[Nouvelle] Un rire

[Nouvelle] Un rire

À la bourre comme à l’accoutumée, je montais quatre à quatre les marches du Palaccio qui se dressait devant moi. De très loin dans le pays on voyait son enceinte se découper sur l’horizon, avec ses vieilles tours de gardes crénelées sur lesquelles jadis quelques hommes avaient du se faire trouer honorablement la peau. Un panache de fumée poisseuse s’échappait de l’intérieur des murs et montait en épais volutes dans la nuit bleue. Ça et là des projecteurs perforaient en cadence la sombre croûte de nuages, et la rumeur assourdie d’un swing fiévreux croissait à mesure que je m’approchais du portail. Déjà, de lourdes gouttes d’une sueur salée perlaient sur mon front, et un instant je m’arrêtais pour les éponger d’un mouchoir. Il ne me restait plus que quelques marches à gravir pour aboutir sur la place d’ordinaire déserte qui devançait le Palais, genre de narthex à l’air libre cerné de colonnades à la grecque d’un goût mauvais plus que certain, et dont on avait renforcé la nature acropolaire en alignant des braseros sur tout son pourtour. Le tout remuglait d’une liturgie qui, si elle ne me déplaisait pas, faisait fuir les badauds. Deux malabars à noeuds-pap’s et à la peau brunie par le soleil surveillaient l’entrée. On se salua de loin, mutuellement, du hochement de tête amène de ceux qui ont l’habitude de se croiser régulièrement mais n’échangent jamais plus d’un mot.

Alors que je m’apprêtais à entrer, j’aperçus son ombre retranchée dans un coin du rempart. A mesure que je m’approchais, son visage se croqua ligne après ligne dans l’obscurité. Les moucharabiehs du rez-de-chaussé laissaient passer la lumière de vieilles lampes à huile reconverties à l’ampoule en un tamis lumineux qui mouchetait son visage de plein de jolis bourgeons cuivrés. Elle se retira de l’encoignure pour me saluer : elle m’avait reconnu comme dix ans avant on se reconnaissait, avec un sourire de complicité partagée propre aux intimités sans bruit. La lumière de la lune tomba sur son visage alors qu’elle s’approchait, et elle m’apparut dévoilée. Une longue robe pourpre découvrait ses épaules minces et brunes, laissant saillir ses omoplates bien dessinées par une échancrure qui courait jusqu’à ses reins. Ses seins menus se dessinaient avec une pudeur candide sous un pendentif d’or, sur lequel brillait un jaspe discret. De blanches quenottes s’alignaient avec discipline entre ses lèvres peintes. Le lipstick s’accordait intelligemment à la robe. Autour de sa cheville s’enroulaient les lanières de sandales de cuir à la mode spartiate. Ses cheveux lisses et noirs encadraient son œil de feu, se retranchaient derrière des lobes qui semblaient doux à embrasser ; rien n’avait changé, ni sa beauté, ni le pouvoir qu’elle avait de me tenir en son joug d’un aimable regard.

Elle le sut d’emblée, je crois, à l’érubescence qui dut s’emparer de mes pommettes, quoique j’essayais à tout prix de ne rien laisser paraître. Mais la surprise était écrasante : rien n’aurait pu laisser présager de son irruption dans un tel endroit. Elle attendait quelqu’un, et rapidement je vis dans sa pupille poindre une blanche angoisse qui, dans la clarté sublunaire, contamina chaque rictus de son faciès jusqu’à lui filer un air morbide. Il n’arrivait pas, ce quelqu’un. Je n’attendais jamais personne, et elle ne pu refuser à une mémoire vieille et commune la priorité sur une amourette, de sorte que c’est à mon bras qu’elle entra finalement dans la salle de la réception.

Dans l’immense pièce régnait l’atmosphère d’eschatologie chère aux habitués. Au fond, sur une estrade, des hommes en complet-veston jouaient avec fébrilité une musique afro-américaine qui semblait ne jamais achever de s’emballer. Les grandes arches qui donnaient sur la baie laissaient passer un vent triste comme une amorce d’orage, et, au loin, on pouvait distinguer quelques éclairs qui s’abattaient sur la côte qu’un groupe de péquins admiraient comme s’il s’était agit d’un holocauste. Sur la piste, des danseurs en nage s’esquintaient à obéir au rythme de la contrebasse qui, entre les doigts maigres d’un type souriant, psalmodiait une scansion furieuse. Certains d’entre eux arboraient une mimique crispée de transe rituelle, comme si un marionnettiste méchant avait joué avec leur corps en le triturant en tout sens et sans arrêt, au dépend des crampes qui les attaquaient sans relâche. Le plafond avait la forme arc-boutée d’une nef gigantesque d’où pendaient des lustres de cristal.

Mes amis m’attendaient à notre table en fumant des cigarettes. Une jolie jeune femme, le nez retroussé et l’œil avide, des tâches de rousseur pour toute peau, leur tenait compagnie. En m’accueillant, l’un me regarda d’un air de dire qu’il avait mis la main sur un drôle de petit lot, et à en juger par l’excitation de la gamine, il n’avait pas tort. On alpagua un serveur pour commander, j’insistais auprès de ma cavalière pour qu’elle se joigne à notre toast, et on entreprit de s’enivrer. L’apéro était à peine passé que déjà des convives montraient les signes d’hébétude de la soûlerie, la démarche gauche et le coude qui dérape sèchement de la table en tête. Vint le plat de résistance, et les domestiques apportèrent sur la table un sanglier tout fumant, dépecé proprement, sur un lit de Saint-Jacques. Un bocal contenait les tripes de la bête, égorgée du matin, et qu’on avait mises à disposition des aficionados. Mes amis se jetèrent immédiatement sur l’amas rosâtre et fumant, et la jeune fille entre eux dévora le boyau avec une passion telle qu’elle ne sentit pas la perle de graisse et de sang qui, lentement, descendit le long de son labre et bava sur son menton. Les domestiques apportèrent inlassablement plats débordants et ramequins garnis, en une procession qui dura bien une vingtaine de minutes. Il y avait là des foies de colvert crus et encore palpitants, là des têtes de batraciens riquiquis et dont on maintenait l’espèce hors de l’extinction en la cultivant près du cellier, là quelques escargots avortons dont les coquilles étaient juste croquantes, enfin des queues de paon encore plumées et qu’il fallait déplumer nous-mêmes : les ingénieux cuisiniers de l’endroit avaient trouvé le moyen de rôtir la volaille tout en nous offrant le luxe d’en arracher le beau duvet arc-en-ciel.

Un moment ma cavalière, peu coutumière des rites du lieu, me questionna sur l’office de la petite coupelle de terre cuite qui trônait à côté de la gueule béante du sanglier crevé et dont on voyait maintenant les côtes à nu, dressées comme des stalagmites érodées. C’était un récipient simple, grossier même, dedans il y avait la chevrotine et les dépouilles des cartouches flambées – du .103 Remington, que je lui disais avec un air d’expertise notariale – qui avaient permis d’abattre l’incivile bestiole. Je lui montrais comment les consommer : il étaient encore imprégnés du sang du gibier, il fallait les sucer, je m’exécutais. La saveur brute du plomb se mêlait à celle de l’hémoglobine de la bête sauvage dans un cocktail gustatif affreusement succulent. Je mis un plomb sur un doigt pour le lui tendre. Timidement, elle le saisit du bout des lèvres et entama de le sucer à son tour avec un air dont je ne pus dire s’il était celui d’une ingénuité dégoûtante ou d’une lubricité incorrecte. Depuis mon épiderme humecté par ses lèvres colorées s’épancha un flot sensoriel d’une tendresse indocile, nouvelle et folle, et qui m’ébranla un instant et me laissa transi.

La soirée continua dans la moiteur latine, l’orage se mit à gronder au-dessus de l’ancienne église, et le groupe de musiciens américains dut jouer plus fort encore. Les danseurs étaient déchaînés, leurs visages convulsifs se crispaient de souffrance, et une foule s’était assemblée autour d’eux qui les applaudissait avec une cadence qui me parut alors macabre au plus haut point. La touffeur accablante avait fait tomber les vestes des hommes qui restaient maintenant détrempés en bras de chemise. Seuls les domestiques, insensibles à la chaleur comme au froid, bien plus distingués maintenant que nous qui étions graisseux, suintants, exhalant l’alcool, restaient en queue de pie et coiffés. Alors que le schnaps me montait au front en une bouffée amicale, je me sentais comme au creux du l’univers, et le tout ressemblait à un paquebot prêt à sombrer, comme l’épicentre du monde et pourtant son dehors, comme si la nuit sortait du temps des hommes pour être nôtre enfin un instant infirme. L’humidité étouffante écrasait nos corps maintenant rassasiés, nous clouait au plancher, rendait gourds les mouvements monstrueux des danseurs, mais les musiciens jouaient toujours à fond de train et avec une agilité inhumaine. Je combattais un moment une envie pressante, avant d’y céder, de me lever tout gauchis par l’ébriété, et de me rendre aux chiottes en laissant ma partenaire à table. Toute la salle tanguait dans un roulis éthylique.

Au retour, et alors que je me dirigeais vers elle – elle me servit de phare dans les humeurs cuitardes qui m’assaillaient, son dos raide et mat se découpant parmi les convives que l’alcool tordait avec laideur – un domestique m’arrêta. C’était un arabe à moustache bien taillée et à fez rouge, et un instant je m’étonnais qu’il ne tint pas une mandoline décorée d’arabesques entre ses doigts secs aux ongles récurés. Je le connaissais bien, quoiqu’on n’échangeât jamais plus d’un mot. Il servait ici depuis plusieurs années maintenant. Il s’accrocha au coude de ma veste en en tirant le tissu avec un air de supplique. Le tonnerre bramait comme un animal agonisant au-dessus de nos tête et le bateau-palais semblait à deux doigts de se retourner en un crac. Le tout avait un air de drame à l’antique qui, si il ne me déplaisait pas, aurait fait fuir les badauds. L’arabe s’approcha de mon oreille, et chuchota au creux de celle-ci, dans un allemand parfait « Aufgehobenwerden überlebt Sidi, c’est ce soir, l’Aufgehobenwerden überlebt, pour vous Sidi », puis il s’écarta, et retourna veiller à la désaltération compulsive des convives qui commençaient à dégobiller partout.

