Qui aima ment.

Qui aima ment.

A toi m’aimant

Amers moments

D’atermoiements

Quand tu me mens.

A mers de sang

Enfermement

Quand tu te rends

A mon instant ;

Amère tu sens

Que mère aimant

A terme ment :

Qui aima, ment.

Eh, Maman,

Pour tout aimant

Tiraillements ;

Mort un moment

A terre me ment :

« Tout va bien mon enfant ».

Maman à moi

A moi Maman

Aimoi Maman

Aimemoimaman

Emamaman.

Révolte

Révolte

Au matin dans les brumes avancent les sanglants, les sans-dents, les raclures que la terre rejette de ses draps. Dans ses bras oubliés ils se bercent croulant du poids de leur infanticide. On a tué les hommes, sur les rives de la vie. Sur les barges sanglantes de leur existence, ils caressent les espoirs infinis de retrouver leur peau, la chaleur des chagrins et l’exploit des tendresses. Et leurs yeux sans chairs crient leurs larmes sèches, tuées aux tâches, rapiécées par l’esclavage, éteintes faute d’étreintes. Assassinées.

Dans les dortoirs insalubres j’ai rejoint la révolte. Au milieu du fracas de leurs joies tremblotantes, les camarades savourent une liberté reprise. Là, un garçon s’endort, et rêve. Ici, deux filles s’embrassent, elles se cachent à peine, l’ombre les couve. Sur le carton défoncé, la moiteur, les odeurs, le tabac et les feuillets : la communion. La révolution pue la boue et le sang et le sexe souillé dans des instants repris, soustraits, dans un répit sans repos, dans un coin de prière. Dans leurs globes vides je me vois, ils m’appellent, je frémis, je les aime, ils sont moi en mon cœur, et pourtant en diffèrent.

Au matin dans les brumes la révolte gronde. Les masses ébranlées par l’urgence, par la nécessité de retrouver un sens. L’inquiétude s’est tarie, ce sont des justes en mission, peu importe et leur vie et la prison, ils le savent jamais il ne seront plus vivant. Ils s’incarnent à nouveau, retrouvent leurs oripeaux, s’apprêtent à vendre chèrement ce qu’en reste.

Derrière les banderoles je m’en suis allé, serré tout contre eux, foncer sur un mur couleur de mer, goût gazeux de l’acier sur la tempête. Sur ceux qu’on ne connaît pas, des sauveurs de journaux, des gros-titres de 20 heures, héros peu cabossés. Alors on a communié, dans la tendresse des corps qui luttent, dans les a-coups des amants extatiques, notre eucharistie toute souillée de sang. Au milieu de leurs triques je suis là, à esquiver les coups, à m’enfuir pacifique et à rire comme un fou, tout rompu par les os. Des boissons trop amères leur ont été versées, et le bleu revisite la gamme chromatique. Dans l’odeur des remontées acides ils reculent, certains tombent, pantins désarticulés, d’autres brûlent. Les balles fusent, la valse des éclats de grenades résonne dans ma tête, tout contre mon crâne, perfore mon occiput, et je ris dans mon sang. Tout autour des gavroches terribles au visage écrasé s’endorment et rêvent sur le sol défoncé.

Au matin dans les brumes j’vais crever, et crevant je te baiserai, encore et encore, dans nos amours de putains, tout contre la place de la République, et on sera un, enfin, « liberté chérie ».

49.3

49.3

Sur la toile vert foncée creusait un trou. Oui, oui, un trou creusait. Non, un trou n’était pas creusé, un trou creusait, c’est-à-dire que personne ne creusait pour lui, et que se creusant il creusait. Bon, d’accord, on l’aidait un peu. Mais c’était pourtant comme s’il avait eu une vie à lui, ce trou, je vous l’assure. On l’avait aperçu tout naissant, d’une genèse répétitivante – c’est comme ça qu’on appelle une naissance qui consiste à renaître très souvent histoire de se faire de plus en plus de place dans le grand bain du monde – puis il avait pris ses aises, notre trou, et avec le temps, il s’était arrondi, élargi, avait engrossé à force de miettes de chips et de bières renversées, jusqu’à atteindre l’âge de la maturité, celui du retour impossible, et du coussin qu’il faut balancer si l’on veut se débarrasser de lui. Il n’en restait pas moins que c’était un trou confortable, et qui répondait donc bien aux attentes que l’on a d’un tel trou : être confortable. Mais comme à tout prêtre s’associe nécessairement un dieu, ainsi ce trou avait un propriétaire, un agent artistique qui lui avait faire son entrée dans le gotha du living : le canapé dans l’axe de la télévision. C’était au demeurant un salon commun emmuré de papier-clope, avec le canapé, son trou, une table Väz’lyn et des étagères en véritable bois suédois contreplaqué fabriqué en chine Kälbärd, au milieu desquelles, dans l’ouverture aménagée à cet effet, trônait un plasma grande qualité 4K 1080p qui avait coûté à lui seul la totalité du prix du mobilier de la pièce. De grandes baffles le couronnaient, et ses pieds reposaient sur un ensemble décodeur-lecteur blu-ray BD H-6500 3D coréen, qui baladait lui-même ses sous-fifres, une cour de petits êtres jaquettés de bleu et aux faces diverses, que l’on disséquait de temps à autre pour les recoudre une fois l’étude effectuée et les organes remis en place.

