[Roman] A l’ombre des charniers tranquilles, 1-1

[Roman] A l’ombre des charniers tranquilles, 1-1

Aplatie comme un hérisson crevé sur la chaussée, Juliette s’abreuvait de la canicule. Un ruisseau en devenir perlait comme par condensation dermique en une myriade de gouttelettes salées dans le creux de son dos. La piaule étouffante empestait l’inaction macabre des congés sans vacances, et suintait la contradiction tendue d’un corps vif maintenu de force dans un état d’alanguissement quasi-sépulcral. Ce n’était pas simple, pour la fraîcheur du sortir de l’enfance, de devoir oublier sa propre ferveur, et la sacralité de son engagement dans le monde. Ersatz de cet acte permanent d’être, Juliette se recroquevillait dans l’artificialité de passe-temps anodins, de plaisirs solitaires, de joies modiques. Ainsi elle s’endolorissait lentement dans l’enkystement qui la couvait, mais conservait malgré ça l’espoir tenace de réussir enfin à percer la gangue de l’ennui. Le glorieux contemporain lui foutait dans les pattes, de gré ou de force, car tout était en soldes toujours, une panoplie de divertissements plus envahissants les uns que les autres. Pour quelques semaines ils lui avaient fait remiser dans un placard cérébral, édifice tout en poussières agglomérées, la morosité qui lui tenaillait les cotes depuis les résultats de son baccalauréat.

Qu’on ne se méprenne pas, Juliette l’avait obtenu sans peine ce bac, c’était un examen facile. Mais il avait éventré d’un seul coup la solidité absolue qui soutenait ses vagissements jusqu’alors. La densité qui maintenait son existence en équilibre s’était évaporée sans un souffle et soudain le futur lui était tombé sur le coin de la gueule. En un silence, le possible avait écartelé toutes grandes des pognes aux doigts infinis pour l’accueillir, et Juliette avait reculé, saisie par un frisson glacial. Elle avait entrevue, encore gargarisée par l’amoncellement des marchandises de l’âge insouciant, celui paradoxal et vide de la responsabilité. Elle avait saisi, instant de lucidité inconsciente et stérile, la schizophrénie dans laquelle la vie d’adulte sans ménagement la jetait. Deux identités devraient se la partager, la dévorer pour toujours. Il y aurait d’un côté Juliette cyrénaïque, celle qui mettait en scène sa vie quotidienne, s’achetait des fringues et fumait des indus’ trois fois trop chères. Il y aurait de l’autre Juliette gagne-pain, il faut une situation, la bagnole, prépare-toi pour les marmots Juliette, et déjà ton ventre s’arrondit et la cellulite te colonise les jambons, prépare-toi ma Juliette comme c’est moche la société, à te vautrer dans les crèmes de jour, de nuit, amincissantes, peau bronzée, de matin, d’orange, et pourquoi pas au quatre heures en tartines.

Plus profond encore, à peine cicatrisé dans le fuligineux abîme de sa psyché, il y avait eu l’éclair aveuglant et fondateur de la facticité de cette responsabilité. Une image irradiait depuis dans la banque mnésique de Juliette, pulsait comme le sentiment, morne et profond, d’une atmosphère de salon familial tout en abattement compulsé. La pesanteur d’un dimanche entre chien et loup, le sentiment du creux de la vie qui tord les boyaux en voyant père et mère écrasés dans leur fauteuil face au poste de télévision, et l’idée tenace d’un beuglement d’inhumain dans ce qui se produisait. C’étaient deux ruminants bourrés d’inachèvement qui se tenaient attentifs, aux aguets face à l’écran à cristaux liquides qui les sollicitait soigneusement et avec lequel ils faisaient monde. Le père ventripotent beuglant alors qu’un politicien véreux se faisait dénoncer publiquement, exhortation de l’Assemblée à droiture et rigueur morale, tous des salauds, les prochaines élections qui changeront rien de toutes façons ce qu’il faudrait c’est une bonne guerre, puis les vignobles du sud, satisfaction d’un Côtes-du-Rhône bien fait et à la cuisse large. Mérites du terroir avant le chassé-croisé estival.

Toute sa vie de gamine était contenue dans cette sensation confusément précise, comme un temps ramassé que l’on pourrait saisir en un clin d’œil de bœuf. Là, présent jusqu’entre les plinthes et ténu comme l’âcre smog qu’exhalait son Club Master jauni, un père. Il n’avait pas toujours été le modèle de capitulation qui s’exposait là comme le reliquat empaillé de la vitalité des hommes. Dans les vallons de Mayenne où il avait poussé, on l’aurait bien plutôt vu squale boulimique jusqu’au bout. Ses propres géniteurs, autant chevaux de traits que l’étaient les canassons fourbus qu’ils possédaient, s’étaient arrangés pour que le gamin puisse frétiller à sa convenance. C’est qu’on avait deviné fissa que le bougre serait moins enclin à végéter bêche à la main et bottes aux pieds qu’à se tirer à la ville : on ignore trop souvent la vivacité de l’esprit paysan. Mais on ignore mieux encore l’intrigante finesse des marmots. Sa goule grassouillette et carnée lui avait permis d’embobiner dare-dare son monde et il était ainsi devenu l’attraction de la famille, son centre de gravité braillard et éructant. C’était un enfant trop aimé dans un lieu si peu coutumier de l’évidence de l’amour, de la sincérité simple d’être comme la terre à la terre, amputée par la dure existence de la traite, du foin et des labours. On lui avait épargné les travaux de la ferme, écrémé le bas-mainiot et évité la goutte duraille du Père Auguste – étiquetée d’un euphémisant « La Piquante », distillée derrière les fagots, production outrancièrement régionale, label bouche à oreille –. Elle laissait toujours un arrière-goût d’alcool à brûler, tenace jusqu’à l’aube suivante, et l’haleine le disputait vite au soufflet pour entretenir le foyer des métairies. Une plaisanterie du coin voulait qu’à la saison des grillades, personne n’avait besoin d’allume-feu chimique pour embraser le charbon, et la galéjade faisait rire tout le monde, excepté le préposé au rayon quincaillerie du drugstore du village.

Les balbutiements du père de Juliette, Jean, rejeton ultime et privilégié d’une famille de cinq enfants, avaient donc été malencontreusement heureux ; il dégoulinait l’atypie quand les épaules sèches et calleuses du paternel le portaient à califourchon jusqu’à la gargote ouvrière du patelin pour y manger des frites. On y graillait comme chez un routier, peu cher, et on pouvait y rhabiller ses voisins tranquillement. Le petit Jean déjà faisait causer avec ses manières, et le père, au comptoir, surveillait le langage du quenio et le sien à grand renforts d’« Ah bah dame ! » continuellement interrompus d’une discrète inspiration coupable. Adolescent, on le prit pour un mignon séminariste perdu aux Ursulines de Bazouges, élève du cureton de Saint-Jean Baptiste, grand srin aux airs distingués auxquels ne faisaient défaut qu’un col amidonné et l’exégèse accusatrice du dimanche. On s’en méfia, comme on se méfie d’un curé anormalement taiseux. La noble position de chouchou familial avait assuré à Jean une gamelle toujours bien remplie, une scolarité décente à Saint-Michel et une haine feutrée de la part de ses aînés, cantonnés pour leur part au lycée agricole de la route de Sablé. Ils furent ravi de le voir décamper de Chiot pour de moins verts pâturages, vers le chef-lieu régional.

