racoleuses, une transformation interne de la politique à l’apolitique.

Voir le mur de Berlin pourrait s’apparenter à soulever le rideau d’un terrible pan d’histoire. Pourtant, là où l’on peut se figurer quelque chose de grave, de dur, de gris, on trouve de la couleur, des motifs, œuvres d’art sur ce qui aurait peut-être du rester neutre, comme marque inaltérable de l’odieuse cruauté des humains envers leurs semblables, comme rappels constants de notre déchéance si proche. Et non, on a tout recouvert. Un sentiment peut naître alors, celui qu’on a cherché à réécrire l’histoire, qu’il fallait se réapproprier ces espaces et se faisant, oublier un peu. La paix, la paix, la paix, oui, mais au prix du temps ? Comme si le mur n’avait été qu’un mauvais rêve qu’il fallait expulser à grands coups de psychanalyse colorée. Un trauma à renverser, pour continuer à vivre. Et puis les berlinois aiment à recouvrir leurs murs. Une visite dans les quartiers branchés permet de s’en assurer. Et si mon sentiment à l’égard du mur peut être tout à fait erroné (ce que j’accepterais sans mal), en revanche quelque chose me reste en travers du goulot quand je vois des bobos déambuler devant des murs qui sont complètement tagués, mais d’une façon par trop impersonnelle : à l’instar d’un copiste qui aurait rendu une œuvre trop parfaite, le bobo en a fait trop, et pour imiter le tiex qu’il ne connaît pas a débordé les murs, s’est réfugié dans une outrance maladroite. C’est que le graf, le tag, a un sens politique fort (il y a des différences entre les deux évidemment, mais à Berlin les uns comme les autres se mêlent sans ordre apparent). Avant d’être art, il est mode de contestation, et qu’on lui accorde du crédit en tant que tel ou non, difficile de nier son caractère politique (au sens large du terme). La récupération opérée dans les quartiers chics de Berlin le vide entièrement de cette substance, de sa moelle, et l’on se retrouve avec un simple plaisir esthétique, unidimensionnel. En voulant copier la street, on lui retire ce qui fait sa spécificité en tant que mode d’expression, et en ce sens, on vole la parole des quartiers en violant le graf. L’on peut voir derrière ceci le symptôme de dilution du politique que j’ai évoqué auparavant. Le tag devient apolitique en se massifiant, en étant plus moyen exceptionnel de parole d’une communauté mais en appartenant à tout le monde, et donc à personne. La fin de la possibilité d’expression en généralisant la possibilité d’expression à tous et tout le temps et partout ? Possible.

C’est seulement en tant qu’il est dépolitisé que le tag peut côtoyer le Berlin contemporain, avec ses chaînes de magasins omniprésentes, et sa bourgeoisie à la mode. Qu’il peut côtoyer un pays dont la population se dépolitise elle aussi en perdant ses moyens d’expressions, qui s’habitue aux mors des réformes, tolère la pauvreté et la précarité croissante, perd le goût de la révolte. Il suffit de constater les effets des réformes sur l’économie allemande pour en convenir : oui, l’économie se porte mieux en ce que le chômage décroit, mais proportionnellement le taux de pauvreté augmente (cf ici). Le tag omniprésent : symbole de la fin d’une certaine opposition, et le berlinois comme un animal bien docile sous couvert d’excentricité.