Ce trou n’était donc pas n’importe qui ou n’importe quoi, car il était la place de choix. Il avait la vue la plus directe sur sa majesté Tévé, assistait à son lever et à son coucher, et ce chaque jour que Dieu faisait. Nul trou n’aurait pu être plus heureux. Évidemment, il partageait le plaisir avec son humain, mais ce n’était pas très important pour lui. Se soucie-t-on naturellement de l’air que l’on respire ? Ainsi se souciait le trou de son humain : comme de l’air que l’on respire. Comme de pas grand chose en fait, même s’il en avait diablement besoin. Tout eut l’air de basculer au jour où son humain eut un comportement inhabituel. En fait, à bien y réfléchir, le trou se rendait compte que l’humain était un animal à changements réguliers. D’abord son humain avait amené très souvent d’autres humains pour féconder partout le canapé de multiples proto-trous. Cette période avait duré quelques années, jusqu’à ce qu’une femelle humaine s’installe, avec Gilda dans ses bagages. Gilda ! Une larme de gras coulait toujours à l’œil de notre pauvre trou lorsque qu’il repensait à elle. C’était la partenaire idéale, une courbure de trou parfaite, un fond tout à fait charmant, et des tâches si uniques. Gilda et lui s’aimaient, d’abord d’un amour fusionnel, passionné, de jeune trou, puis de cet amour tranquille et doux de trous installés. Ils avaient même pensé à adopter un petit trou de compagnie ensemble. Puis un jour l’humaine était partie, et Gilda avait dépéri. Oh, au début ce n’était pas grand chose, une dépression passagère par rapport à sa forme usuelle. Mais il s’était rendu compte, petit à petit, que Gilda disparaissait, lentement, que son trou bien creusé se bombait, se bombait, jusqu’à devenir une petite colline sur le coussin. Il avait pleuré Gilda, longtemps, mais il connaissait la dure vie de trou : il est ardu de trouver à s’installer ; c’est un travail de longue haleine ; seuls les plus forts résistent. Gilda était douce, et tendre, et elle n’était pas assez forte.

Notre trou avait ensuite subi une longue période de prise de poids, il s’engraissait, ce qui dans la société des trous était à la fois très bien vu (car la bonne santé se laissait voir), mais aussi signal d’alerte : celui qui se laissait aller à grossir ainsi risquait fort de fini dans une décharge, irrécupérable. Cependant il grossissait, encore et encore. Et son humain restait là, encore, toujours, devant le roi, en ce que les trous supposent depuis l’aube des temps être une sorte de prière. C’est que les trous de canapé sont eux-mêmes très religieux ; ils vénèrent le dieu alimentaire, qui les rince de bière, de sodas et les couvre de miettes, leur faisant don de beauté. Oui, les trous ont des goûts bien différents des nôtres. Ainsi donc il engrossa jusqu’à ce jour, où il remarqua l’inhabituelle agitation de son humain. Il jeta un œil au dieu Tévé, sur la surface duquel un petit homme excité semblait parler à d’autres humains leur langage d’humains. Rien que du commun, en somme. Pourtant son humain houspillait le bonhomme, insultait Tévé, sautait dans tous les sens. Pris d’une furie invraisemblable, il renversa même un verre de cola par mégarde sur la moquette, ce qui fâcha considérablement le trou, fort désireux d’obtenir une telle offrande. Il plissa ses paupières d’yeux de trou jusqu’à apercevoir, sur l’écran, un bandeau sur lequel était marqué « 49.3 ». C’était ça qui semblait susciter les grandes vociférations de son humain. Alors le trou eut peur : et si jamais il ne s’asseyait plus ! et si jamais il sortait pour ne pas revenir ! et si jamais lui-même se retrouvait seul à se gonfler petit à petit, dans cette mort lente et douloureuse de trou abandonné ! Ces trois chiffres avaient la figure d’un funeste malheur prêt à s’abattre sur la tronche entoilée du pauvre petit trou : il devait faire quelque chose pour s’en sortir. Fort heureusement, il n’eut pas à chercher de solution, le divin monarque s’en chargea. Le trou n’eut le temps de s’apercevoir que d’un changement de titre, quelque chose à voir avec le terrorisme et le djihad, avant de sentir, bienheureux, l’affaissement du doux postérieur de son humain sur sa face comblée, épousant rapidement chacune de ses fibres, chacun de ses recoins, le recouvrant tout entier, enfin : fausse alerte, encore une fois.