De retour à ma table, et quoiqu’un peu interloqué, je décidais de ne pas m’arrêter sur ses excentriques paroles de métèque. Le vieux avait du boire un verre en douce et se sentir berbère de nouveau, voilà tout. Ma cavalière poireautait, visiblement lasse des mes amis qui, bourrés comme des coings, pelotaient sans vergogne la jeune femme qu’ils avaient trouvés on ne savait où, et dont un téton impudique s’échappait maintenant de la robe décolletée. En me rasseyant je saisissais délicatement sa main, elle accepta ma caresse en recroquevillant ses doigts contre les miens avec une affection non-feinte et un soulagement très vrai. Un trait de feu me déchira les entrailles. Cette femme que je n’avais pas vue depuis tant d’années, combien j’en étais amoureux, combien je n’avais cessé de l’aimer : enfin mienne ! Alors qu’une vive émotion enserrait mon cœur, ma pogne s’aventura sur la peau nue de sa cuisse, et je me risquais à la regarder dans les yeux : j’y trouvais une sérénité un peu lasse. Je devinais à cette expression vaguement dépressive que toujours, quoique sensible à mon attention, elle espérait quelqu’un.

Un moment que notre étuve ibérique semblait proche de l’explosion, mes amis en eurent assez d’écouter les dégueulis, ne riaient plus des glissades dans la gerbe, et aimablement nous proposèrent de nous joindre à leur orgie dans une des piaule du Palaccio. J’étais très partant pour une orgie. Le non de ma cavalière me poussa à faire bonne figure et à refuser de me joindre à leur débauche dans un simulacre de dignité. Peu importait au fond : sa main toujours était fermement dans la mienne, et je sentais à son pouls que petit à petit, elle admettait mon évidence et celle de nos vieux sentiments enfouis, communs et réciproques.

Alors que les invités entamaient de décamper les uns après les autres, et le défilé des berlines de sembler infini aux portes du Palais, je lui offris mon bras en insistant pour que nous prenions une chambre. Elle céda à mes avances et, lentement, comme en prélude à une oblation, ma clope pour tout thuriféraire, on entreprit l’ascension des volées interminables de marches qui menaient au second étage. Enfin on aboutit à un long couloir dont la moquette rouge feutrait le pas, et qui courait sur une centaine de mètre au moins. À intervalles réguliers, à droite et à gauche, il y avait des portes d’un chêne vieux et poli, toutes identiques, et entre chacune une commode, et sur chaque commode un vase de porcelaine à la chinoise, et dans chaque vase de porcelaine à la chinoise un chrysanthème. On trouva la porte qui nous convenait là bas, et je remarquais comme son port se faisait accablé, comme son dos se voûtait, comme entre ses paupières le brasier n’était plus qu’étincelle. On croisa un couple, l’homme avait une cigarette au bec et un regard mouillé de cocker assouvi, la femme avait une robe rouge et nue aux épaules et un collier d’or avec un jaspe au centre et un sourire de cadavre.

On entra dans la chambre. Je bandais à peine tant mon désir de l’aimer était grand. Alors que de mes yeux je recouvrais son visage, et que mes mains l’enlaçaient, la porte s’ouvrit dans un grand fracas qui brisa le vase de porcelaine le plus proche. Un homme se tenait là, haletant, suant, défait mais vengeur. Il était châtain, massif, le poil de traviole, et il dévorait ma vieille amie d’un œil que l’ardeur rendait tout exalté. Le voyant, elle s’aviva, déposa un presque-baiser sur ma joue, puis le saisit avec une vigueur machinique pour le balancer sur le plumard. Ils entamèrent de forniquer devant moi, et je demeurais un instant pour regarder, inexistant.

Enfin je sortis sans bruit, et fermais la porte en prenant garde à ce qu’elle ne claque pas. Un rire contenu s’échappa alors de ma gueule grande ouverte, me traversa le corps tout entier en un éclat souverain, continua un moment en secouant mes viscères pathétiques, avant de se tarir dans les larmes qui perlaient au coin de mes yeux aveuglés. Le vieil arabe l’avait prédit, le bon salaud, à deux doigts j’avais été, à deux doigts ! Étouffant un nouveau fou rire qui menaçait, je me refagottais, lissais ma cravate et redressais mon mouchoir dans sa pochette, puis me dirigeais vers l’orgie.

Comme il avait eu tort !

[Roman] A l’Ombre des charniers tranquilles, chapitre 2-2.

[Roman] A l’Ombre des charniers tranquilles, chapitre 2-2.

De mémoire juvénile – mémoire gamine, mémoire de bête, sensations obscure et conscience éteinte, dissolue dans le monde comme l’eau est dans l’eau – Juliette n’avait jamais encore ressenti telle insatisfaction débilitante. C’était comme si l’épaisseur de la réalité et des jours et des jours passants avait contaminée sa décharge, unique intervalle d’évasion à soumettre, terre encore inviolée par la fadeur du temps. La meurtrissure de l’ennui gagna son front chaud, et elle demeura étendue. Son corps et ses yeux s’écarquillèrent en un long soupir, et l’instant s’étira en secondes tuméfiées et pataudes. Tout s’allongea dans son repos, le temps, l’espace, et l’infinité d’accomplissements qu’elle restait à être avant d’y passer. Pourtant ça n’aurait pas du être bien neuf. Elle avait déjà été insatisfaite, d’une frustration qu’agaçait d’autant plus l’insistance frénétique de son désir, et ce même dans ses branlettes les plus furieuses. Mais ce jour là, écrabouillée sur sa parure, les motifs maculés ça et là par la souillure saumâtre épanchée par son corps, magma obscène de sueur et de foutre, ce fut différent. Ce n’était pas ça le problème, ce n’était pas de ne pas y arriver. C’était d’y parvenir de la sorte. Jouir sans peine aucune bâillonna son murmure, enraya sa décharge, étouffa son sursis. Sa déchirure s’affaissa sur elle-même, dans le grognement caverneux du trop plein de sa propre chair, qu’elle n’avait pu s’ôter dans un instant sincère.

Avec les hommes c’était différent. Elle était à chaque fois restée sur sa faim, dépitée en leur phallique compagnie. Ils étaient rarement alertes quand il s’agissait de comprendre la mécanique complexe qui régissait sa voluptueuse félicité, peu intéressés au fond par celle-là : eux voulaient emplir, user, saillir à la manière des bêtes, devenir comme l’eau est dans l’eau. Et c’était tout. Mais au moins avaient-ils de quoi la combler, a minima matériellement, de ces pulsations émouvantes dont ils pouvaient gorger sa béance. Et c’était pas si mal. Mieux enfin que ce qui venait de lui tomber sur le coin de la gueule.

Juliette n’avait eu que deux amants, et toujours un plaisir étroit avec eux. Elle aurait pu, comme beaucoup, se représenter le premier comme seul et unique, comme irremplaçable. Mais déjà les maigres lambeaux de sa singularité s’escamotaient de son souvenir par gros morceaux, effigie d’un temps passé qui, petit à petit, s’effritait dans le vent. Heureusement, la mémoire collective en série qui lui parcourait les pognes H24, fins entrelacs d’un code tout veineux, lui permettait parfois de se rafraîchir l’autobiographie. Elle ne le regrettait ni lui ni elle avec lui, elle n’avait rien perdu ni rien gagné d’ailleurs, rien pris ni donné, en tout et pour tout seulement l’illusion d’un échange, dans lequel elle était restée marron, insatisfaite et pourtant pas vorace pour un sou. Ils s’étaient entre-dévorés par accident, dans la précarité des amours qu’inflige l’adolescence, lui plus assuré peut-être dans la morsure qu’il infligeait à sa mémoire. Ils en ressortaient égaux, la satisfaction en moins côté Juliette. La seule chose qu’il leur subsisterait était ce poinçon sec et collant, stigmate du souvenir qu’à jamais chacun posséderait l’un sur l’autre. Lui, il en tirerait une gloriole périmée. Quant à elle, elle l’enverrait bouler dans l’abîme des instants défunts de nos corps oubliés.

Il ne lui avait pas fait de mal, pourtant. C’était un garçon plus vieux qu’elle de quelques années. Il arborait ostensiblement une crête de gel qu’il laissait traîner au vent sans crainte, sorte de mitre de plastoc capillaire insensible à la bourrasque. Il aimait les bijoux. Une chaîne en or lui ceignait le cou en permanence, pendouillait sur son poitrail vif dans l’eau chloré du petit bain – celui avec les toboggans –. Arrimée à son poignet droit, une gourmette en inoxydable étincelait, avec son prénom dessus, au cas où. Un diamant en toc perçait son oreille gauche. Elle l’avait rencontré au camping du Vieux Cèdre, auquel ils s’étaient rendus en famille chaque été jusque tard dans son adolescence. Et chaque été jusque tard dans son adolescence – seize ans exactement – ç’avait été la même chanson: farcir à toute force et jusqu’à ras le coffre débordant de la bagnole, pas trop tard pour pas se coltiner les embouteillages, mais putain Claire t’es toujours à la bourre, l’autoroute du Soleil, les bouchons et les klaxons et les jurons en mainiot de Papa qui, à proportion du temps qui passait, raturait son histoire par la mutilation linguistique de sa bambine éducation, avec l’air convaincu d’un garde-chasse de hobereau provincial. Le soir enfin, on atteignait le portail écaillé du camping, dont les croûtes pastel se mêlaient à une rouille mandarine dans une bouillie chromatique des plus charmante. De chaque côté du chemin de gravillons, les premières plate-bandes d’écorces laissaient progressivement place à un gazon bruni par le soleil au milieu duquel se dressaient à intervalles réguliers tentes multicolores et pins maritimes. Au fur et à mesure qu’on avançait vers le centre névralgique du Vieux Cèdre – l’espace aquatique toboggans-thalasso-jacuzzis – l’habitat mutait. Les canadiennes devenaient des dômes à longs arceaux, puis les camping-cars proliféraient, avant de laisser la place à des champs resserrés de mobile-homes, que séparaient très orthogonalement des haies de laurier palme. C’est dans ces boîtes préfabriquées que la famille passait deux pleines semaines suspendues hors du temps chaque été avant l’Assomption. A l’arrivée, on se dépêchait de récupérer la clé, et Jean infatué refusait d’être escorté par les saisonniers aux joues roses pour s’installer. Après tout, ils étaient habitués. La voiture ensuite filait vers la location en respectant la limitation de vitesse. L’impatience à son comble, Juliette avait pourtant l’impression que Papa roulait à toute berzingue, pressé lui aussi de bailler un grand coup en s’étirant de toute sa longueur rebondie.