A Angers, bachot en poche, Jean logea quelque temps dans une chambre au sixième sans ascenseur financée par le bercail. Il avait rapidement singé le port élégant et dédaigneux de la fraîche bourgeoisie angevine avec laquelle il buvait maintenant son caoua, soutenu dans le procès par l’attentive éducation qu’il avait reçue de sa mère. De là-haut, perché dans le nid d’aigle de ses yeux bruns, invariablement penché sur autrui pour disserter à cause de ses compas comme des échasses, il gagna en prestance, étala toute l’étendue de sa superbe castelgontérienne. Ce n’était pas simple orgueil, déjà Jean gagnait une bataille. C’est que la conscience aiguë de son déclassement social, le même dont il devait à tout prix réduire l’écart, lui pesait sur le râble comme l’aurait fait une divinité vengeresse sur un homicide. A tel point qu’il en eût, une fois la première année de son BTS achevée, plein le dos. Une aigre scoliose lui tordit la colonne vertébrale, s’installa sinueusement comme un mal que l’on n’oserait lâchement remarquer, tout trouillard de donner une consistance à ce spectre qu’on préfère exilé dans un cachot grouillant et barré d’une porte à gros gonds. Elle le cloua au lit, et le fit porter pâle pour cinq semaines.

Cela eut trois séquelles. La première – immédiate comme un coup de fil – fut de s’attraper un mépris plus vorace encore de la part de ses aînés, dont il cessa d’avoir des nouvelles ensuite. La faute en incombait à la rugosité de la spiritualité paysanne, sans aménité aucune, fielleuse même, pour ce qui ouvre une brèche dans l’esprit du champs. La vie d’un dos courbé, ouvert en cloche sur la terre, n’admet pas l’atermoiement, et, si infime soit-il, toujours est-il infâme. Seconde séquelle, Jean dut solliciter l’absolution de ses professeurs de droit et d’économie pour obtenir son brevet de technicien supérieur, mention commerce international. On admit son état de santé préoccupant, on l’autorisa à garder sa couche, à condition seulement qu’il n’accumulât aucun retard dans ses apprentissages, un examen spécial ferait foi, noté sur quarante, attention jeune homme il faut être sérieux, vous risquez gros sur ce coup là, gros gros gros. Il parvint donc à choper son diplôme comme on écrabouille un moustique enquiquinant, à force patience, ténacité, et chance. Autant dire qu’il carbura comme un damné pour le reste de l’année scolaire, et que sa bonne bouille d’enfant de chœur lui fut de nouveau salvatrice. Il parvint grâce à cela à agripper la barre de la médiocrité qui lui autorisait un diplôme, transformait par un tour de passe-passe véritablement très impénétrable sa vie estudiantine d’avant, inerte ou pré-vitale, petite mort sans doute, en une vie respectable et toute empesée, en l’immensité de la vie active et des trente-neuf heures semaine.

[Nouvelle] Soirée en non-mixité raciale.

[Nouvelle] Soirée en non-mixité raciale.

Le goulot gerba une écume opaline dans la clarté assourdissante d’une détonation. L’Auteur – la majuscule se prononce – logea avec diligence un doigt dans le cul verdelet du flacon pour remplir les quelques flûtes que le bouteiller lui tendait. Tout cela se fit avec cérémonie, et celui dont on louait la Littérature le fut aussi pour ce haut fait domestique : « Oh ! Ah ! » il avait débouché le champ’, ébranlé l’auditoire d’un ravissement convulsif. Un éclair de fierté paresseuse traversa un instant le visage du débouchonneur, mais disparu dare-dare. Je comptais la vaisselle : le mec avait rempli trois flûtes qu’il s’arrêta à peine discrètement. Puis il tendit sans un regard le Ruinart 2009 au serveur à son côté, pour se perdre avec préciosité dans l’écoute de l’onéreux récital gazeux. Il se souvint alors de ce qu’il devait être, et l’air de rien, torcha fissa son bock de cristal comme on l’aurait fait d’un vulgaire jet de pisse, en réprimant la grimace qui lui blanchissait les zygomatiques. On fit de même, et tout le monde fut content. J’observais dans un coin, sans parvenir à contenir l’épais cynisme qui semblait avoir sourdement colonisé mon sourire. Tout le monde était vêtu avec goût ; il fallait faire raffiné mais sans fric – après tout, ce n’était que le dix-huitième –, distingué mais sans chic, ne pas boire de la piquette, mais prendre un bon cru pour le mousseux d’épicerie. La sape suivait, et le gars négligé à ma gauche, mal rasé, débraillé, sale, avait les loves pour se payer les fripes The Kooples sans en donner l’air. Certains encore à un stade d’ascension avaient mélangé quelques codes : il fallait toujours en faire plus et eux se complaisaient dans le formalisme de pantalons coupés large dans une toile riche. Autant dire que dans ma chemise sans pli, avec mes godasses cirées et mon imper impec, j’avais un air bête (: fem., étym. bestia : inadaptation sociale, mécanique qui revient à la charge, organicité incapable d’acclimatation).

L’Auteur était l’échantillon le plus fascinant du troupeau béat. Il donnait l’air de n’en avoir strictement rien à foutre, comme une drosophile qui se serait posée par mégarde sur un étron fumant sans daigner y goûter de la trompe. Avec son manteau sur le dos et son sac sur les épaules, toutes gaules pliées, on l’aurait cru prêt à mettre les bouts. Mais cela faisait deux heures alors qu’il aurait cherché à foutre le camp tout en s’empiffrant de petits fours au mascarpone. Peut-être faisait-il des provisions pour les jours de dèche. Il avait l’air d’en raffoler, mais d’en raffoler platement ; ne jamais faire de vagues hors de la scène. Sur elle, tout était permis, le plus était le mieux, l’hexis devait se transcender : le spectacle, être total !

