Au matin dans les brumes avancent les sanglants, les sans-dents, les raclures que la terre rejette de ses draps. Dans ses bras oubliés ils se bercent croulant du poids de leur infanticide. On a tué les hommes, sur les rives de la vie. Sur les barges sanglantes de leur existence, ils caressent les espoirs infinis de retrouver leur peau, la chaleur des chagrins et l’exploit des tendresses. Et leurs yeux sans chairs crient leurs larmes sèches, tuées aux tâches, rapiécées par l’esclavage, éteintes faute d’étreintes. Assassinées.

Dans les dortoirs insalubres j’ai rejoint la révolte. Au milieu du fracas de leurs joies tremblotantes, les camarades savourent une liberté reprise. Là, un garçon s’endort, et rêve. Ici, deux filles s’embrassent, elles se cachent à peine, l’ombre les couve. Sur le carton défoncé, la moiteur, les odeurs, le tabac et les feuillets : la communion. La révolution pue la boue et le sang et le sexe souillé dans des instants repris, soustraits, dans un répit sans repos, dans un coin de prière. Dans leurs globes vides je me vois, ils m’appellent, je frémis, je les aime, ils sont moi en mon cœur, et pourtant en diffèrent.

Au matin dans les brumes la révolte gronde. Les masses ébranlées par l’urgence, par la nécessité de retrouver un sens. L’inquiétude s’est tarie, ce sont des justes en mission, peu importe et leur vie et la prison, ils le savent jamais il ne seront plus vivant. Ils s’incarnent à nouveau, retrouvent leurs oripeaux, s’apprêtent à vendre chèrement ce qu’en reste.

Derrière les banderoles je m’en suis allé, serré tout contre eux, foncer sur un mur couleur de mer, goût gazeux de l’acier sur la tempête. Sur ceux qu’on ne connaît pas, des sauveurs de journaux, des gros-titres de 20 heures, héros peu cabossés. Alors on a communié, dans la tendresse des corps qui luttent, dans les a-coups des amants extatiques, notre eucharistie toute souillée de sang. Au milieu de leurs triques je suis là, à esquiver les coups, à m’enfuir pacifique et à rire comme un fou, tout rompu par les os. Des boissons trop amères leur ont été versées, et le bleu revisite la gamme chromatique. Dans l’odeur des remontées acides ils reculent, certains tombent, pantins désarticulés, d’autres brûlent. Les balles fusent, la valse des éclats de grenades résonne dans ma tête, tout contre mon crâne, perfore mon occiput, et je ris dans mon sang. Tout autour des gavroches terribles au visage écrasé s’endorment et rêvent sur le sol défoncé.

Au matin dans les brumes j’vais crever, et crevant je te baiserai, encore et encore, dans nos amours de putains, tout contre la place de la République, et on sera un, enfin, « liberté chérie ».

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