L’arrivée au mobile-home poursuivait la choré. Il fallait vite fait s’installer, laisser Claire remplir les placards en contreplaqué effet chêne ancien avec les condiments qu’on avait trimbalé depuis Angers, pour pouvoir aller grailler dare-dare. Les exhortations de Jean, panachage d’une vulgarité agacée par la route et joyeuse d’être parvenue, motivaient ses troupes depuis le coffre qu’il déchargeait en suintant à grosses gouttes. Cela contraignait toujours Juliette à avorter son exploration méticuleuse des douze mètres carrés qui embaumaient une nouveauté frelatée d’hôtellerie. Cela abrégeait la planification relative aux commodités et à la chambrette qu’elle partagerait avec sa sœur, ce dont elle s’assurait de l’air tout à la fois terriblement digne et imbécilement niais des petites filles qui se voudraient déjà mères.

Un tour de clé rapide, et puis on se mettait en route vers le centre du complexe, tranquillement enfin. Chaque soir d’arrivée ils se faisaient famille le temps d’un chemin. Jean était radieux. Claire allongeait le pas, qu’elle avait ordinairement court et pressé, d’une façon chaloupée qui lui donnait une allure un peu gauche. Juliette et sa sœur contenaient leur curiosité toute excitée pour ne pas ébrécher le moment en foutant le père en rogne. C’était une étrange communion, et le monde un instant semblait graviter autour d’eux seuls en coulant. Le gravier crissait sous leurs pas, et parfois une branche se fracturait dans un craquement si sonore qu’il aurait pu déranger l’univers. Sous les stridulations des insectes de Provence, l’étendue infinie du crépuscule frémissait. L’odeur des résineux infiltrait leurs narines avec lourdeur, et semblait s’agglutiner contre leur palais en un cataplasme de caoutchouc. Ils marchaient en silence – même Jean se taisait –. Pour un peu, ils auraient souhaité disparaître, et ne pas subir les percées dans leur tranquillité infligée par leurs nouveaux voisins très temporaires qui, le long du chemin, les saluaient dans un éclat charitable de bonne humeur affectée. C’étaient autant de trous de balle qui poinçonnaient dans le repli de leur quiétude à peine conquise de fins orifices dans lesquels s’infiltrait à toute force une violente réalité fumet chipo et litron de pastaga.

Enfin, après avoir dépassé l’espace aquatique toboggans-thalasso-jacuzzi, ils arrivaient au resto du complexe dont l’activité se limitait principalement à enchaîner les pizzas trop peu cuites, le Neptuna. Là, ils jouaient aux habitués : Jean commandait deux Regina, une Campioné, una Orientale, le tout en roulant les « r » per favor, et en tenant la jambe au serveur, avec lequel il commentait ensuite les départs et arrivées d’autres habitués, prenait des nouvelles de Mme Machin la directrice, embranchait sur la végétation du coin, les feux de forêts, déboîtait sur les lopins disponibles, l’ambition usée de construire une baraque de ses mains nues pour vivre là, dérapait sur les jupes trop courtes des filles avec un œil espiègle destiné au serveur, s’attrapait les gros yeux de Claire, finissait en queue de poisson sur la splendeur du chant des cigales. Claire elle, était plus apaisée dans son silence. La soirée s’achevait tôt, tout le monde était claqué, on lisait un magazine, on s’endormait le ventre plein. La réalité, fumet chipo et litron de pastaga, Jean n’y céderait que le lendemain, mais les filles alors se seraient déjà enfuie pour jouir de leur liberté estivale.

Chaque été Juliette et sa sœur se faisaient de nouveaux potes, ou étaient assez veinardes pour retomber sur ceux de l’année passée. Dans ce cas, il fallait endurer les brèves heures de flottement qui s’installaient inévitablement, le temps que l’intimité s’échappe de nouveau des carcans de la pudeur, et que les adolescents puissent s’aimer simplement comme s’ils s’étaient abandonnés la veille. Il fallait rouvrir le déchirement de leur séparation de l’année précédente – largement plâtré en quelques semaines – et laisser s’épancher des sentiments pourris, avec la tendresse des enfants qui, dans leur sincérité, imitent bien les adultes. L’écart d’âge faisait que Juliette souvent était envoyée bouler lorsqu’elle souhaitait s’amuser, le soir, avec la frangine et sa bande estivale. Jean, conservateur pour ce qui était de sa sérénité à l’apéro et partisan de l’ataraxie dans la biture, contraignait alors la grande à se coltiner la gamine. Le tapage de l’aînée, longs râles de fulmination touchant principalement à l’agonie imposée à sa jeunesse pourtant déjà si consumée, se muait vite en justifications mi-confuses mi-agacées auprès de ses camarades, qui faisaient l’effort d’oublier rapido, compatissants, l’immixtion d’autorité parentale qu’incarnait la mioche.

Là, sa sœur donnée en spectacle dans la maladresse qu’infligent les exubérances hormonales de l’ingratitude, Juliette avait pu observer la violence des émois premiers, impudiques et vitaux, qui la parcouraient. Elle avait interrogé les déambulations des couples loin du groupe, ce subterfuge tout à la fois balourd et hardi et mal camouflé qui leur permettait de se bécoter à l’abri. Elle avait vu, honteuse et rougissante alors, les langues qui se cherchent et les yeux qui se baladent, précautionneuse disposition pour les premières mains fourrées ça, et là, et ici aussi. Une fois, elle était tombée viscéralement amoureuse d’un grand, et avait pleuré toutes les larmes de son petit corps de fillette lors du départ du garçon, auquel son aînée avait roulé des gadins dignes d’un jour d’armistice quelques heures avant. On se représente mal l’autorité souveraine que peuvent avoir les amours enfantins, et la fragilité de ce qu’ils heurtent résonne très sérieusement dans le martèlement creux des larmes assassines qui écorchent les joues des gamines inconsolables.

Puis sa sœur devint trop vieille, perdit de l’intérêt pour le camping, et refusa finalement d’y poser ses miches. Elle y préféra la compagnie de ses amis angevins, la maison avec piscine de l’un à Saint-Brévin dans laquelle ils se fourraient les week-ends de beau temps, la soûlerie tranquille sans la vigilance hypocrite dont Jean la bassinait, les amoncellement de cadavres de Kro devant lesquels ils tapaient la pose en photo, autant par provocation que pour montrer toute l’étendue de la subversion dispomaniaque dont ils étaient capables. Entre les cartons déchirés, les capsules recourbées et la cendre des mégots, dans l’espace annexé par leur jeu éthylique, c’était le peu de liberté qu’ils oseraient jamais conquérir qu’alors ils saisissaient déjà. Et déjà, dans l’étalage des clichés qu’ils afficheraient sur Facebook, se constituait au fond de leur cœur ce qu’ils garderaient comme leur espace chéri de toute-puissance, celui de l’accaparement mutin d’une évasion lisse et inoffensive, rythmée seulement par quelques rejets émétiques dont ils garderaient un souvenir drôle.

[ROMAN] A l’Ombre des charniers tranquilles, 2-1.

[ROMAN] A l’Ombre des charniers tranquilles, 2-1.

II- 1.

Depuis son emménagement en Juin, les jours s’étaient succédés dans la canicule, sans obstacles concrets. Un coup d’œil hautain aurait pu les disséquer en lents moments égrenés sur l’oracle d’une vie qui, vue de l’infinie hauteur des domaines de l’abstraction, n’aurait paru que vanité. Il y avait un réveil sans heure fixe et jamais assez tôt, la lippe en biais et le tif pétard, l’œil pesant et les jambes gourdes. Juliette se traînait ainsi jusqu’au bloc en agglo blanc et poignée inox du coin kitchenette, minimaliste et très pragmatique avait dit la dame de l’agence. Il consistait en un damier d’un mètre sur un de dalles en polychlorure de vinyle rouges et blanches, posées sur la moquette qui envahissait le restant de la surface étriquée de la studette. Un lavabo inox tout récent brillait à côté d’une plaque chauffante marronnasse et graisseuse. Jean la lui avait refilée, elle dormait à la cave, elle prenait de la place. En dessous se logeait, dans l’espace ad hoc, un réfrigérateur compact dans lequel elle entreposait presque toute sa bouffe, y compris les céréales et le café. Chaque matin Juliette chopait tout ça, corn-flakes, fruit, lait, moulu cent pour cent arabica, et se trouvait un vlog captivant à mater, qui lui apprenait entre deux craquètement d’une mastication assourdissante à être femme contemporaine d’élite. Une bouilloire électrique tremblait près de la plaque chauffante tout en laissant échapper une fine vapeur avant de s’arrêter dans un claquement sonore. Elle n’avait même pas à se lever de sa chaise pour la saisir et remplir la cafetière à piston, ce qu’elle considérait comme une authentique qualité que l’agence avait manifestement oublié de mentionner. Puis d’indiscrets sirotements de son café douceâtre venaient accroître la cacophonie de son confinement crânien, lui empêchant souvent d’entendre ce que disait la meuf volubile à l’écran. Elle revenait régulièrement quelques secondes en arrière pour compenser ça, et alors la durée du dispositif matinal s’en voyait doublée. Jusqu’à la brosse à dent, l’ensemble lui laissait contre la glotte un arrière-goût nauséeux de café improprement préparé.