Le domestique à la basane sombre avait laissé tomber le plateau d’amuse-gueules pour pallier aux gosiers asséchés et aux humeurs trop sobres. Cela provoqua chez l’Artiste un trouble croissant, et, attentif, on pouvait le voir jeter de furtives œillades à la recherche des canapés désirés. Lorsque enfin son regard trouva l’objet convoité, on le vit prendre congé sans ménagement – sans doute était-ce là son côté artiste, dirait-on – et se diriger vers le plateau négligemment délaissé par le serveur. Ce dernier écopa d’une lorgnade irritée et du son haché de sa mastication une fois l’insatiable arrivé à destination. Il était plutôt bel homme, le masséter droit et bien fait, un pif comme un dessin, l’œil émeraude qui se détachait sur la peau pâle et dans lequel on aurait pu s’engloutir : les pupilles semblaient sans fin, comme un puits asséché recouvert d’une mousse touffue. C’était une belle bête, somme toute, quoique l’ensemble fut un peu grossier, sans grâce aucune, tout trapu et vain. Il plaisait, j’étais jaloux. Il me fallait bien lui trouver quelque tare. Les bourgeoises se l’arrachaient, mais il ne les regardait pas comme le mascarpone, il ne les regardait pas ou si peu : il s’en foutait sans doute. Autour de lui tournait la responsable de l’événement, pantalon large aux chevilles et taille haute, tissu riche, veste de costume, poitrine leste et cul bombé, par jeu de superposition on y voyait le mince entrelacement de ficelles qui lui ceignait la cambrure et devait coiffer sa raie. Le visage était droit, comme la coupe, physionomie sèche qui contrastait nettement avec la démarche féline de son futal dandinant. L’œil crépitant, elle buvait le souffle même de l’Auteur, et on aurait dit qu’elle lui aurait bouffé la gueule si elle avait pu en faire une performance. Lui s’en fichait ; tout de marbre, il acquiesçait silencieusement et d’un air faussement grave à ce qu’elle lui chuchotait maintenant, confidences en creux d’esgourdes que se font seulement ceux qui savent, ceux qui dirigent depuis les backstages. Moi qui matait ça, j’avais bien envie de lui explorer les tréfonds, à la bourgeoise, et plutôt deux fois qu’une : elle éveillait en moi cet instinct primaire du ravage sexuel, de la possession toute en brutalité, tout tirant tout fessant tout crêpant dans l’inconséquence injurieuse de la baise effrénée. Il y avait, dans le violent désir qui embrasait mon âme, toute l’étendue de la purgation de mes passions sociales, et le ressentiment terrible de la différence de classe qu’il aurait fallu faire payer au centuple. Tout un habitus banlieusard hurlait alors, saupoudré de l’orgueil démesuré qu’a la classe honorablement méprisable des aristocrates déchus. Eros vulgaire m’habitait, et voulait faire payer la dette par défloraison d’un cul laiteux. La violence de mon désir n’avait d’égal que la nature de la possession sexuelle, qui ne s’apaise que dans l’engloutissement d’autrui, et la marque que l’on appose sur son cœur, trace indélébile et avilissante de la pénétration qui, avant d’être physique, est d’abord témoin spectral, vestige mnésique d’un passage toujours déjà mort, vaine cicatrice d’une existence conquise pour un instant fugace.

Alors que j’étais tiraillé par cette bandaison intellectuelle, manière de chien battu à peine assez éteint pour encore vouloir se frotter le scrotum à la pelouse, je fus interrompu par un regard méchant du serveur. Ce dernier poireautait à mon côté en n’osant pas m’arracher des pattes la flûte vidée depuis une vingtaine de minutes par mon gosier diligent. Le bougre s’était fait engueulé par la patronne au cul spirituel, il fallait faire décaniller tout le barda translucide pour permettre à l’Artiste de dévoiler son Œuvre en paix, et plus vite que ça. Il avait capté mon inappartenance au Monde, et pouvait bien s’autoriser une petite mesquinerie avec moi, sans rancune. Il se dirigea ensuite vers mes voisines, deux meufs en combinaison de toile, l’une couleur jute comme au régiment, l’autre en imprimé fleuri comme au temps de ma mère. Des sneakers blanches élimées à liseré vert caractéristique couvraient leurs pieds, qu’elles avaient petons. Je les avais écouté digresser avec passion sur les théories queer, et l’imprimé fleuri gesticulait maintenant, atrabilaire un instant, tempêtant contre l’oppression des racisé.e.s – l’inclusif se prononce – qui lui poignait les tripes. Elle étudiait Butler et Spivak, trouvait Beauvoir dépassée, et était franchement ahurie par les monogames qu’elle percutait de son discours, comme un bolide sur l’autoroute du progrès humain se voit étonné d’étaler la cervelle d’un sanglier débile sur le bas-côté quelquefois. Poursuivant inlassablement son soliloque devant une comparse à moitié attentive mais pourtant convaincue, elle déposa sur le plateau du noir une flûte presque pleine sans y prêter attention. Ce n’est que lorsqu’il s’éloigna qu’elle fit un commentaire sur la beauté sauvage qu’il dégageait, et digressa sur les mérites des amants de couleurs que même son appétit sexuel gargantuesque n’avait suffit à épuiser. Elle perpétuait ainsi une tradition pluri-séculaire de clichés inconscients noyés dans la guimauve la plus excusable. Et la rengaine se répétait: « Moi Monsieur j’ai fait la colo, Dakar, Conakry, Bamako… ». 

Les blancs se réunirent ensuite autour d’une petite estrade qu’on avait aménagée rapidement, et, dans un susurrement liturgique, l’Artiste présenta le Mystère dont ils s’alanguissaient : un fragment essentiel de son Œuvre, qui devrait agir en eux comme le germe fécond du Beau pour les siècles des siècles. Avec un air pénétrant, il débuta la lente lecture du passage, puis continua, encore et encore, pendant une bonne quinzaine de minutes, ici en prenant une inspiration, là en s’arrêtant pour souligner la tension de ce qui se jouait, là encore pour faire ressentir la profondeur poétique du prosaïque événement qu’il évoquait, enfin s’épancha en lyrisme pour clore la lecture, qu’il acheva en gâtant son port sacramentaire par un bref rictus bourré de fatuité. Le texte était une purge, pauvre à en crever, l’indigence du roman de gare, la sagacité du soûlard du coin et de ses séances de thérapie gratuites au comptoir de Momo, l’incapacité stylistique la plus franche relevée uniquement par la conviction inébranlable d’être exceptionnel. On applaudit, grands éclats, poignées de main répétées, accolades de félicitation, on acclama sourire au lèvre ce « grand moment de Littérature », puis on retourna grailler.

Dépité, j’alpaguais le serveur pour tenter de lui soutirer une nouvelle coupe gratis, mais il se barrait avec le mascarpone. Mauvais plan, l’Artiste suivait de près, ce qui me conduisait à devoir le croiser, et cette seule perspective m’affligeait. Je tentais une manœuvre d’évitement en urgence, ayant repéré une coupe à moitié vide qui traînait dans une alcôve minimaliste, que je fis mine de siroter très concentré : j’espérais de la sorte devenir socialement invisible. Une voix s’éleva derrière moi, et me retournant je découvris le Littérateur, la paume chargée de canapés au mascarpone, qui me saluait avec une miette sur le tarin. J’étais terrifié, et ne pouvais regarder ailleurs que ce reliquat d’apéro qui lui trônait sur le museau, sorte de couronne nasale pour monarque d’opérette. Mon silence eut pour effet de le rendre enfin loquace, et il me demanda ce que j’avais pensé de son livre. Pas grand chose, pensais-je : c’était vraiment intéressant, répondis-je lâchement. Il me fut insupportable de lui dire la vérité, et j’étais tétanisé par le fait même d’avoir pu tant vomir sa logorrhée, maintenant que je me trouvais face à lui. Ma faiblesse me contraignit à lui sourire, tandis que j’essayais de vider ma flûte d’un trait pour me donner du courage, ce qui n’eut pour effet que de manquer de m’étrangler avec le spumeux. Alors que j’éructais pour tenter de ravaler régulièrement le tout, et que je me retrouvais écarlate et haletant devant lui, j’aperçus la discrète flammèche qui créchait maintenant dans sa pupille : avec un sourire timide, il me reluquait de la même manière qu’il dévorait les feuilletés au mascarpone.