D’un point de vue idéologique, si l’on peut employer ce gros mot, peut-être faut-il considérer le tag à côté d’un autre phénomène d’ampleur, celui du tatouage. Là aussi, mode d’expression esthétique qui recherche l’atemporalité grâce à une inscription dans un support pérenne, au moins le temps d’une vie humaine (le corps, les murs), et qui est censé véhiculer d’un engagement. Il est à l’origine connoté politiquement, et le reste aujourd’hui, en inscrivant les individus dans des groupes. Mais ce sens semble se perdre, et si l’on se tatoue, c’est plus souvent pour faire de son corps une œuvre, ou se rappeler un moment important de son histoire personnelle. Le collectif, qui régit le tatouage tribal, ou le marquage du galérien, s’absente du corps tatoué des contemporains, car si l’injonction est collective, le sens du tatouage même n’est qu’individuel, prend son point de départ dans l’individu et n’est plus assigné. C’est à ce titre que sa dimension politique s’évapore. L’engagement n’est plus un engagement total mais un micro engagement, plus la partie d’un grand récit mais un micro-récit. Multiplication des micro-récits, ancrés dans les corps, et fin des grands récits, des collectifs et donc du politique en tant que propre des citoyens.

Surajoutons à cela l’impératif de la fête, de la drogue et de l’alcool, du vomi dans la cuvette, de l’oubli de la gueule de bois, et une pincée de désillusion, et l’on tombe dans un pot-pourri dans lequel macère un nihilisme devenu assez banal. C’est que le monde n’a guère l’air amène à un jeune berlinois : le terrorisme, les massacres, le chômage etc. Qui veut faire partie d’un tel monde ? Et pourtant, pourtant, il faut bien s’engager, et ce ne serait pas faire honneur à la jeunesse que de lui retirer cette volonté arbitrairement. L’opposition d’un certain nihilisme et d’une volonté d’action conduit à dérouter les circuits actionnels usuels du politique. L’on peut voir ça en terme de dépense d’énergie ; toute action suppose une dépense d’énergie, qu’il s’agit pour un individu d’organiser. La prégnance de l’impératif actionnel (qui est aussi concomitant du capitalisme, il faut agir, tout le temps, partout, et donc consommer de l’énergie) et celui du micro-récit conduit à orienter les dépenses énergétiques vers des actions à l’engagement limité : se tatouer, se piercer, faire des vidéos sur youtube, écrire dans un blog. Et c’est là qu’opère la grande illusion, qu’un schème fonctionnel du capitalisme se met à penser à notre place ; l’on croit toujours qu’à ces engagements personnels peuvent suivre des plus grands, qu’il y a toujours le temps, la possibilité, l’énergie restante disponible pour accomplir de grandes choses. C’est le mythe du capital, in extenso celui de la croissance perpétuelle, la corne du Cernunnos gaulois incarnée dans nos esprits : le capital n’existe qu’en tant qu’il est virtuellement infini. Deuxième possibilité, l’on prend ces engagements microscopiques pour ce qu’ils ne sont pas, des engagements forts. L’individu comme matrice totale du monde pour illusion directrice, et l’individualisme forcené nécessaire à la consommation implacable de venir à la rescousse. Ainsi nous sommes enclins à croire que le monde va changer, peut changer, malgré un nihilisme qui tempère ces velléités, et la triste vérité d’apparaître une fois la jeunesse consommée : l’énergie de nos corps se tarit, et notre capital se meurt.

Nous sommes les tiraillés par trop de plaisirs, de divertissements, et un malheur qui pourrait sembler omniprésent, et ainsi nous perdons notre histoire et la possibilité d’en créer une, pour parodier grossièrement Tolstoï. Les tags colorés, heureux du Mauer de Berlin pourraient bien être les signes d’un effacement d’histoire progressif, corroboré par la remonté des partis d’extrême droite en Europe. Tenons-nous en aux tatouages, aux tags et aux blogs, et nous sommes perdus.

Une clé pour réagir, peut-être, serait de cultiver nos différences, et même nos spécificités ; ne plus vouloir tout universaliser, ne plus récupérer aux uns, aux autres, mais laisser être contre l’uniforme. Sinon, nous ne serons que corps dépeints par l’absurdité de leur existence, et quand ceux-ci s’ouvriront dans un cri de vase funèbre, alors nous nous apercevrons, yeux équarris de stupeur, de tout ce qu’ils contenaient : des cendres.

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