C’était ça prendre le temps de vivre, pensait-elle, mais elle n’avait pas vraiment mieux à faire de toutes façons. Dehors, le soleil à son zénith cuisait déjà le béton, tout dépouillé de mystère dans la feu corrosif du monarque céleste. Les vacances avaient viré à coups de promesses d’air marin et d’ombre provençale une partie de l’amère classe des préposés au labeur. Ne restaient dans les rues, à chercher une oasis de fraîcheur sous quelque frondaison, qu’étudiants assommés par le cagnât et qu’occupaient des papiers en retard, salariés délaissés par des patrons dolcevitant sur la Riviera, clodos dans l’état quasi-essentiel du manque. Elle n’avait pas vraiment mieux à faire enfin, lorsque son appétit audiovisuel diminuait, que d’embrayer aussitôt sur les réseaux, Insta, le faste de l’existence unique des uns des autres, la sienne enfin, photos des étendues couvertes de tôles et de cheminées si parigottes et qu’elle foutait en ligne parfois, des clichés d’elle aussi, mi-sourire et contour lascif d’un décolleté à peine soupçonnable, placardées en story, et qui constituaient effectivement l’ensemble des événements de son jour compulsés en quelques images. Elle aimait regarder s’afficher les notifications une à une sur son écran, autant de pulsations qui s’additionnaient sous ses portraits et lui procuraient son quota d’affection journalier. Parfois, par jeu, elle se contraignait à ne pas regarder d’emblée son téléphone, à laisser se perdre un peu de temps, dans un silence de vibrations, pour que le sentiment qui lui réchauffait le cœur soit une petite déflagration au moment où elle daignerait enfin constater qui l’avait admirée aujourd’hui, dans le concupiscent murmure d’un like.

C’était ça, son activité. Les journées rythmées par son téléphone, la batterie qui flanche, se contorsionner pour pouvoir continuer à naviguer. De cet entre-deux existentiel qu’est le corps avachi et auquel la condamnait la canicule, elle ne se plaignait pas pour autant. Elle avait acquis son indépendance, une relative autonomie, et l’ensemble des taches qu’elle nécessitait venaient rythmer son apathie journalière. Tout semblait encore neuf, embaumait de l’odeur des découvertes d’un nouvel âge, même quand il s’agissait seulement d’aller au lavomatic et d’y poireauter deux heures. C’était cette naïveté franche, couplée à l’étendue que pouvait recouvrir le divertissement, qui la sauvaient de la constatation de l’ennui et de la vacuité de sa routine. Quand la chaleur de l’après-midi pulsait sous son toit, elle s’allongeait, simplement, et tentait de somnoler pour évacuer le temps qui restait à vivre dans la fournaise. Saisissant contraste entre la photo en story Insta, et la Juliette cuisant dans son étuve : étalée sur la parure de lit rose ornée d’ostentatoires I love you blancs disséminés sur toute la surface, elle laissait sa tête dodeliner, bavait parfois en somnolant, et de son corps pouvaient alors s’échapper d’hargneux ronflements et des pets rondelets.

Ce jour là était donc un jour comme un autre et Juliette s’occupait comme à son habitude, quoique ce ne fut pas si habituel pour une jeune fille de dix-huit ans comme elle de ne rien faire de la sorte. Elle ne parvenait pas à trouver le sommeil, et luttait contre la sourde envie de se mouvoir qui la tiraillait. Tout mouvement aurait rendue la vie plus cuisante, plus accablante encore. La seule activité, rachitique, que son corps affectait consistait à vider les bouteilles qui traînaient au pied du lit. Elle les torchait presque d’une traite et alors les balançait par jeu à l’autre bout du onze mètres carrés, dans le boucan des bonds de la boursouflure de plastique évidée. Elle devait à chaque fois se lever une demi-heure après pour pisser en urgence dans les chiottes qui occupaient le bout de la pièce. A chaque fois, elle attendait le dernier moment. Elle avait la flemme. Plusieurs heures s’écoulèrent ainsi, rythmées uniquement par son propre remplissage puis épanchement dans la cuvette, dont, réflexe écolo qui sauvera à n’en point douter la planète un jour ou l’autre, elle ne tirait pas la chasse. Elle s’acquittait au fond, dans cette antienne charnelle, d’un essentiel à la vie humaine, d’un commun des mortels, d’un de tout temps les hommes. L’en-soi qui transcendait l’espace et le temps, la race, la culture, l’histoire même. Quoi de plus bassement terrestre que de se farcir toujours et de se vidanger en corps et en corps, jusqu’à l’écœurement d’absurde, et l’épuisement de nos vaisseaux percés ? Un mystique rhénan un peu démodé disait « Tu dois rester aussi vide que si tu n’étais pas encore », évangile de notre catagenèse ordonnée et à laquelle l’évolution n’a jamais daigner chercher secours idoine. La décharge, l’ordure, et Juliette entre deux, et elle touchait à l’instinct du monde.

Quand elle s’emmerdait trop, et ne parvenait pas non plus à somnoler, Juliette s’occupait comme elle pouvait. Alors que la monotonie du vide commençait à vigoureusement l’endolorir, elle décida d’y remédier de la sorte un jour de plus. La méthode, tout à fait éprouvée, lui redonnait en général un intérêt à être. Allongée sur son lit une place, cuite à l’étouffée, elle avait déjà écarté ses jambes en compas, ce qui lui permettait d’occuper le plus de place possible, et évitait à sa propre peau de rentrer en contact avec elle-même. Dans les affres de la chaleur, il n’est rien de plus détestable que de se sentir. Son débardeur délavé puait, et était relevé au niveau du nombril à force de roulements et déroulements sur les draps. Cela complétait la culotte à l’élastique un peu usé et couleur ciel délavé, qui nonchalamment laissait dépasser le début de sa raie. Allongée sur le ventre de la sorte, Juliette se cambra presque imperceptiblement. Le tissu de sa culotte se tendit et laissa deviner la fraîcheur de son cul, peu ferme et charnu, encore jeune et bien rond. Les quelques flétrissures de l’âge qui avaient essaimé pendant les deux dernières années en marques abîmées de cellulite ne pouvaient gâcher l’attrait de cette laiteuse croupe, allure de pâle pêche qu’à peine aurait effleuré le soleil.

Deux de ses doigts entamèrent de caresser doucement le haut de sa vulve en mouvements concentriques resserrés, mais cela ne fut guère efficace. Trouvant son désir à jeun, Juliette jugea qu’elle devait avoir besoin d’une motivation extérieure. Elle piocha son téléphone, recroquevillé entre deux plis de son drap, et ouvrit Instagram. Devant elle se matérialisèrent désirs parachevés et vagissements informes de tout ces gens qu’elles connaissaient de l’entre-deux numérique, et qui excitaient infiniment son organe du besoin existentiel : elle aussi devait voyager et se trouver mince et musclée et manger dans de grands restaurants et boire des coupes de Ruinart 2008 avant des sets d’électro entourée de ses meilleures amies tatouées et maquillées avec goût. Mais son organe du besoin était présentement plutôt orienté vers le cul du bellâtre amateur de fitness dont elle suivait avec une avidité lubrique le profil, et qui la régalait en photos de lui, souvent désapé et musculeux. Son œil vif et profond, son masséter bien droit, et ses paluches vigoureuses n’étaient pas pour rien non plus dans le processus d’humidification du sexe chaud de Juliette. Alors que d’un doigt elle sélectionnait les photos – qu’elle connaissait déjà bien pour leur potentiel suggestif – son autre main s’activa dans sa région pelvienne. S’étaient de vraies caresses à présent qui excitaient de plus en plus intensément le rose bouton de sa jouissance. Le redoublement de ses passages sur son clitoris et la pression plus forte qu’elle y appliquait entraînèrent ses fesses dans un mouvement agréablement mécanique, et elle se perdit dans le sourd murmure de son corps comme informe, décharnée d’elle-même et pourtant contractée à sa chair, évaporée dans les palpitations chaotiques de sa chatte détrempée. Ses lèvres se contractèrent et elle haleta, alors que la chaleur qui l’emplissait excédait celle de la pièce. Des gouttes de sueur scintillaient déjà à la racine de ses cheveux bruns et ébouriffés, et commencèrent à sillonner doucement son front large. D’un mouvement sec, elle abaissa l’entrave de tissu qui ceignait encore ses hanches, et lentement, en délaissant son téléphone et passant sa main libre sous elle, fit glisser un premier doigt dans la fente avec un couinement timide. Il ne rencontra guère de résistance : l’humidité dans la béance était telle qu’elle pu aisément y ajouter son index et accéléra les va-et-vient, tandis que des soubresauts réguliers agitaient sa carcasse tendue. Un mince filet de bave s’échappa par mégarde de sa bouche entrouverte, et coula sur le rebord de sa lèvre inférieure, mais elle l’aspira aussitôt. Le téléphone reposait devant elle, figé sur l’image de l’athlétique fuckboy. Fermant les yeux face à lui, elle sentit son œil langoureux et attentif la posséder toute entière dans le creux de sa pupille, ses mains larges qui la saisissaient avec vigueur par les hanches, un sexe durcit qui la pénétrait.

