Quelques pensées étalées sous un titre ma foi un peu racoleur – faut ben attirer l’chaland ah bah dame oui – autour de la question de la place de l’émotionnel dans le contemporain. Comme certains, j’ai été assez choqué par l’importance de l’Euro de football en comparaison avec les événements politiques, comme si être posé devant un match, dans un trou de canapé, avec sa bière et ses chips était finalement plus important qu’un 49.3, plus important que ce pour quoi on s’engage normalement en étant citoyen français ; la vie politique. Et d’ouïr de parts et d’autres des échos des plaintes de compères outrés par une telle attitude, et les réponses d’un conformisme de façade qui regarde le foot parce que c’est populaire, qu’il faut se détendre, qu’on ne peut être en permanence sur la brèche. C’est vrai, oui, on ne peut être en permanence sur la brèche. Alors j’ai regardé l’Euro de football, sans me culpabiliser. Mais y a-t-on été, sur cette brèche ? Et y-a-t-il une quelconque brèche ? Et sous ces discours auto-flagellateurs (parce que oui, il fallait se sentir un peu coupable quand même d’échapper, deux secondes en tout et pour tout, seulement tu te rends compte ? à un engagement d’une vie dans la politique), une vaste hypocrisie ?

Je crois qu’il faut prendre ces discours non en tant qu’exprimés par ceux qui les disent, mais comme des symptômes de pensée contemporaine, et envisager le problème d’une façon autre qu’une simple opposition actifs/passifs. Et j’ai l’intuition que le problème se situe autour de la puissance de l’émotion et sa prise d’importance dans la vie de tout un chacun comme dans la vie publique. Vous allez voir, on va arriver à la Turquie, vous en faites pas, faut juste prendre un petit détour.

Qu’est-ce que le sport télévisé sinon un vecteur de défoulement émotionnel ? On vibre, on tremble pour son équipe, on se mord les ongles et se fait un sang d’encre à l’idée d’une faute dans les dernières minutes en surface de réparation, alors qu’on mène laborieusement au score. Pur émotionnel. Il s’agit de ressentir une émotion, forte, et si possible ensemble, d’où des grands phénomènes de communion en fanzone, débordements de joie ou de tristesse, bref, si l’on est un peu durkheimien, autant de manifestations de la conscience collective, bref si l’on suit Elias, autant de moments de décharge, de catharsis dans l’événement sportif. Cette décharge émotionnelle, il faut le remarquer, c’est aussi celle que l’on trouve lors des rassemblements post-traumatiques qui font suite aux attentats, les grands rassemblements de jeunes – laïcs ou religieux –, les concerts etc. etc. Il s’agit à chaque fois d’exorciser quelque chose, d’être pur jaillissement émotionnel, que cela soit en lien avec un plaisir esthétique ou non. Outre ces phénomènes collectifs, l’ensemble de la vie individuelle doit être régie par les émotions. Il suffit pour s’en rendre compte de regarder le fonctionnement de Facebook. Comment réagir à un post ? On aime, un adore, on rit, on pleure, on est furax. Il n’y a pas de « je suis d’accord » ou « je suis en désaccord », il n’y a que des manifestations d’émotions instantanées (le commentaire est une autre paire de manche). Youtube fonctionne de la même façon. Il faut rire, de tout, tout le temps. Ce qui n’est pas drôle ou triste, ou mignon, n’a guère d’intérêt. Il faut ressentir quelque chose pour être. Comment être heureux ? Il faut acheter, vous serez mieux, il faut ressentir le petit pic d’endorphine au moment où le regard se fixe sur l’objet convoité, la conscience finit de tergiverser, la main enserre le désir et va le consommer lors du passage en caisse, devenant de désiré à possédé, de désirant à possédant. Pure réaction. L’analogie entre l’émotionnel du réseau social et celui du passage en caisse est à mon avis justifiée (dans sa forme : manifestation émotionnelle, dans sa matière, consommation d’objet et consommation d’attention) et illustre bien le fond du problème de l’émotionnel : il nous conduit à être pure réaction. Il ne s’agit pas de dire que l’émotion est une mauvaise chose en elle-même ou qu’il faut se complaire dans une sorte d’ascétisme d’intellectuels entièrement dédiés à la raison, non pas. Il s’agit de pointer du doigt un symptôme et sa conséquence. L’émotionnel nous conduit à être pure réaction, à être tendus en permanence, prompts à réagir, comme le supporter est tendu lors d’une action près des cages, ou lors d’un penalty. Tension permanente, il faut toujours être actif, faire du sport, sortir, voyager, écouter le dernier son d’untel, regarder la dernière vidéo d’un autre, hé, tu as pas répondu à mon sms d’il y a cinq minutes, gourgandin ! Hypertension.