[Nouvelle] Voyage Noctilien

[Nouvelle] Voyage Noctilien

Tout éthylique, et le déhanché gauche, je cabotais téméraire d’arbre en arbre dans l’ombre portée par la Tour Saint-Jacques, vers le repli de plexi lumineux indiquant l’imminence de l’autobus. La gifle cinglante de l’aquilon, hargneux comme un slave, décorait mes bajoues tendues d’un far vermillon, et mon museau dégorgeait son mucus jaunâtre que j’essuyais de larges mouvements de pardessus. Devant, loin, le bouge du coin de la rue Saint-Martin expurgeait ses humeurs cuitardes qui convergeaient la tronche en vrac vers la gare routière, et j’assistais, loin, à la déambulation émétique de la canaille sublunaire qui, au sortir de l’arche de perdition, s’appairait bibliquement en ma direction. Le chauffeur m’attendait, porte largement ouverte, avec un regard pressant : l’homme était affublé de cette lâcheté raisonnable qu’on appelle bon sens, et souhaitait caleter avant l’arrivée du troupeau fétide. Je manquais tout juste de me péter la gueule quand le croassement pneumatique du battant retentit dans mon dos et qu’un grondement sourd marqua le départ du bouzin : je pus malgré cela voir la meute braillarde vitupérer tandis que le bus aux trois-quarts vide décanillait en trombe. Retenu de justesse à un bastingage d’acier planté là, je me dirigeais contre la houle du rafiot à bitume, et celle stomacale de ma dipsomanie nocturne, en invoquant la céleste tutelle d’un silencieux – Je vous salue Marie plein de grâce le Seigneur est avec vous plus près de toi mon Dieu j’aimerais reposer (…) –. Le temps d’un Ave et d’un début de Pater je m’étais affalé contre un siège de moquette vert, dont j’évitais soigneusement de regarder la couleur, tant elle aurait pu contribuer à évoquer la gerbe écumante qui se pressait dans mon œsophage.

Dans un brouillard de soûlard, je distinguais loin à l’avant du véhicule quelques silhouettes recroquevillées. Elles semblaient vouloir déserter la conscience de la faune noctambule qui cuvait son fond d’éthanol dans le brouhaha exécrable résonnant en cacophonie depuis le cul du bus. Dans un carré derrière moi un groupe de crapules libidineuses caressait son excitation en commentant avec une absence de gêne criminelle l’accoutrement économe en tissu des jeunes femmes, dont les postures signalaient qu’elles auraient plutôt bien voulu disparaître. Eux-mêmes étaient, suivant l’expression, sapés comme jamais, et on mesurait à l’ampleur de leurs efforts vestimentaires celle de la déception de leur retour entre hommes. Il ne manquait que la lèvre baveuse pour faire de ces braves dégueulasses des bêtes carnassières et promptes à jeter aux orties le doux précepte nommé impératif catégorique, dont les philosophes d’aujourd’hui moquent l’indigence à grands éclats subversifs avant de s’en retourner théoriser la ferme et tangible ablation de la normativité. Je compatissais pourtant à l’exaspération du désir de ces dignes salopards, considérant que l’unique compagne de mon petit matin serait ma pogne.

Leurs piteuses manifestations de frustration cessèrent pourtant quand entra, alors que le bus s’arrêtait dans les faubourgs du dix-huitième, une grande dame en bas résille et lèvres peinturlurées, du genre de celles qu’on nomme élégamment putes. Très digne et très fière, la soixantenaire à la cuisse débordante traversa l’onde de ces lieux chargée des cadavres du binge drinking, avant de déposer son généreux séant sur une banquette non loin de moi. Tout au long de la traversée, son œil porcin fusilla l’attroupement masculin avec la témérité de celles qui, vétéranes de l’art du trottoir, le sont aussi des yeux tuméfiés et des canifs dans l’ombre. Interdits, les endimanchés fixèrent la sauvage créature qui venait d’apparaître ; plus, les aimables bêtes gratifièrent l’atterrissage de l’adipeux Saint-Luc d’un regard incrédule et d’un tressaillement mauvais. Faisant honneur aux plus zélées des bourriques et oublieux de l’auguste condition de cette duchesse des bas-fonds, ils reprirent de plus belle leur inexorable piaillement en quête d’un regard de cette dernière. Leur méthode s’était standardisée au fil du voyage, et c’était toute la ‘crapaudière de leur âme’ qui se déversait en jurons incessants destinés à la brave madone. Coutumière de l’épisode, celle-ci s’en foutait comme de sa première jarretière.

C’est lorsque l’un des bestiaux s’aventura à gratifier sa mamelle pendouillante d’une brusque chiquenaude que la vénérable salope daigna leur répondre de façon inattendue. D’un coup elle se mit à aboyer d’une voix sifflante sur « la bande de tarlouzes qui commence à me les briser sévère » et, sans sommation, écartela sa dépouille d’un coup sec en tirant sur ses jambes, exhibant à la compagnie l’outil décrépit de son labeur quotidien. Une chaude exhalaison dégaza du cloaque dégouttant, mélange disharmonieux de puanteurs humaines, mais les types se couvrirent les mirettes au lieu du nez. La bonne dame devait véritablement fulminer, car elle profita de leur bourde pour chambarder la féerie olfactive : le chicot branlant, elle gueula « Et ça c’est pour la route ! »  avant d’expurger une horreur méphitique de son troufignon tout souillé qui empuantit le fond de la conserve dans un barouf infernal. Pâlots, les gars arrêtèrent l’automédon et décampèrent dans la nuit, alors que je luttais contre les relents de l’âpre mazout dont j’avais enquillé les bouteilles et qui ne demandait qu’à revoir la lumière du jour. Une fois l’évacuation achevée, la vieille pute occulta l’origine du monde et très fière se rencogna dans son trône en ponctuant sa gymnastique d’un soupir soulagé.

Le long du trajet jusqu’à ma banlieue, j’eus le temps de faire émerger un semblant de conscience raisonnable et lâche, et j’en profitais pour me déplacer le plus au fond possible, dans le but d’échapper aux émanations de cimetière qui avaient annexé la rangée. La belle Dame avait déguerpi en ponctuant son départ d’un bâillement de glouton repu, et à chaque station allaient et venaient de nouvelles figures. Près de moi se trouvait un jeune homme, à peine plus vieux, propre sur son siège crasseux, un téléphone fermement cousu à la patte et qui suintait la skunk. Le teint hâlé et l’œil atrabilaire, il épiait avec l’économie du méfiant professionnel chaque pèlerin de la nef ordurière à son entrée, avant de se décrisper une fois l’aubette dépassée, et de tendre de plus belle ses compas écartées, longues arquebuses qu’achevaient des Requins passées de mode. Tout son être distillait l’intimidation et chargeait l’atmosphère souillée d’une pénible tension. Devant nous se tenait, bien en face, un grand connard perdu loin de chez lui, qui allait on ne savait trop où. Exactement négligé, le bomber de fripe et l’ourlet sacerdotal, il m’infligeait son air arrogant, tout à fait parisien, qu’on aurait dit inflexible sur sa trogne, et évitait soigneusement de laisser traîner son regard sur le requin lorsque celui-ci examinait l’assistance. Le paon se contentait de lorgnades cavalières bouffies de vanité, celle des odieux bourgeois assurés d’exister au-delà du seul bon sens, lorsqu’il se plongeait dans l’écran. Le drôle ne remarquait rien, mais il fallait dire que le rogue était remarquable de lâcheté.