Malgré la valeur indiscutable du fantasme, l’insuffisance de sa puissance imaginative se fit rapidement sentir. Quoiqu’un peu contrite par cette incapacité dont elle n’était pas coutumière, elle ouvrit son navigateur et après quelques recherches, lança une vidéo de porno lesbien. Juliette n’avait jamais eu d’attirance franche pour les femmes. Mais la pornographie hétérosexuelle ne lui plaisait guère. Tout y semblait outrancier, y semblait trop : violent, brutal, sale, pire même ; les mecs étaient assez laids. Ça rendait son investissement dans le film impossible, elle ne voulait surtout pas se trouver à la place de la créature transpercée par l’énormité anatomique qu’on avait le culot encore d’appeler phallus. Les rares fois où il fallait pallier à ce manquement libidineux, elle préférait donc regarder des filles. Sur l’écran, deux jeunes femmes se pelotaient avec passion, l’une brune, l’autre rousse, se touchaient, s’embrassaient, se palpaient, puis se mirent tête bêche et s’administrèrent respectivement et avec ténacité le sacrement du cunnilingus. Juliette ne sentit plus le manque rapidement et, comblée de ses phalanges, se sentit entièrement prête à accueillir en elle quelque langue pour la gougnotter. Dégoulinants, ses doigts se concentrèrent sur le clitoris très sensible et, à force d’imprimer un mouvement régulier à l’excès sur l’organe, elle parvint au pinacle de son après-midi, et déchargea en gémissant comme une bête sur son pieux. Cela se fit d’un coup sec, et ne dura guère : elle trembla un grand coup dans un spasme qui l’ébranla, contraignit ses doigts à rejoindre le fourreau et à l’écarteler, pendant que l’ensemble de son bassin se contractait sous l’effet du plaisir, et se fondit dans le drap. Sa poitrine se pointa vers le ciel, tendue comme une corde bandée. Son étreinte avec le monde se délia, et l’infinité du vide soudain, pour un instant épars, frôla la pointe de son cheveu. Elle accéléra sa masturbation pendant une pleine minute avec une rage lubrique pour entretenir son orgasme. Puis, dans un halètement confus, le clito endolori, Juliette laissa tout son corps retomber et se logea au cœur de l’oubli, pour un souffle seulement. Son genou se nicha par mégarde dans la flaque de cyprine qui maintenant ajoutait une note de gaieté à la chambre triste, marécage odorifère au milieu de la literie. Encore tremblante et agitée de soubresauts involontaires, elle le sentit revenir, malgré la satisfaction qui aurait du le soumettre, malgré les tressaillements qui encore agitaient le gras des fesses de Juliette, malgré le vertige qui un moment s’était emparé de son œil et du monde et jusqu’au soleil lui-même. Il n’était pas seul, avec lui se pointa la culpabilité essentielle de la décharge qui souvent habite le cœur des jouisseurs inexpérimentés. Mais il domina tout, éborgna la satisfaction, rendit le bellâtre insipide et les gouines vulgairement charnelles, et même son corps lui paru l’infect support d’une existence morne, couleur nuages du dimanche après-midi. C’était l’ennui.

[Roman] A l’Ombre des charniers tranquilles, 1-3

[Roman] A l’Ombre des charniers tranquilles, 1-3

Juliette se fichait bien de ses vieux au fond. Elle ignorait le sous-bassement hagiographique qui toussotait sa poussière avant chacun de leurs pas, et se révélait en grandes quintes d’une colère inarticulée, itérative et aigre. Surtout chez Jean. Elle négligeait cette version ante-parentale qui les hantait comme un glitch étouffé dans leur routine, un goût de déjà-vu incrusté jusque dans les rainures du parquet et les merdasses dessous les ongles, un relent nostalgique dans chaque parfum nouveau. Cette vieille vie avait été enterrée par des coups de balais successifs tout en pénibles braillements de fillettes affamées qui, dans l’adagio ronchopathique d’un daron endormi, réveillaient Claire pour nourrir une progéniture à digestion expéditive. Dame, ça change la vie les mômes, et les cascades de merde dont ils savent moucheter la gueule de parents câlins, et les jolis petons mignons, et les premiers pas, la primaire, 6èmeB, un baiser, la clope, le bac.

C’était comme ça, dans l’ignorance dans laquelle ici repose souvent l’enfance, que Juliette pouvait aimer ses parents. C’était cet amour filial qui n’est qu’une facilité, une anecdote, mais qui ne peut être que facilité pour qu’on puisse le reconnaître comme tel, et l’appeler amour. Il gisait là, au fond de sa tendresse pour la mère, recroquevillé au sein d’une amène inertie, en sourires compatissants dans les tempêtes paternelles, en agacements refoulés face aux joies bénignes dans l’ennui d’un quotidien. Pour le père, c’était une dévotion muette, du genre de celle qu’inspirerait une icône décatie dans ces vieilles familles qui baptisent par tradition sans foi : on l’aurait collée dans un coin en équilibre sur un prie-Dieu, puis les bouquins, les fringues, la poussière auraient recouvert le tout jusqu’à rogner petit à petit toutes les aspérités du levkas. Un cœur simple peut laisser ainsi mourir en amour, dans la sincérité et le dépouillement qu’est cette liberté particulière du s’en foutre au fond.

Par-delà ce sentiment il n’y avait eu pour Juliette que la stabilité, ce gros titre de la Une pluri-décennale de leur mise en commun. Certes, au dedans de la feuille de choux de leur durée individuelle devaient bien se trouver quelques articles un peu copieux, entre les gros titres des enfantements. Mais leur contenu était foncièrement rasoir : quelques reportages en cuisine, Le Management intelligent et la programmation neurolinguistique en ventre bouffi et abscons, de vieilles connaissances aux chiens écrasés et les jeux télé à la fin avec les mots croisés. Ils aimaient en regarder la solusse pour ne pas se prendre la tête. De la manière consacrée par la collectivité, ses géniteurs avaient couvert d’un voile pudique leur existence précédente, les ambitions mortes en secret peut-être, les déchirements intimes et affections bâtardes. Ils n’étaient plus que ce qu’ils étaient, n’en déplaise à ce fameux garçon de café à l’œil torve et bondissant en même temps. De ce qu’ils furent ne subsistaient que des bribes poncées par les ans, véritables cassettes audio dont la bande devient grésillante à force rembobinages. Ces vagues reliefs ne s’incarnaient communément que dans les débordements grivois du père, et un silence mezzavoce perdu dans de gros yeux réprobateurs, si caractéristique de la mère.

Juliette en était là, encore dans l’enfance de réponses sans questions à l’orée des existences génitrices. Elle n’avait assassiné personne ni père ni mère, malgré l’obsession œdipienne des plateau télé, que Papa zappait l’air agacé, fallait pas se prendre la tête. Elle évitait ainsi le statut inconvenant de parricide, doublé de celui peu envieux d’orpheline. Quel enfant le ferait après tout ? Qui voudrait bien leur donner une existence autonome à ceux là, les créer en tant que tels, les extirper de leur statut confortable de satellites d’hyper-individualités bien protégées, et puis alors merci, au revoir, risquer de les perdre ? Dans l’ignorance encore peut-on les perpétuer acquis tout en les fuyant, dans la bousculade générationnelle aux allures d’exode infini qu’on euphémise pour qu’elle ne heurte pas notre inconséquence : indépendance, autonomie, vie active. Fourvoiement misérable ou omission assassine, on préfère les laisser crever seuls nos vieux, comme eux ont laissé pourrir les leurs. On refuse de foutre les pieds dans l’ennuyeuse banalité de leur effondrement. Ils doivent rester à leur place, dans ce coup de vent entre la rame et le digicode, attends maman, le portable coincé entre l’épaule et la nuque, oui oui je te rappelle plus tard, oui tout va bien oui, je te laisse maman, bise. Et maman de raccrocher dans l’abîme d’un soupir un peu las et résigné, mais léger quand même, d’avoir entendu son bébé devenir. Et maman de replonger dans la fosse de ce living puant, dont le mobilier constituait à son insu le décorum au poil d’obsèques anonymes, et que Juliette maintenant affranchie abhorrait.

Il avait quelque chose de ces mastabas pharaoniques dans lesquels les monarques laissaient ensevelir un corps desséché avec ses marchandises pour qu’il puisse en user dans l’éternité. Les souverains parents de Juliette embarqueraient dans l’oubli de leur T4, selon cet ordre :

  1. les fauteuils en skaï vampirisés, élimés aux côtés, dont les coussins avaient pris la forme de deux culs adipeux ;

  2. la table basse en sureau, ensemble téléphone/abat-jour vieillot et qui schlinguait la décrépitude ;

  3. la large téloche qui régnait sur le domaine, écran quarante-huit pouces Samsung liquid crystal display, high dynamic range, dolby surround, bien commode pour regarder le journal régional ;

  4. le crucifix en bois offert aux bacheliers de Saint-Michel, dans lequel pourrirait ad vitam æternam une branche de rameau décrépit, vain reliquat d’une histoire abdiquée ;

  5. la carpette couverte d’arabesques pourpres déglinguée par feu Peluche – cabot de son état, dont le baptême célébrait la douceur de poil – qu’avait pissé un jour dessus puis avait entrepris d’en mordiller les coins jusqu’à les bousiller, enivré qu’il était par les fragrances de sa propre urine ;

  6. la curiosa de bois lasuré figurant un austère cistercien dont le scapulaire noir se soulevait au moyen d’un levier, laissant apparaître une verge dressée sous les robes, ce qui faisait marrer Jean à pleine gueule, entêté à la faire admirer lors des dîners quasi-mondains où Claire mettait les petits plats dans les grands ;

  7. la vanité de l’existence de Jean, posée là comme un flan démoulé répandu partout, qu’il refusait mordicus de contempler, et qu’il compensait par l’expression bouffonne d’une autorité patriarcale profondément décatie, à grands renforts de complaisants coups de gueule fronto-télévisuels ;

  8. la vie de Claire, visiblement démise en Jean du moment où elle l’avait possédé, les cheveux blancs qu’elle colorait avec ténacité, la table de repassage de ses dimanches aprèm’.

Juliette s’était défaite d’eux en l’état, embarrassés de ces quelques gadgets, bagatelles qu’on peut bien concéder à la décrépitude. Elle avait préféré les ignorer et les entretenir par la fuite. À s’attarder face à eux dans la maturité, elle n’aurait pu faire mine de s’en foutre au fond, de méconnaître ce qu’ils restaient. À les regarder en face, tout droit dans leur pupille usée, elle n’aurait discerné que les accidents dont les turpitudes du réel gâtent la simplicité humaine. Ça n’aurait pas anéanti l’ennui. Seulement, ça aurait ajouté la louche de culpabilité nécessaire au coup de grâce de son inconséquence. Mais Juliette avait entendu son bide se rétracter petit à petit, parasité par l’âge, prêt à dégobiller un hurlement sourd, n’avait rien identifié de symptôme autre qu’une velléité de demeurer seule et tranquille, et avait plié les gaules du salon familial. Elle avait facilement aimé ces étrangers ravagés par l’existence, et pu en esquiver et l’histoire et le meurtre.