Et tout continua comme avant.

L’Anamnèse du bichon

L’Anamnèse du bichon

La sentence résonne dans les oreilles. Elle stagne, elle se répète, va-et-vient à la façon d’un coton tige, qui en lieu et place de nettoyer ces conduits, s’amuse à ramoner l’être, du fond jusqu’aux combles. Comme toute tragédie, elle est anodine ; c’est une annonce, bienveillante même, du genre qu’on dit sourire au lèvre et cœur léger. La tragédie a ce plumage de sacré, ce bec amical, mais son ramage est wagnérien et silencieux. La puissance dans la mesure d’un souffle de quiétude. La belle affaire lorsque coincé au fond d’un drap, blanc comme les murs et comme les sols et comme les plafonds comme les meubles comme ferrailles et roulettes, commodes et placards, dans une salle où seule la porte a une carnation rosâtre peu amène (car c’est d’elle que viennent les nouvelles), l’on est condamné à attendre. Tout est prêt pourtant, cela fait des mois que tout est planifié, des mois d’une attente, que l’on connaît, enfin, lorsqu’elle s’impose, lorsqu’elle s’absolutise, lorsqu’on doit la subir enfin, lorsqu’on doit la souffrir, lorsqu’on y est condamné. Avec son silence wagnérien plus bouillonnant qu’une walkyrie, ce silence à deux têtes, hydrophide et hybride. Un silence audible d’abord, l’insonorité avec son expiration si propre et si polluante pour l’esprit peu coutumier. Un silence mortifère ensuite, la pensée comme butée face à l’immuable obstacle du non-pensable, l’ansible ensablée dans la chair. La paix palpitante de la perspective de la mort, la mort elle-même logée dans ce silence. La seule mort qui puisse se vivre : sans être mort, l’on vit, l’on vie la mort alors. Cette morale veut que l’on reste stoïque face à un tel précipice, que l’on vienne à bout, en vulgaire fac-similé des héros mythiques, de l’ennemi en ferrant, bon gré mal gré, les coups.

Notre malheureux en viendrait à bout plus aisément si le front n’était lui-même, une lutte intestine, intestinale, contre sa chair, dans ses chairs. Ou avec lui, de la proue à la poupe, mais c’est peu ou prou chose identique.

C’est dans l’attente de l’opération que branle cet attentisme du vivant : ne pas accepter l’inacceptable, et repousser au loin le mauvais sort, attiré, superstitieux comme nous, à cause de nous, par l’amer présage. Le patient s’évade de sa chambre isolée, le regard vole dans la cour de l’hôpital où interné, il a tant, tant à vouloir. Comme si cette liberté pouvait lui rendre la vie. Comme si se sauvant il se libérait du couperet fantasmé. Comme s’il parvenait non pas à soutenir mais bien plutôt à fuir la faucheuse et ses sabliers, son infernal coursier qui anime les discussions enflammés des bigots dînant, sa sentence à fleur de dernier jour dans un œil d’éternité « TU VIENS AVEC MOI, UN POINT ET C’EST TOUT. ». Par la fenêtre il aperçoit le jardin qui verdoie, les oiseaux qui chantoient et les fleurs qui fleurissent dans l’après-midi estival. Le monde va, et plutôt bien, à l’inverse du bonhomme coincé dans son sépulcre immaculé. La télévision ne fonctionne pas, il fallait payer et il n’en voulait pas. Il avait fait provision de livres, un bouquin de Sullivan, l’intégrale de la Recherche du Temps perdu dont le poids enfonçait les pattes de la table sur laquelle elle reposait, quelques fascicules ramassés ça et là, une brochure récupérée à la bouche de RER, et même un vieil opuscule rapiécé de Maine de Biran. Mais il est de notoriété publique que l’on emporte toujours trop, et que l’humain ne sait que peu se détourner de tels vertiges existentiels. Les pages s’amassent alors sans s’amuser, inanimées, hors de tout.