Il devint tout à fait audacieux lorsque le requin répondit au téléphone par deux mots d’une langue toute en voyelles et gosier raclé, et s’autorisa alors une sonore expiration accompagnée d’un regard paternaliste. L’arabe avait une voix douce qui contrastait avec l’ostentatoire virilité de sa physionomie. L’interlocuteur était en réalité l’agent de cette bienveillante intonation : le paternel se suspendait au bout du fil, et l’entretien alternait sans gêne aucune entre le gaulois cher aux nivéaux héritiers du Général, l’argot urbain et la langue du bercail. L’appareil résonnait dans la main de l’homme, ce qui me permettait de suivre tant bien que mal la conversation. Le vieux avait un problème informatique à régler, et j’entendais sa voix incertaine qui tentait d’expliquer à sa progéniture le nœud des emmerdes, tout à la fois exaspéré et gêné de devoir déranger l’enfant à une heure si peu avancée du jour. Effet de la bibine ou pas, je me mettais à fantasmer une figure camusienne percluse dans un halo cathodique excité à perpétuité ; un pied noir tout en os, moustache éparse et marcel délavé, sur le lit de béton d’un urbanisme carnassier. Le portrait robot me vint après une courte investigation génétique, ayant remarqué que l’attitude de matamore du petit d’homme ne venait que camoufler une carcasse toute en un flanc et dégingandée, un faciès large au front et sincère dans la prunelle. Son habileté latente à l’estocade s’épuisait dans la voix du daron grisonnant, qu’il appelait – mot terrible, tremblant et ouvert sous le cœur – « Papa ». Exit dans la tessiture duo-syllabique la figure du Père encastrée là et qui pourrirait, encrassée par les années de soumission dans la horde ancestrale, non, le pater se double-nie – pas pas – et alors se fend, se révèle tout entier : ce n’était plus lui qui s’opposait à la bamboche irresponsable de l’enfant, mais bien l’enfant qui aimait la fragilité trop humaine d’un dieu ancien et décati.

Le grand parisien descendit, et puis moi quelques minutes plus tard, toujours jaloux et inconséquent. Et tout était bien, dans la caresse moelleuse et familière de l’ivresse tempérée qui me consumait alors.

[Nouvelle] La mélodie invisible

[Nouvelle] La mélodie invisible

La lumière pulse au creux de ma main, dans le renfoncement de mon poignet, coule le long de mon bras, se reflète au coin de mes pupilles. Sur l’écran lumineux, perdu dans l’obscurité morose des fins de jours hivernaux, se déchire un visage à l’arrêt. La fille a son matricule affiché en immonde arial, dans des capitales grossières, « SONIA, 22 ANS » puis en minuscules calibri « près de chez vous ». Là-dessous dégouline une face lisse et bronzée, sous filtre sépia, celui qui cache les imperfections tout en donnant une aura onirique de Californie au point du jour. De trois-quarts, cheveux décolorés, un anneau taurin à la dernière mode pend de son nez busqué, le pourtour des yeux est picoté de cendres chaudes, et les cils relevés d’un coup de poignet maîtrisé par un mascara grumeleux tout à fait cheap. Une courte citation accompagne l’image, velléité de chic qui me répugne : « Vouloir être dans le vent, c’est avoir l’ambition d’être une feuille morte, Boris Vian ».

Tout à mon dégoût, la vue de cet être veule pourtant me rassure et m’excite : elle a pris soin de faire un plan poitrine pour mettre en valeur son affriolant décolleté. La lubricité aide à supporter la laideur des âmes végétatives, c’est ce que je me dis en lui envoyant un premier message, puis un autre, enfin un troisième, jusqu’à ce qu’elle me propose un rendez-vous. Il ne faut pas perdre son temps. Le café du coin fera l’affaire, elle en croise la devanture chaque jour sans jamais y mettre les pieds, j’y bois régulièrement un expresso en attendant la rame, c’est près de sa piaule, je marcherai à l’aller.

Elle m’attend, un peu à l’écart de l’entrée du rade, comme rendue timide par ces lieux inconnus et qui recèlent d’improbables secrets à deux pas de chez soi. Elle ne se balance pas d’un pied sur l’autre, ni ne regarde la circulation et la lueur embuée des phares d’automobiles dans l’humidité ambiante. Fermement ancrée dans le bitume rêche, elle effectue sa séance de photosynthèse en pianotant sur un écran qui éclaire son visage d’un rayon sépulcral. C’est à peine si elle remarque ma présence alors que j’arrive à sa hauteur, le regard sûr et prêt et vidé déjà par le projet qui m’anime: en jouir rapidement et en toute liberté.

Enfin le visage se tend, surpris, avec l’allure de décalage constant des gens de l’entre-deux-mondes. Elle se reprend et d’un air métallique me tend une main diplomate que je m’empresse de serrer. Un temps on se baisait les joues, on maintenait les apparences pour donner un peu de chaleur humaine avant la consommation: la poignée de main préfigure déjà le contrat. J’ai la pogne étudiée pour ce genre de rendez-vous: elle doit être ferme, mais pas trop; chaleureuse, mais pas trop; ouverte, mais pas trop – tout est affaire de nuances en séduction –. Sa main est douce et je sens à la façon dont la mienne l’enveloppe qu’elle doit être petite, aux ongles mignons et aux doigts boudinés. Elle sourit au premier contact de nos chairs entremêlées, avant de retirer les siennes et de les carrer dans ses fouilles comme s’il s’agissait d’un objet précieux: l’emballage dermique se parchemine vite dans la brise gelée. D’un hochement de tête timide, elle indique l’entrée et me suit alors que le carillon résonne à mon passage. Ça pue la fumée de clopes froides qui a incrusté les nervures du bois autrefois, et deux trois piliers écument leur gobelet de mazout cramoisi. Ils parlent assez fort pour que, s’ils sont en veine, leurs malheurs soient rumeurs le lendemain. Leur haleine empeste la douce odeur du chez-soi éthylique, et ils donnent l’air d’être faits de la même substance que la crasse qui a élu domicile dans les noires rainures des plinthes.