[Roman] A l’Ombre des charniers tranquilles, 1-2

[Roman] A l’Ombre des charniers tranquilles, 1-2

La dernière et plus décisive conséquence de cette malheureuse scoliose devrait être lourde à porter pour Jean et pour sa postérité: il fut contraint de se poser, et d’en rester là. C’est que le gars Jean, s’il avait la margoulette d’un clergeon, se coltinait en plus la lubricité d’un novice tout frais du couvent de Sainte-Marie-des-Bois : son piston dansait la Gigouillette à chaque cul un peu spirituel qui s’approchait. La mère de Jean, rude campagnarde mais perspicace comme pas deux, avait vite compris et couvert les appétences à la sensualité de son grand garçon. Cela avait nécessité un coup de poignet ferme. Il fallait bien nettoyer les expérimentations cartographiques de Jean répandues sur les draps à force pognassages frénétiques, et dont les vastes tâches laiteuses toutes en nuances prédisposaient mathématiquement le jeune homme aux expertises planimétriques et orographiques.

Ces velléités charnelles, nées entre les bouettons et les couvertures de gros lin, Jean les conserva jusqu’à la scoliose qui lui tire-bouchonna l’échine sous la tôle de son toit angevin. Auparavant, élève plutôt habile, quoique la libido le disputât à l’étude, il parvenait à la coexistence pacifique, et pouvait satisfaire aussi bien à ses pulsions érotiques qu’aux impératifs d’une existence académique. L’équilibre précaire de son voluptueux ordinaire fut anéanti par l’irruption ouatée de Claire dans le quotidien du garçon. Ils appartenaient à la même promotion. Elle s’occupa de lui alors qu’il était alité, débarqua chaque jour après les cours, et s’arrangea finalement pour se glisser sous sa couette, soucieuse de réconforter aussi son désir laissé jusque là solitaire et mollasson. Claire avait saisi son occasion à vue comme elle saisissait un sexe bandé, et ne comptait pas le lâcher de sitôt. Elle était habitée d’une certaine finesse, du genre laissée en friches par les préoccupations de la vie commerciale, ce qui l’avait empêchée de devenir maligne. Et de discerner l’impasse dans laquelle elle se jetait toute entière dévouée à un amour naissant.

Elle était de cette race de filles brunes à la peau translucide, un peu grasses, que le cavalier zappe perpétuellement de raccompagner chez elles après la fête, aussi aguicheuses soient-elles. Elle avait jeté son dévolu sur Jean, dont la taille alors était magnifiée par la finesse, charmeur sans charme et beau sans aspérités. Il fallait dire que les résultats corrects de Jean l’avaient pourvu d’une âme végétative, comme c’est souvent le cas des élèves toujours moyens, qui n’ont jamais eu d’efforts à faire que le moindre, et n’en feront jamais plus. Il était presque comme l’eau dans l’eau, sans nuances que les plus simples sur un cercle chromatique. Les qualités intellectuelles évidentes qu’il aurait pu manifester les années passant restèrent à l’état de germes à peine féconds. Elles étaient tout juste assez bonnes à lui filer un ascendant temporaire dans les réédifications mondaines opérées par la société des ouailles de son BTS provincial tous les jeudis et vendredis soir au café La Marquise, 6 rue Cordelle. Là, dans la moiteur bouillonnante d’assemblées électriques, les postérieurs serrés en grappes sur les banquettes au capitonnage déchiré, Jean pouvait se rêver n+1 débordant de leadership. Alors il prenait la parole, et on l’écoutait. Mais sa voix si peu assurée dans l’ignorance s’éteignait à toute vitesse dès lors qu’un coreligionnaire se montrait un poil syntacticien, ou simplement plus adroit de la parlotte. Malgré le vide culturel qui l’habitait, Jean plaisait. Une puissance, une vigueur le hantait dans l’érotisme, ses mouvements chaloupés, la densité brute qui sourdait de son corps terreux et aiguisé le rendaient éminemment désirable. Dans cet environnement particulièrement viril, il avait eu la position de poisson prisé, de met fin.

Claire l’avait vu fréquemment repartir du rade avec un bras autour de l’omoplate d’une fille ou d’une autre, les doigts traînant allègrement dessous la ligne de sa clavicule. Une fois même il avait usé de l’ancestrale technique de l’ami bituré à vif et qu’il faut traîner chez lui, et ses bras avaient enserré deux corps fermes contre lui. Tout n’était pas resté pendant et lâche bien longtemps ce soir là. Elle avait jalousé les nanas qu’il ramenait dans sa piaule et que les voisins entendaient geindre dans le patio de l’immeuble pendant l’été, humble caisse de résonance dédiée à ses ébats animaux. Cela lui attirait les remontrances du couple de gardiens, modestes portugais qui s’entêtaient à le réprimander alors qu’il passait à dessein en coup de vent. Ils priaient tous les dimanches sans faute pour le salut de cette âme dépravée à Saint-Laud, et ne manquaient pas d’intercéder pour toute cette génération décadente à la sorte de confiteor par procuration dont ils accablaient l’abbé. C’est qu’ils voulaient sincèrement les sauver. La réaction à ces gémissements nocturnes suscitait de la part de son voisin de pallier, jeune homme pâle et tout en manières, ainsi que chez madame Laporte mariée Brumel du troisième, un sourcil complaisant et rieur. Le sida n’existait pas, tout était permis. La révolution n’avait pas eu lieu, et pourtant il était toujours bien interdit d’interdire.

Claire ne parlait que peu à Jean. Souvent, elle se contentait de le regarder de ses grands yeux verts, et cela lui suffisait. C’était comme si elle parvenait à investir du regard sa démarche toute en un flanc, ses maigres épaules, son dos noueux, à s’imprégner physiquement de l’infime déhanchement de son cul osseux, et cela lui suffisait. Lorsque qu’elle envahit sa petite chambre pour prendre soin de lui, elle lui permis de l’investir en retour, presque silencieusement, dans la douceur feutré de ce qui arrive sans crier gare et semble infiniment durable. Les voisins n’entendirent personne ce soir là malgré les fenêtres ouvertes. Claire se fondit sur Jean, enfin pu être peau dans sa peau, et cela lui suffit. Elle l’aima. Jean avait pour elle une tendresse. Rapidement, elle se transforma en quelque chose de très dur. C’était ce genre d’homme que l’habitude démangeait vivement, ou du moins qui croyait devoir être tel. Chaque soir qu’il passa alité, Claire se pointait, rangeait quelques affaires lessivées et qui laissaient traîner après son départ une odeur de lavande. Elle ne disait rien que quelques mots, se dénudait sans exhibition ni pudeur, puis se dressait sur lui, en silence, avant de le laisser s’épancher en un gargouillement sourd et purgatif entre ses larges reins. Pour la première fois, Jean ne faisait que dalle. Il se tenait là, droit, sans fureur, et jouissait comme si une tiède légèreté s’emparait par surprise de son âme un peu sèche. Il passèrent près de trois semaines ainsi, à baiser sans bruit comme dans un silence sur une partition. Ils ne se connaissaient que peu. Pourtant, dans l’infirmité de cette communauté de chair triomphante et sans victoire, cet amas de caresses exigeait un rien quasiment déjà éternité.

Puis tout s’enchaîna très vite. Cela ne dura pas, l’enchâssement dans cette chambre de bonne, éminente relique de leur ultime insouciance. Jean dut charbonner sec pour choper son diplôme au vol, et Claire, consciencieuse, l’aida maintenir son cap vers la prospérité. Ils continuaient à coucher ensemble le soir après avoir travaillé. Un jour de printemps, après l’étude, elle lui annonça la prévisible nouvelle : un lardon lui démangeait le bidon, gros de trois mois. Elle ne lui demanda rien, et Jean ne posa aucune question : c’était logique, évident, prévisible. L’esprit laborieux qui, au coin des serfouages, avait infusé par principe généalogique dans le petit mayennais se mis d’un seul coup en branle. Jean activa le pilote automatique, et, la conscience en retrait, loin dans le brouillard des angoisses et des questionnements, laissa guider, une nouvelle fois, sa main dans la jupe de Claire. Ils firent l’amour comme si de rien n’était. Le lendemain, Jean cherchait un petit boulot, le surlendemain eut son BTS, puis lundi en huit devenait intérimaire dans une boite de VRP pour shampooing à l’aloe vera, une révolution je vous le dis madame dans dix ans il y en a partout, titularisé l’année suivante avec un gosse à charge, Juliette plus tard pondue, la maison en banlieue, les fauteuils élimés dans lesquels le cul se visse à perpét’, et le paquet de Club Master qui jamais ne semblait désemplir. Jean se tassa, retrouva la chair généreuse qui avait fait son bambin succès, et eut rapidement l’air d’une baudruche gonflée au pâté Henaff.

Et depuis, il en était là.

[Roman] A l’ombre des charniers tranquilles, 1-1

[Roman] A l’ombre des charniers tranquilles, 1-1

Aplatie comme un hérisson crevé sur la chaussée, Juliette s’abreuvait de la canicule. Un ruisseau en devenir perlait comme par condensation dermique en une myriade de gouttelettes salées dans le creux de son dos. La piaule étouffante empestait l’inaction macabre des congés sans vacances, et suintait la contradiction tendue d’un corps vif maintenu de force dans un état d’alanguissement quasi-sépulcral. Ce n’était pas simple, pour la fraîcheur du sortir de l’enfance, de devoir oublier sa propre ferveur, et la sacralité de son engagement dans le monde. Ersatz de cet acte permanent d’être, Juliette se recroquevillait dans l’artificialité de passe-temps anodins, de plaisirs solitaires, de joies modiques. Ainsi elle s’endolorissait lentement dans l’enkystement qui la couvait, mais conservait malgré ça l’espoir tenace de réussir enfin à percer la gangue de l’ennui. Le glorieux contemporain lui foutait dans les pattes, de gré ou de force, car tout était en soldes toujours, une panoplie de divertissements plus envahissants les uns que les autres. Pour quelques semaines ils lui avaient fait remiser dans un placard cérébral, édifice tout en poussières agglomérées, la morosité qui lui tenaillait les cotes depuis les résultats de son baccalauréat.