Une hypertension qui est conjointe d’une dilution du politique dans l’émotionnel, qui en prenant la place de la raison comme impératif permanent (d’une autre époque, peut-être aussi de certaines classes sociales seulement du fait d’une éducation plus restreinte et de problématiques de distinctions, de mœurs gravitant autour de la retenue, sans doute), a transformé notre rapport au monde politique et donc a bouleversé notre rôle de citoyen. Le pro-actif au boulot (en réaction à la pression d’un emploi) n’est que réactif aux décisions qui lui sont imposées, encore seulement s’il y prête attention. Et ça c’est pas gagné, car pour prêter attention à une chose, il faut qu’elle procure une émotion, or, quoi de plus barbant qu’un texte de loi ? Une séance de l’assemblée nationale. La politique démocratique conçue lors des précédents siècles ne se prête pas en tant que telle à l’émotionnel, c’est pourquoi l’on cherche à investir la vie des hommes politiques, on veut de la déclaration choc, des condamnations à mort de la finance, et on suit ces discours, on y croit, on y donne de l’attention, car ils sont de beaux navires, propices à nous faire voguer sur la houle de l’émotion, au large des cotes du politique. Car ne nous y trompons pas, cette émotion est mise à distance de l’implication du citoyen dans le politique, telle que cette implication a été conçue dans le système qu’est le notre : une implication raisonnable, détachée de ses émotions, qui œuvre a priori pour le bien commun. Plus l’implication émotionnelle est forte, plus la politique s’éloigne, ou plutôt plus elle se dilue dans l’émotion, et nous éloigne d’elle-même alors. Le citoyen qui n’a d’implication qu’émotionnelle est un mort-né de la démocratie, n’a plus d’existence politique que comme électeur, voix à gagner, voix éteinte, voie à conquérir vers le trône.

N’ayant plus d’existence qu’émotionnelle et hypertendue, son implication politique se résumera à des rassemblements de réaction dont la violence doit croître nécessairement avec la multiplication des producteurs émotionnels (il devient plus difficile d’être satisfait, il faut augmenter les doses) : catharsis oblige, la passion doit être purgée, et la violence se déchaîne. Cela sera pérennisé par un pouvoir qui, ayant hérité d’un système sans citoyens (ce n’est pas de son fait, pas de complot ici, c’est un effet systémique du libéralisme), se complaît à l’entretenir par une gouvernance solitaire qui réprime toute action politique par la violence et la décrédibilisation : « ils refont le monde, ne font rien d’autre que discuter, utopistes ». Seul topos valide : l’émotion. Le politique, lui, est gardien de la réalité, sans le citoyen qui, maton de sa vie intérieur, est ostracisé dans les murs de sa propre cité.

Alors finalement il ne faut pas s’étonner quand le monde entier appelle à la stabilité du régime turc, régime d’extrême droit foncièrement liberticide, il ne faut pas s’étonner ni des réactions de soulagement des uns à l’échec du putsch militaire, ni de celle des autres, outrés par la violence du tout. Cette violence c’est celle de l’hypertension et de l’émotion, qui se déchaîne en réaction aux événements, qui fait décapiter le voisin par conviction. Ce soulagement c’est celui de gouvernements qui savent bien que leur pouvoir ne doit pas retourner au peuple, c’est celui d’un peuple qui plus que tout ne veut plus être actif, mais vie pour être réactif, pour ressentir. Personne ne s’est demandé pourquoi le coup d’état, ou quelles étaient les motivations des putschistes. Je n’en sais rien pour ma part, j’ai simplement été étonné par le manque de questionnements à ce propos, et la crainte que tous avaient que le coup d’état réussisse. Crainte et violence, ce seront les maîtres mots de la réaction politique du contemporain, le déchaînement pour tout motif, et le sang pour la contenter. « La vie n’est plus que violence, et tout est perdu » disait le Dictateur. C’est le piège dans lequel est en train de sombrer notre politique.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s