A notre petite table elle cause. Son travail, ses passions, des battements de sourcils étudiés. Je cause aussi: mon travail, mes passions, des battements de sourcils étudiés. Malgré l’heure, j’ai commandé un caoua serré : la valse des volutes de fumée qui meurent de néant garde encore de son mystère pour moi. Elle a déposé son téléphone sur la table, et le consulte à chaque vibration, ce qui ponctue notre entretien de longues secondes d’un silence morne et fuyant. J’en profite pour étudier, comme à mon habitude, le phénomène de capillarité, en trempant très progressivement le parallélépipède de sucre dans la tasse. A côté repose le fragile papier qui l’enrobait, froissé en boule. Le long de veinules microscopiques remonte le liquide brun qui, petit à petit, vient combler tous les pores de la peau de cristal, jusqu’à, enfin, en faire un diamant noir qui se désagrège par paquets entiers. Elle me surprend très concentré, ce qui l’interpelle, la déconcerte : je plaisante, elle se rassure. Elle a un petit rire gracieusement irritant. Nous parlons, encore, mais mon attention est accablée par les petits grains de sucre qui frétillent joyeusement sur le vernis de la table. A chaque heurt dans son assise de gros fer, on peut les voir danser portés par une mélodie invisible. Je profite de lui avoir offert – je n’aime pas le chocolat – le petit lingot cacao enrobé dans un papier irisé, pour recueillir de la pulpe de l’index les naufragés de la tasse de café, avant de les déposer dans la cuiller qui a encore de grosses bulles de crème turgescentes. Toute à sa dégustation, elle n’a rien remarqué.

Au fil de notre conversation, je sens son regard me saisir tout entier: d’un coup sec me voilà contracté dans l’abîme infini de ses yeux gourmands et vides. Nos genoux se cherchent innocemment, et lorsqu’ils se rejoignent je suis parcouru de blancs frissons d’incertitude. Elle est maquillée, et son opulente poitrine déborde presque du fier décolleté qu’elle a choisi de porter : le tissu est trop serré à la taille, et cet apparent gonflement renforce le cuisant impératif qui se manifeste contre ma cuisse. Elle m’évoque la volupté des amours vulgaires, de la bestialité enivrante et sale, la crasse du sperme et de la sueur qu’on mélange avec allégresse. Elle a remarqué mon trouble, et c’est alors que le long de ma jambe remonte un médiocre peton, chaussé de cuir retourné dans un mocassin à gland. Elle porte un jean taille basse qui lui fait un gros cul lorsqu’elle enlève son caban marine, et dans lequel on voudrait s’enfouir lubriquement la gueule avide. A ce moment mon téléphone vibre sourdement dans le fond de ma poche. Sur l’écran, en caractères gras, s’affiche un questionnaire à choix multiples que m’envoie l’application de rencontres. A son chef, « SARAH, 23 ANS », puis, « Contrat sexuel », avant de détailler un ensemble de modalités de coït à ratifier ou non. En bas du contrat, se trouve une liste d’ajouts à proposer, précédés du bandeau « Et plus si affinités… ». Évidemment, tout cela est déterminé selon les critères qu’elle a préalablement entrés, et les miens aussi, mais leur perspective et les points de suspension accentuent la réaction endothermique maintenant manifeste et péniblement dissimulée.

Je me concentre sur l’écran pour choisir au mieux ce qui me convient pour notre rapport, je réponds aux offres qu’elle m’a envoyé préalablement avant de la relancer avec les miennes, qu’elle peut ou bien débouter, ou bien accepter, d’une simple pression du doigt. Ainsi tout est plus simple, on évite la palabre et les désaccords, ou pire encore. Pendant deux longues minutes nous sommes tout à notre travail de sélection, et je calcule intérieurement le rapport coût/profit de chaque choix, les contraintes matérielles auxquelles je suis soumis, relis l’abrégé des conditions générales d’acceptation. Face à moi, concentrée elle aussi, elle se livre au même jeu de calculs: toujours avoir une proposition d’avance, emmener l’autre par le refus le mieux manigancé et la contrepartie la plus appétissante, mouvoir ses pièces sur le plateau abstrait des cases à cocher pour parvenir à la victoire de son plaisir, sans qu’il soit entaché d’incommodités trop humaines. Autour de nous règne une vigueur libidineuse nouvelle, et les poivrots se paient un coup supplémentaire avec une délectation non dissimulée en nous voyant ostensiblement remplir nos contrats. Ils fantasment sans doute un accouplement d’une sensualité maudite, la sauvagerie fulgurante de tendresse que seuls peuvent avoir des amants consumés et qui s’aiment de l’amour beau. Actuellement, il n’y a dans mon esprit qu’un ensemble de propositions, schémas positionnels, engagement légal, paraphez ici s’il vous plaît, accord envoyé, « vu √ ». Enfin nous souscrivons à un contrat à notre convenance mutuelle, avant de sortir de nouveau dans le froid de février. En sortant, elle a déposé trois pièces sur le comptoir graisseux, et a gratifié l’audience d’un sourire simplet de bête.

Le contrat logé dans nos paumes respectives, nous nous rendons dans un silence complice jusqu’à son studio. Je sais déjà ce qu’elle va me faire, ce qu’elle désire de moi, tout est très simple. Aucune surprise en arrivant chez elle, je me déchausse, et laisse ma paire de sneakers dans un meuble dédié aux pompes. La pièce est petite, un bureau de contreplaqué, trois grandes reproductions de photographies des boulevards new-yorkais – deux de la 7th, dont une baignée dans l’éclat de Broadway, la dernière peuplée des taxis jaunes marinant dans la fumée dégueulée par les bouches d’aération, image d’Épinal du post-moderne –  jalonnent les murs, pour former ce que je surnomme immédiatement triptyque de l’inculture. En dessous de ces chefs-d’œuvre, un sommier banal surmonté d’un matelas inconfortable, sur lequel repose une parure constellée de motifs zen et japonisants. Dans un coin, une petite cuisine; là-bas, la porte qui donne sur l’ensemble bain-chiottes. Les murs sont blancs, la moquette est bleue, tout est rangé. Rapidement, elle enclenche son téléphone dans un support mural et en active la caméra – on est jamais trop prudent – puis se déshabille lentement en me lorgnant du coin de ses pupilles emplies de velléités lascives, mais l’effet échoue lorsqu’elle s’entête à vouloir religieusement déposer son habit bien plié sur le dos de l’unique chaise qui traîne. Au-dessus du lit, quelques bouquins épars, sur lesquels je n’ose pas m’attarder: déjà, elle commence à accomplir sa part du contrat à pleine bouche, avec la charmante diligence des gentils animaux domestiques qu’on ne voudrait pas contrarier pour ne point leur faire de peine. Comme avec ces gens qui installent des pancartes « ATTENTION CHIEN MECHANT » sans en avoir un, ou quand il est si peu canin qu’on devrait à peine l’appeler chien tout en continuant à exciter sa fougue grotesque de bichon tremblant. Au terme de quelques soupirs forcés et de grincements de dents retenus lorsque les siennes mordent involontairement dans mes chairs tendres, je me décide à entamer la frénétique chorégraphie dont nous avons convenu. La mignonne créature se pâme enfin avec un air imbécile au fil de nos configurations charnelles, tandis que je m’échine à conserver un rythme de locomotive ambitieuse de retenir toute échappée extatique de sa poisseuse vapeur: à son terme mon échec se rend tout vivant et alors j’expire en sursaut dans ses bras inconnus.