Qu’on ne se méprenne pas, Juliette l’avait obtenu sans peine ce bac, c’était un examen facile. Mais il avait éventré d’un seul coup la solidité absolue qui soutenait ses vagissements jusqu’alors. La densité qui maintenait son existence en équilibre s’était évaporée sans un souffle et soudain le futur lui était tombé sur le coin de la gueule. En un silence, le possible avait écartelé toutes grandes des pognes aux doigts infinis pour l’accueillir, et Juliette avait reculé, saisie par un frisson glacial. Elle avait entrevue, encore gargarisée par l’amoncellement des marchandises de l’âge insouciant, celui paradoxal et vide de la responsabilité. Elle avait saisi, instant de lucidité inconsciente et stérile, la schizophrénie dans laquelle la vie d’adulte sans ménagement la jetait. Deux identités devraient se la partager, la dévorer pour toujours. Il y aurait d’un côté Juliette cyrénaïque, celle qui mettait en scène sa vie quotidienne, s’achetait des fringues et fumait des indus’ trois fois trop chères. Il y aurait de l’autre Juliette gagne-pain, il faut une situation, la bagnole, prépare-toi pour les marmots Juliette, et déjà ton ventre s’arrondit et la cellulite te colonise les jambons, prépare-toi ma Juliette comme c’est moche la société, à te vautrer dans les crèmes de jour, de nuit, amincissantes, peau bronzée, de matin, d’orange, et pourquoi pas au quatre heures en tartines.

Plus profond encore, à peine cicatrisé dans le fuligineux abîme de sa psyché, il y avait eu l’éclair aveuglant et fondateur de la facticité de cette responsabilité. Une image irradiait depuis dans la banque mnésique de Juliette, pulsait comme le sentiment, morne et profond, d’une atmosphère de salon familial tout en abattement compulsé. La pesanteur d’un dimanche entre chien et loup, le sentiment du creux de la vie qui tord les boyaux en voyant père et mère écrasés dans leur fauteuil face au poste de télévision, et l’idée tenace d’un beuglement d’inhumain dans ce qui se produisait. C’étaient deux ruminants bourrés d’inachèvement qui se tenaient attentifs, aux aguets face à l’écran à cristaux liquides qui les sollicitait soigneusement et avec lequel ils faisaient monde. Le père ventripotent beuglant alors qu’un politicien véreux se faisait dénoncer publiquement, exhortation de l’Assemblée à droiture et rigueur morale, tous des salauds, les prochaines élections qui changeront rien de toutes façons ce qu’il faudrait c’est une bonne guerre, puis les vignobles du sud, satisfaction d’un Côtes-du-Rhône bien fait et à la cuisse large. Mérites du terroir avant le chassé-croisé estival.

Toute sa vie de gamine était contenue dans cette sensation confusément précise, comme un temps ramassé que l’on pourrait saisir en un clin d’œil de bœuf. Là, présent jusqu’entre les plinthes et ténu comme l’âcre smog qu’exhalait son Club Master jauni, un père. Il n’avait pas toujours été le modèle de capitulation qui s’exposait là comme le reliquat empaillé de la vitalité des hommes. Dans les vallons de Mayenne où il avait poussé, on l’aurait bien plutôt vu squale boulimique jusqu’au bout. Ses propres géniteurs, autant chevaux de traits que l’étaient les canassons fourbus qu’ils possédaient, s’étaient arrangés pour que le gamin puisse frétiller à sa convenance. C’est qu’on avait deviné fissa que le bougre serait moins enclin à végéter bêche à la main et bottes aux pieds qu’à se tirer à la ville : on ignore trop souvent la vivacité de l’esprit paysan. Mais on ignore mieux encore l’intrigante finesse des marmots. Sa goule grassouillette et carnée lui avait permis d’embobiner dare-dare son monde et il était ainsi devenu l’attraction de la famille, son centre de gravité braillard et éructant. C’était un enfant trop aimé dans un lieu si peu coutumier de l’évidence de l’amour, de la sincérité simple d’être comme la terre à la terre, amputée par la dure existence de la traite, du foin et des labours. On lui avait épargné les travaux de la ferme, écrémé le bas-mainiot et évité la goutte duraille du Père Auguste – étiquetée d’un euphémisant « La Piquante », distillée derrière les fagots, production outrancièrement régionale, label bouche à oreille –. Elle laissait toujours un arrière-goût d’alcool à brûler, tenace jusqu’à l’aube suivante, et l’haleine le disputait vite au soufflet pour entretenir le foyer des métairies. Une plaisanterie du coin voulait qu’à la saison des grillades, personne n’avait besoin d’allume-feu chimique pour embraser le charbon, et la galéjade faisait rire tout le monde, excepté le préposé au rayon quincaillerie du drugstore du village.

Les balbutiements du père de Juliette, Jean, rejeton ultime et privilégié d’une famille de cinq enfants, avaient donc été malencontreusement heureux ; il dégoulinait l’atypie quand les épaules sèches et calleuses du paternel le portaient à califourchon jusqu’à la gargote ouvrière du patelin pour y manger des frites. On y graillait comme chez un routier, peu cher, et on pouvait y rhabiller ses voisins tranquillement. Le petit Jean déjà faisait causer avec ses manières, et le père, au comptoir, surveillait le langage du quenio et le sien à grand renforts d’« Ah bah dame ! » continuellement interrompus d’une discrète inspiration coupable. Adolescent, on le prit pour un mignon séminariste perdu aux Ursulines de Bazouges, élève du cureton de Saint-Jean Baptiste, grand srin aux airs distingués auxquels ne faisaient défaut qu’un col amidonné et l’exégèse accusatrice du dimanche. On s’en méfia, comme on se méfie d’un curé anormalement taiseux. La noble position de chouchou familial avait assuré à Jean une gamelle toujours bien remplie, une scolarité décente à Saint-Michel et une haine feutrée de la part de ses aînés, cantonnés pour leur part au lycée agricole de la route de Sablé. Ils furent ravi de le voir décamper de Chiot pour de moins verts pâturages, vers le chef-lieu régional.

A Angers, bachot en poche, Jean logea quelque temps dans une chambre au sixième sans ascenseur financée par le bercail. Il avait rapidement singé le port élégant et dédaigneux de la fraîche bourgeoisie angevine avec laquelle il buvait maintenant son caoua, soutenu dans le procès par l’attentive éducation qu’il avait reçue de sa mère. De là-haut, perché dans le nid d’aigle de ses yeux bruns, invariablement penché sur autrui pour disserter à cause de ses compas comme des échasses, il gagna en prestance, étala toute l’étendue de sa superbe castelgontérienne. Ce n’était pas simple orgueil, déjà Jean gagnait une bataille. C’est que la conscience aiguë de son déclassement social, le même dont il devait à tout prix réduire l’écart, lui pesait sur le râble comme l’aurait fait une divinité vengeresse sur un homicide. A tel point qu’il en eût, une fois la première année de son BTS achevée, plein le dos. Une aigre scoliose lui tordit la colonne vertébrale, s’installa sinueusement comme un mal que l’on n’oserait lâchement remarquer, tout trouillard de donner une consistance à ce spectre qu’on préfère exilé dans un cachot grouillant et barré d’une porte à gros gonds. Elle le cloua au lit, et le fit porter pâle pour cinq semaines.

Cela eut trois séquelles. La première – immédiate comme un coup de fil – fut de s’attraper un mépris plus vorace encore de la part de ses aînés, dont il cessa d’avoir des nouvelles ensuite. La faute en incombait à la rugosité de la spiritualité paysanne, sans aménité aucune, fielleuse même, pour ce qui ouvre une brèche dans l’esprit du champs. La vie d’un dos courbé, ouvert en cloche sur la terre, n’admet pas l’atermoiement, et, si infime soit-il, toujours est-il infâme. Seconde séquelle, Jean dut solliciter l’absolution de ses professeurs de droit et d’économie pour obtenir son brevet de technicien supérieur, mention commerce international. On admit son état de santé préoccupant, on l’autorisa à garder sa couche, à condition seulement qu’il n’accumulât aucun retard dans ses apprentissages, un examen spécial ferait foi, noté sur quarante, attention jeune homme il faut être sérieux, vous risquez gros sur ce coup là, gros gros gros. Il parvint donc à choper son diplôme comme on écrabouille un moustique enquiquinant, à force patience, ténacité, et chance. Autant dire qu’il carbura comme un damné pour le reste de l’année scolaire, et que sa bonne bouille d’enfant de chœur lui fut de nouveau salvatrice. Il parvint grâce à cela à agripper la barre de la médiocrité qui lui autorisait un diplôme, transformait par un tour de passe-passe véritablement très impénétrable sa vie estudiantine d’avant, inerte ou pré-vitale, petite mort sans doute, en une vie respectable et toute empesée, en l’immensité de la vie active et des trente-neuf heures semaine.

[Nouvelle] Soirée en non-mixité raciale.

[Nouvelle] Soirée en non-mixité raciale.

Le goulot gerba une écume opaline dans la clarté assourdissante d’une détonation. L’Auteur – la majuscule se prononce – logea avec diligence un doigt dans le cul verdelet du flacon pour remplir les quelques flûtes que le bouteiller lui tendait. Tout cela se fit avec cérémonie, et celui dont on louait la Littérature le fut aussi pour ce haut fait domestique : « Oh ! Ah ! » il avait débouché le champ’, ébranlé l’auditoire d’un ravissement convulsif. Un éclair de fierté paresseuse traversa un instant le visage du débouchonneur, mais disparu dare-dare. Je comptais la vaisselle : le mec avait rempli trois flûtes qu’il s’arrêta à peine discrètement. Puis il tendit sans un regard le Ruinart 2009 au serveur à son côté, pour se perdre avec préciosité dans l’écoute de l’onéreux récital gazeux. Il se souvint alors de ce qu’il devait être, et l’air de rien, torcha fissa son bock de cristal comme on l’aurait fait d’un vulgaire jet de pisse, en réprimant la grimace qui lui blanchissait les zygomatiques. On fit de même, et tout le monde fut content. J’observais dans un coin, sans parvenir à contenir l’épais cynisme qui semblait avoir sourdement colonisé mon sourire. Tout le monde était vêtu avec goût ; il fallait faire raffiné mais sans fric – après tout, ce n’était que le dix-huitième –, distingué mais sans chic, ne pas boire de la piquette, mais prendre un bon cru pour le mousseux d’épicerie. La sape suivait, et le gars négligé à ma gauche, mal rasé, débraillé, sale, avait les loves pour se payer les fripes The Kooples sans en donner l’air. Certains encore à un stade d’ascension avaient mélangé quelques codes : il fallait toujours en faire plus et eux se complaisaient dans le formalisme de pantalons coupés large dans une toile riche. Autant dire que dans ma chemise sans pli, avec mes godasses cirées et mon imper impec, j’avais un air bête (: fem., étym. bestia : inadaptation sociale, mécanique qui revient à la charge, organicité incapable d’acclimatation).

