Sur la toile vert foncée creusait un trou. Oui, oui, un trou creusait. Non, un trou n’était pas creusé, un trou creusait, c’est-à-dire que personne ne creusait pour lui, et que se creusant il creusait. Bon, d’accord, on l’aidait un peu. Mais c’était pourtant comme s’il avait eu une vie à lui, ce trou, je vous l’assure. On l’avait aperçu tout naissant, d’une genèse répétitivante – c’est comme ça qu’on appelle une naissance qui consiste à renaître très souvent histoire de se faire de plus en plus de place dans le grand bain du monde – puis il avait pris ses aises, notre trou, et avec le temps, il s’était arrondi, élargi, avait engrossé à force de miettes de chips et de bières renversées, jusqu’à atteindre l’âge de la maturité, celui du retour impossible, et du coussin qu’il faut balancer si l’on veut se débarrasser de lui. Il n’en restait pas moins que c’était un trou confortable, et qui répondait donc bien aux attentes que l’on a d’un tel trou : être confortable. Mais comme à tout prêtre s’associe nécessairement un dieu, ainsi ce trou avait un propriétaire, un agent artistique qui lui avait faire son entrée dans le gotha du living : le canapé dans l’axe de la télévision. C’était au demeurant un salon commun emmuré de papier-clope, avec le canapé, son trou, une table Väz’lyn et des étagères en véritable bois suédois contreplaqué fabriqué en chine Kälbärd, au milieu desquelles, dans l’ouverture aménagée à cet effet, trônait un plasma grande qualité 4K 1080p qui avait coûté à lui seul la totalité du prix du mobilier de la pièce. De grandes baffles le couronnaient, et ses pieds reposaient sur un ensemble décodeur-lecteur blu-ray BD H-6500 3D coréen, qui baladait lui-même ses sous-fifres, une cour de petits êtres jaquettés de bleu et aux faces diverses, que l’on disséquait de temps à autre pour les recoudre une fois l’étude effectuée et les organes remis en place.

Ce trou n’était donc pas n’importe qui ou n’importe quoi, car il était la place de choix. Il avait la vue la plus directe sur sa majesté Tévé, assistait à son lever et à son coucher, et ce chaque jour que Dieu faisait. Nul trou n’aurait pu être plus heureux. Évidemment, il partageait le plaisir avec son humain, mais ce n’était pas très important pour lui. Se soucie-t-on naturellement de l’air que l’on respire ? Ainsi se souciait le trou de son humain : comme de l’air que l’on respire. Comme de pas grand chose en fait, même s’il en avait diablement besoin. Tout eut l’air de basculer au jour où son humain eut un comportement inhabituel. En fait, à bien y réfléchir, le trou se rendait compte que l’humain était un animal à changements réguliers. D’abord son humain avait amené très souvent d’autres humains pour féconder partout le canapé de multiples proto-trous. Cette période avait duré quelques années, jusqu’à ce qu’une femelle humaine s’installe, avec Gilda dans ses bagages. Gilda ! Une larme de gras coulait toujours à l’œil de notre pauvre trou lorsque qu’il repensait à elle. C’était la partenaire idéale, une courbure de trou parfaite, un fond tout à fait charmant, et des tâches si uniques. Gilda et lui s’aimaient, d’abord d’un amour fusionnel, passionné, de jeune trou, puis de cet amour tranquille et doux de trous installés. Ils avaient même pensé à adopter un petit trou de compagnie ensemble. Puis un jour l’humaine était partie, et Gilda avait dépéri. Oh, au début ce n’était pas grand chose, une dépression passagère par rapport à sa forme usuelle. Mais il s’était rendu compte, petit à petit, que Gilda disparaissait, lentement, que son trou bien creusé se bombait, se bombait, jusqu’à devenir une petite colline sur le coussin. Il avait pleuré Gilda, longtemps, mais il connaissait la dure vie de trou : il est ardu de trouver à s’installer ; c’est un travail de longue haleine ; seuls les plus forts résistent. Gilda était douce, et tendre, et elle n’était pas assez forte.

Notre trou avait ensuite subi une longue période de prise de poids, il s’engraissait, ce qui dans la société des trous était à la fois très bien vu (car la bonne santé se laissait voir), mais aussi signal d’alerte : celui qui se laissait aller à grossir ainsi risquait fort de fini dans une décharge, irrécupérable. Cependant il grossissait, encore et encore. Et son humain restait là, encore, toujours, devant le roi, en ce que les trous supposent depuis l’aube des temps être une sorte de prière. C’est que les trous de canapé sont eux-mêmes très religieux ; ils vénèrent le dieu alimentaire, qui les rince de bière, de sodas et les couvre de miettes, leur faisant don de beauté. Oui, les trous ont des goûts bien différents des nôtres. Ainsi donc il engrossa jusqu’à ce jour, où il remarqua l’inhabituelle agitation de son humain. Il jeta un œil au dieu Tévé, sur la surface duquel un petit homme excité semblait parler à d’autres humains leur langage d’humains. Rien que du commun, en somme. Pourtant son humain houspillait le bonhomme, insultait Tévé, sautait dans tous les sens. Pris d’une furie invraisemblable, il renversa même un verre de cola par mégarde sur la moquette, ce qui fâcha considérablement le trou, fort désireux d’obtenir une telle offrande. Il plissa ses paupières d’yeux de trou jusqu’à apercevoir, sur l’écran, un bandeau sur lequel était marqué « 49.3 ». C’était ça qui semblait susciter les grandes vociférations de son humain. Alors le trou eut peur : et si jamais il ne s’asseyait plus ! et si jamais il sortait pour ne pas revenir ! et si jamais lui-même se retrouvait seul à se gonfler petit à petit, dans cette mort lente et douloureuse de trou abandonné ! Ces trois chiffres avaient la figure d’un funeste malheur prêt à s’abattre sur la tronche entoilée du pauvre petit trou : il devait faire quelque chose pour s’en sortir. Fort heureusement, il n’eut pas à chercher de solution, le divin monarque s’en chargea. Le trou n’eut le temps de s’apercevoir que d’un changement de titre, quelque chose à voir avec le terrorisme et le djihad, avant de sentir, bienheureux, l’affaissement du doux postérieur de son humain sur sa face comblée, épousant rapidement chacune de ses fibres, chacun de ses recoins, le recouvrant tout entier, enfin : fausse alerte, encore une fois.

Et tout continua comme avant.

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