L’inconfort soudain resurgit lorsque ma conscience émerge de ces trois secondes de plénitude essentielle, alors que je sens l’odeur infecte qui se dégage de nos corps entremêlés. Je me dégage lentement de sa prise empotée, pour m’adosser contre le mur, jambes allongées, en masquant d’une main hésitante un sexe trop vite découvert et la pudeur déconvenue. La voilà qui débute une affectueuse et débile entreprise de consolation post-coïtale, dégoulinante de vulgarité: d’un geste doux, elle glisse sa tête loin dans mon cou. Trop tard: ses seins flasques dodelinent en tous sens, la graisse pendouille de son ventre adipeux, ses yeux scrutent discrètement une altération du vide qui habite les miens, enfin, c’est toute la matérialité de son être qui me répugne, la fadeur de ses traits déchaînés, la grossièreté de ses membres bouffis de charogne, son odeur rance de cadavre en sursis. Ses bras comme de longues branches pourtant s’enroulent encore autour de moi, carcasse rosâtre et pesante, et ses lèvres cherchent à m’arracher un baiser différent. Un baiser qui, encore, serait le résidu d’une pensée refroidie. Un baiser qui, déjà, aurait la vacuité tenue d’une étincelle d’amour. Alors je m’en vais, ce n’était pas dans le contrat: elle ne dit rien et me salue. Dehors, le froid est mordant, et pourtant j’ai une étrange chaleur qui m’habite. Je sens, dans le fond de ma poche, la vibration de mon téléphone, et j’imagine déjà les échanges à venir avec tant d’autres, la chaleur renouvelée, encore et encore, à la flamme de corps embrasés pour un simple moment. Et par les yeux vides de l’expectative, je contemple la danse lointaine de flocons tardifs, la valse béante des humains affamés, le chant lancinant et vain de la mélodie invisible.

[Fatras] Le Nazaréen

[Fatras] Le Nazaréen

Douce nuit dans laquelle tu te tiens face au monde.

Sainte nuit, le vacarme de Jérusalem résonne dans ton oreille sourde.

Toute la vie est en creux dans ta sainteté et dans ton doute. Les rayons de lune te baignent de leurs larmes pâles, et l’empire des hommes s’exacerbe contre toi, s’achève, expire, encore et encore. Tu ouvres déjà l’infini, et la fin du temps, et la lumineuse résignation qui par toi ne se taira plus, celle de la vie qui se bat, encore et encore. Tu te tiens là, tout efflanqué contre le vent, maigre, une pauvre robe sur le râble, et les mains calleuses du charpentier sont ton seul héritage terrestre. Ton visage est crevassé, rongé par les cicatrices de l’adolescence ; tu n’as jamais été net et propre comme un crucifix.

« A quoi tu penses, Nazaréen ? », disait l’enfant.

La sueur coule le long de ton bras, et dégoutte sur le rocher qui hurle dans le vent. Toi tu n’oses pas crier, ni même gémir. Pas encore. Plus tard. Maintenant, il n’y a que les étoiles, le linceul que ton père et ta mère ont cousu pour toi, et chaque goutte d’eau qui perlait de leurs yeux pendant l’ouvrage est venu parsemer le ciel : c’est un océan de détresse, et d’amertume, qu’on appelle univers.

Tu l’interpelles ? « Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ».

Il est là avec toi, et murmure à ton oreille. Il est doux aux cœurs en détresse. Il n’a pas l’indécence de te rassurer, de te mentir comme on est doux avec un mourant, il n’est que toute présence dans sa chaleur intime. Le temps est arrêté, les lumières de Jérusalem luisent de leurs tourments humains. Il y a un grand feu quelque part. Là, des agneaux que l’on rentre. Il est déjà tard, et la nuit profonde. Plus loin, l’étable dont la mangeoire fut langes, la terre couverte du sang de l’enfantement, Bethléem, pauvre Bethléem, que recouvrira toujours une robe de tristesse. Le musque des oliviers embaume l’air nocturne, et les rares touffes d’herbes sont fraîches et souples aux doigts. Machinalement, tu en arraches une, puis deux, puis trois, que tu fais rouler entre tes doigts. Tu penses aux yeux cernés du gros Jean, qui doit déjà dormir, à son ventre rond qui s’épanouit et s’affaisse à chaque ronflement. Tous étaient exténués après le chemin dans la vallée de Josaphat. Et tous étaient inquiets. Même Pierre, le chétif, celui qui devrait plus tard ne plus te reconnaître, celui qui devrait plus tard céder à la peur, t’a regardé l’œil rempli d’amour. Et le forfait ne t’atteint déjà plus.

« A quoi tu penses, Nazaréen ? » disait l’enfant.

Tu penses déjà à l’invective, tu penses déjà à l’abandon de celui qui toujours t’a soutenu.

« Comment as-tu fait pour te donner ainsi, Nazaréen ? ». Tu devais être fou, ou bien très malade, Nazaréen, pour accepter de devenir Christ. Tu devais souffrir d’un mal qui ronge les entrailles, d’un mal qui change la sueur en sang, pour accepter d’endurer un sort pire même que la vie. Tu devais saigner en ton sein, de tout l’amour du monde.

Il y aurait déjà le premier clou, sur le poignet droit, et ta mère pleurant à tes pieds.

Le second percerait tes tibias, les os seraient fracassés, et une pensée étrange naîtrait, que la croix était de peuplier, pour se faire pénétrer si mollement par la pointe de fer.

Il y aurait le dernier, et la peur de la mort lorsqu’il approcherait la chair tendre et l’os fragile.

Un lance te transpercerait, et le jonc à la bouche, tout serait enfin accompli.

Tu doutes, et tu es Christ. « Père, pourquoi m’as tu abandonné ? » est le plus beau discours qu’il te reste à prononcer. Tes os se détachent de ton corps, et tes muscles tremblent malgré toi. Et pourtant, tu sais que tu ne peux t’y soustraire. Car au creux de ton cœur gît une maladie incurable, et c’est l’amour du monde, celui d’un disciple endormi, celui d’un être qui naît et des vieillards dont on clôt les paupières, celui d’un ami qui marche et d’un ami qui pleure, d’un homme qui meurt de faim et dont les yeux te crèvent. Et dans le creux de la vie, se heurter au poids du monde, à son arrogante simplicité, à sa hargne d’en finir dans la haine et le meurtre. Et toujours, encore, recommencer, parce que l’on est malade, malade de l’amour du monde, celui qui vaut toutes les gorgées de miel et les douces figues des hauts jardins, et la tendresse de l’herbe. N’en finir qu’au triomphe.

« A quoi pensais-tu, Christ, au Mont des Oliviers ? »

[Nouvelle] Sallenelles

[Nouvelle] Sallenelles

[Cette nouvelle a été écrite dans le cadre d’un concours informel sur un forum, dont les consignes étaient les suivantes:
– intégrer les éléments de la photographie d’une façon ou d’une autre dans le texte
– le temps d’écriture était inférieur à 72 heures
– le texte devait faire entre 500 et 2000 mots
Ce fut un bon exercice, et même si le résultat final me laisse circonspect, je suis heureux d’avoir pu respecter ces consignes, ça fait une sorte d’étude, de truc qui montre ce qu’on peut faire dans un genre entièrement différent. Bonne lecture!]