L’Auteur était l’échantillon le plus fascinant du troupeau béat. Il donnait l’air de n’en avoir strictement rien à foutre, comme une drosophile qui se serait posée par mégarde sur un étron fumant sans daigner y goûter de la trompe. Avec son manteau sur le dos et son sac sur les épaules, toutes gaules pliées, on l’aurait cru prêt à mettre les bouts. Mais cela faisait deux heures alors qu’il aurait cherché à foutre le camp tout en s’empiffrant de petits fours au mascarpone. Peut-être faisait-il des provisions pour les jours de dèche. Il avait l’air d’en raffoler, mais d’en raffoler platement ; ne jamais faire de vagues hors de la scène. Sur elle, tout était permis, le plus était le mieux, l’hexis devait se transcender : le spectacle, être total !

Le domestique à la basane sombre avait laissé tomber le plateau d’amuse-gueules pour pallier aux gosiers asséchés et aux humeurs trop sobres. Cela provoqua chez l’Artiste un trouble croissant, et, attentif, on pouvait le voir jeter de furtives œillades à la recherche des canapés désirés. Lorsque enfin son regard trouva l’objet convoité, on le vit prendre congé sans ménagement – sans doute était-ce là son côté artiste, dirait-on – et se diriger vers le plateau négligemment délaissé par le serveur. Ce dernier écopa d’une lorgnade irritée et du son haché de sa mastication une fois l’insatiable arrivé à destination. Il était plutôt bel homme, le masséter droit et bien fait, un pif comme un dessin, l’œil émeraude qui se détachait sur la peau pâle et dans lequel on aurait pu s’engloutir : les pupilles semblaient sans fin, comme un puits asséché recouvert d’une mousse touffue. C’était une belle bête, somme toute, quoique l’ensemble fut un peu grossier, sans grâce aucune, tout trapu et vain. Il plaisait, j’étais jaloux. Il me fallait bien lui trouver quelque tare. Les bourgeoises se l’arrachaient, mais il ne les regardait pas comme le mascarpone, il ne les regardait pas ou si peu : il s’en foutait sans doute. Autour de lui tournait la responsable de l’événement, pantalon large aux chevilles et taille haute, tissu riche, veste de costume, poitrine leste et cul bombé, par jeu de superposition on y voyait le mince entrelacement de ficelles qui lui ceignait la cambrure et devait coiffer sa raie. Le visage était droit, comme la coupe, physionomie sèche qui contrastait nettement avec la démarche féline de son futal dandinant. L’œil crépitant, elle buvait le souffle même de l’Auteur, et on aurait dit qu’elle lui aurait bouffé la gueule si elle avait pu en faire une performance. Lui s’en fichait ; tout de marbre, il acquiesçait silencieusement et d’un air faussement grave à ce qu’elle lui chuchotait maintenant, confidences en creux d’esgourdes que se font seulement ceux qui savent, ceux qui dirigent depuis les backstages. Moi qui matait ça, j’avais bien envie de lui explorer les tréfonds, à la bourgeoise, et plutôt deux fois qu’une : elle éveillait en moi cet instinct primaire du ravage sexuel, de la possession toute en brutalité, tout tirant tout fessant tout crêpant dans l’inconséquence injurieuse de la baise effrénée. Il y avait, dans le violent désir qui embrasait mon âme, toute l’étendue de la purgation de mes passions sociales, et le ressentiment terrible de la différence de classe qu’il aurait fallu faire payer au centuple. Tout un habitus banlieusard hurlait alors, saupoudré de l’orgueil démesuré qu’a la classe honorablement méprisable des aristocrates déchus. Eros vulgaire m’habitait, et voulait faire payer la dette par défloraison d’un cul laiteux. La violence de mon désir n’avait d’égal que la nature de la possession sexuelle, qui ne s’apaise que dans l’engloutissement d’autrui, et la marque que l’on appose sur son cœur, trace indélébile et avilissante de la pénétration qui, avant d’être physique, est d’abord témoin spectral, vestige mnésique d’un passage toujours déjà mort, vaine cicatrice d’une existence conquise pour un instant fugace.

Alors que j’étais tiraillé par cette bandaison intellectuelle, manière de chien battu à peine assez éteint pour encore vouloir se frotter le scrotum à la pelouse, je fus interrompu par un regard méchant du serveur. Ce dernier poireautait à mon côté en n’osant pas m’arracher des pattes la flûte vidée depuis une vingtaine de minutes par mon gosier diligent. Le bougre s’était fait engueulé par la patronne au cul spirituel, il fallait faire décaniller tout le barda translucide pour permettre à l’Artiste de dévoiler son Œuvre en paix, et plus vite que ça. Il avait capté mon inappartenance au Monde, et pouvait bien s’autoriser une petite mesquinerie avec moi, sans rancune. Il se dirigea ensuite vers mes voisines, deux meufs en combinaison de toile, l’une couleur jute comme au régiment, l’autre en imprimé fleuri comme au temps de ma mère. Des sneakers blanches élimées à liseré vert caractéristique couvraient leurs pieds, qu’elles avaient petons. Je les avais écouté digresser avec passion sur les théories queer, et l’imprimé fleuri gesticulait maintenant, atrabilaire un instant, tempêtant contre l’oppression des racisé.e.s – l’inclusif se prononce – qui lui poignait les tripes. Elle étudiait Butler et Spivak, trouvait Beauvoir dépassée, et était franchement ahurie par les monogames qu’elle percutait de son discours, comme un bolide sur l’autoroute du progrès humain se voit étonné d’étaler la cervelle d’un sanglier débile sur le bas-côté quelquefois. Poursuivant inlassablement son soliloque devant une comparse à moitié attentive mais pourtant convaincue, elle déposa sur le plateau du noir une flûte presque pleine sans y prêter attention. Ce n’est que lorsqu’il s’éloigna qu’elle fit un commentaire sur la beauté sauvage qu’il dégageait, et digressa sur les mérites des amants de couleurs que même son appétit sexuel gargantuesque n’avait suffit à épuiser. Elle perpétuait ainsi une tradition pluri-séculaire de clichés inconscients noyés dans la guimauve la plus excusable. Et la rengaine se répétait: « Moi Monsieur j’ai fait la colo, Dakar, Conakry, Bamako… ». 

Les blancs se réunirent ensuite autour d’une petite estrade qu’on avait aménagée rapidement, et, dans un susurrement liturgique, l’Artiste présenta le Mystère dont ils s’alanguissaient : un fragment essentiel de son Œuvre, qui devrait agir en eux comme le germe fécond du Beau pour les siècles des siècles. Avec un air pénétrant, il débuta la lente lecture du passage, puis continua, encore et encore, pendant une bonne quinzaine de minutes, ici en prenant une inspiration, là en s’arrêtant pour souligner la tension de ce qui se jouait, là encore pour faire ressentir la profondeur poétique du prosaïque événement qu’il évoquait, enfin s’épancha en lyrisme pour clore la lecture, qu’il acheva en gâtant son port sacramentaire par un bref rictus bourré de fatuité. Le texte était une purge, pauvre à en crever, l’indigence du roman de gare, la sagacité du soûlard du coin et de ses séances de thérapie gratuites au comptoir de Momo, l’incapacité stylistique la plus franche relevée uniquement par la conviction inébranlable d’être exceptionnel. On applaudit, grands éclats, poignées de main répétées, accolades de félicitation, on acclama sourire au lèvre ce « grand moment de Littérature », puis on retourna grailler.

Dépité, j’alpaguais le serveur pour tenter de lui soutirer une nouvelle coupe gratis, mais il se barrait avec le mascarpone. Mauvais plan, l’Artiste suivait de près, ce qui me conduisait à devoir le croiser, et cette seule perspective m’affligeait. Je tentais une manœuvre d’évitement en urgence, ayant repéré une coupe à moitié vide qui traînait dans une alcôve minimaliste, que je fis mine de siroter très concentré : j’espérais de la sorte devenir socialement invisible. Une voix s’éleva derrière moi, et me retournant je découvris le Littérateur, la paume chargée de canapés au mascarpone, qui me saluait avec une miette sur le tarin. J’étais terrifié, et ne pouvais regarder ailleurs que ce reliquat d’apéro qui lui trônait sur le museau, sorte de couronne nasale pour monarque d’opérette. Mon silence eut pour effet de le rendre enfin loquace, et il me demanda ce que j’avais pensé de son livre. Pas grand chose, pensais-je : c’était vraiment intéressant, répondis-je lâchement. Il me fut insupportable de lui dire la vérité, et j’étais tétanisé par le fait même d’avoir pu tant vomir sa logorrhée, maintenant que je me trouvais face à lui. Ma faiblesse me contraignit à lui sourire, tandis que j’essayais de vider ma flûte d’un trait pour me donner du courage, ce qui n’eut pour effet que de manquer de m’étrangler avec le spumeux. Alors que j’éructais pour tenter de ravaler régulièrement le tout, et que je me retrouvais écarlate et haletant devant lui, j’aperçus la discrète flammèche qui créchait maintenant dans sa pupille : avec un sourire timide, il me reluquait de la même manière qu’il dévorait les feuilletés au mascarpone.