Pour s’en sortir il faut fuir. Fuir loin du jardin et de ses massifs d’hortensias. Loin des dames qu’entretiennent les camélias violets sur le parterre ouest. Loin du salut amical du vigile, qui, bienfaits des excès du zèle vigilant, l’a reconnu à force de le voir rendre visite aux lieux. Fuir loin la chapelle qui jouxte le couloir Hache deux, ses crucifix laqués et leur œil lourd sur ses péchés, ses chaises de vieux bois qui grincent comme s’il fallait faire ressentir la présence trop humaine de ceux qui y posent le derrière, ses stalles perdues d’on-ne-sait-trop-où, sa statue douce de la mère maquée sans avoir consommé. Fuir le reflet flamboyant de l’ostensoir à la lueur rouge d’une bougie, miroir du feu qui anime le dévot. Fuir loin la harpie, et son cri blanc qui effaçait tout.

Fuir vers un souvenir tout récent, tout anodin pourtant, tout qui ne fait pas encore sens. Le souvenir de cet homme sur la ligne deux, le matin même, alors qu’elle le conduisait à ce moment. Un lascar à la gueule d’assassin, le cheveu trop long, trop gras, le pantalon trop abîmé, le manteau sombre et traînant, un foulard blanc qui se faisait la malle, la mâchoire taillée à la serpe et longue et droite, la lèvre saillante sur une peau burinée, un cou de taureau pour une carrure à faire pâlir une armoire. Sa coupe de jais encadrait un visage pâle, de celui qui ne dort pas assez ou qui ne vit qu’aux lumières artificielles. A ce portrait s’ajoutait un regard perçant, chargé d’antipathie, mais apathique, bref, c’était une bobine patibulaire du genre qu’on ne veut pas titiller, une pas-nuque qui suscitait la panique dans les passages peu sages, bref, une face à laquelle on ne voulait pas avoir à faire. Clou du spectacle, entre ses immenses paluches se logeait un mâtin, mais un mâtin si peu canin, un canin avec si peu de chien, bref un bichon si peu chien qu’on l’eût dit de peluche. La scène prêtait à rire. C’était pourtant pour l’un un mâtin comme les autres, et pour l’autre un matin habituel. Et vice-versa.

Le souvenir dégageait une émotion particulière : la face humide du bonhomme et le regard paumé-ravi du cabot, la noire pupille perdue dans la touffe de poils blancs, la banalité de la scène et l’excentricité du duo, et l’oubli qui allait suivre, le sien surtout, tant il sent lui-même passer inaperçu. Tous ces gens croisés, et pas un souvenir, tous ces visages vus et visés évanouis à vie dans la variation d’un atome de Césium, l’inquisition de la mémoire, la rédemption par le bûcher de l’anamnèse. Pas de postérité pour les humains, aucune. Toute l’exaspération de son existence à cet instant précis, l’éternité dans une seconde, vieillir d’un siècle dans une minute, une année de vie plus intense coulée dans une heure. Moment trop ardent pour s’éterniser, et que la banalité engloutirait, et que la vie recouvrirait, et que les désirs guideraient, machine anonyme dans un flot sans rivage. Et le vautour qui tournoie et se rapproche.

Cette anesthésie, cette opération, tout le terrifie. A choisir, il aurait préféré être face à une mort de son âge. Mort de trop vivre : l’épectase. Marre de vivre trop : le suicide. La petite mort confondue dans la grande, ou la beauté éternelle d’un Kirilov. A défaut, lui ne peut que se retrouver anesthésié à la vie, si l’anesthésie rate, si l’opération se complique, s’il crève sur le billard. Anesthésié à la vie, c’est assez poétique. Mais ça ne lui convient pas. Rien ne peut lui convenir :

Il a peur.

« Vous avez trois heures pour vous préparer, le médecin va venir vous voir. » avait dit l’infirmière, innocemment.
Le condamné jette un coup d’œil au cadran de sa montre et s’entend rire, d’un rire de rapace crucifié dans des draps blancs qui grattent, blancs comme les murs qui bavent et comme les sols qui couinent et comme les plafonds immondes comme les meubles sortis d’un dépôt vente comme ferrailles mal entretenues et roulettes qui bloquent, commodes affreuses et placards pas mieux, dans une salle où seule la porte a une gueule rose terrible (car c’est d’elle que viendrait la nouvelle), condamné à attendre.

Plus que deux-heures cinquante-neuf.