Ma première visite à Sallenelles remonte à une quinzaine d’années environ. Naturellement, et comme pour tous les rejetons de normands, l’automobile de mon père m’avait déjà fait traverser le village. Mais mes yeux d’enfants ne comprenaient pas l’attrait des vieilles chaumières, qui grandit chez moi d’une façon proportionnelle à l’usure de la vie. Lors de cette découverte, j’étais un jeune homme, j’achevais mon cursus universitaire, je te connaissais, Anne, tous deux nous rendions déjà inopinément visite dans nos couches respectives avec le sérieux d’amants consumés, et j’aimais Claire.

Claire et moi nous sommes longtemps aimés, de cet amour impossible qui caractérise les jeunes gens fidèles à l’idée qu’ils ont d’eux-mêmes plutôt qu’à leur cœur. Notre rencontre fut cruellement ordinaire : les planches usées des bancs de la Sorbonne, une mortelle classe d’herméneutique, et ce professeur à l’air un peu fou qui tentait de nous faire entendre le sublime des énoncés de la logique formelle. Unis dans le désaveu de cette esthétique savante, nous avions, pis aller pour ne pas sombrer dans le sommeil lourd et chaud de l’amphithéâtre, débuté un commerce éprouvé de haussements de sourcils compatissants, de soupirs généreux et de sourires en coin. Les étudiants ont cette faculté proprement inouïe de devenir comparses au bout de cinq petites minutes d’ennui commun. Cela se résout généralement au bord blanc d’une tasse de café salvatrice – toujours noir, n’est pas étudiant qui veut –, qui nous avait paru poterne appropriée pour échapper au moins quelques minutes aux très sages et très savants « Jean emprunte la bicyclette de Paul ». Là, las, j’ai rencontré Claire, autour d’un dé à coudre de café sombre, fumant et amer. La terrasse du troquet s’était transformée en refuge pour accueillir l’immigration massive de la jeunesse parisienne, bien plus disposée à profiter des premiers rayons de la lumière printanière qu’à l’étude. J’avais déjà croisé Claire dans certains amphithéâtres d’une manière très étudiante : en lui jetant une œillade à la dérobée pour satisfaire à l’insistance d’un pressant camarade, subjugué par sa beauté. Il était absent au café, et Claire était plus belle encore lorsqu’elle allumait sa cigarette. Une blonde. J’ai toujours aimé les femmes qui fument. Claire était parisienne. Disant cela, l’on dit déjà tout. La taille fine, le visage rond et ouvert, les mains gracieuses et pâles. Elle lisait terriblement, avec la ferveur des cœurs qui ne savent aimer que passionnément les lettres, et savait Baudelaire. Tout en elle respirait la grâce et la volupté ; elle appartenait à la race des volutes de café noir, race de l’odeur grise du tabac qui flambe. J’étais seul alors, elle me plaisait. Elle avait pour amant un garçon, qu’elle décrivait grand et beau, brillant et distingué, cultivé et sensuel. Chaque qualificatif striait d’une fine coupure mon ego, étrillait mon cœur jeune, car je n’avais aucune de ces qualités généralement recherchées par les jeunes femmes. J’étais alors un être métronome, et sans doute le suis-je encore : entouré, j’aimais la solitude ; seul, il me fallait le monde ; paresseux lors du travail et studieux en congés ; je me réclamais de la roture dans le mondain et de la distinction dans le vulgaire. J’étais lâche, labile, et assez laid. Pour une raison inconnue, il m’arrivait de plaire, et alors j’inspirais des passions que mon esprit changeant entretenait malgré moi.

J’ai côtoyé Claire de façon régulière, et nous allions souvent au cinéma de la rue des Écoles voir de vieux films qui nous donnaient un air intellectuel. Elle me prenait parfois le bras pour rire comme si nous étions des amoureux, et nous nous promenions longtemps en silence. Comme la solitude de mes draps me pesait, j’ai inspiré une passion à une autre, et nous avons ainsi au fil du temps, elle comme moi, changé de partenaires, en nous manquant encore et encore. Lorsque l’un avait un amant, l’autre devenait libre. Par fidélité, pour être ce que nous pensions être, nous restions avec nos conquêtes du moment, de quelques semaines, de quelques mois. Nous étions lâches comme des philosophes.

Lorsque l’amant dura un an, puis deux, puis trois, ils parlèrent de se marier. Oh, ce n’était pas grand chose d’abord, des allusions, quelques plaisanteries, puis la ferveur des préparatifs, et l’instant d’après elle était dans une pesante toilette de nacre, marchant vers l’autel, sévère et digne. Là bas l’attendait un garçon, qu’elle décrivait grand et beau, brillant et distingué, cultivé et sensuel : Jules. J’avais appris à le connaître, et à l’aimer lui aussi : il avait de l’esprit. La cérémonie eut lieu à Cabourg, le ciel était maussade avec moi. J’entendais de nouveau l’incompréhensible prose de Wittgenstein et le bois du vieux banc craquer à mon côté et son rire et j’entendais la douceur des grains de café et l’odeur la cigarette : tous se bousculaient dans mon esprit désordonné. Elle se tenait là, debout, prenait les mains de Jules, opinant à la question ultime. Les automobiles partirent ensuite dans un ambitieux concerto pour klaxon, et je rejoignis en m’insérant dans le cortège le manoir de Sallenelles que le couple avait loué. La bâtisse était immense, et de multiples dépendances au toit de chaume enrubanné d’iris parsemaient le parc. On avait récemment remplacé le torchis du manoir par un neuf, encore éclatant, qui contrastait avec le chêne sombre et délavé des colombages. Ce soir là, j’entrepris consciencieusement de me saouler et Jules avec moi. J’aime boire, au moins autant que j’aime les cigarettes à la bouche des jolies femmes. De lourds nuages passaient souvent sur la figure de Claire, et le fracas du tonnerre, dehors, tout près, donnait un air trop solennel à la fête.

Un moment, alors que Jules ivre m’agaçait, je sortis respirer la terre détrempée et l’odeur des fins de noces : le moment de la sauterie où tout peut encore s’exacerber jusqu’à la débauche, ou bien s’éteindre complètement et les invités encore graves et sains se retirer avec un air liturgique. Claire me rejoignit. Les colombages de Normandie allaient très bien à son teint parisien. Nous nous tenions là, en silence, sous le perron de la bâtisse, et l’on attendait quelque chose. L’atmosphère était embuée de réminiscences de nos années heureuses et insouciantes, sans ce poids du monde si récent. Nous ne nous étions pas encore adressés la parole aujourd’hui ; elle subissait les assauts de ses responsabilités nouvelles, de son amour figé, et moi ceux inconscients de mes remords enfouis. Heureusement, j’ai toujours eu l’alcool sobre : ses effets se limitaient en général à m’amener à déblatérer trop sur l’état du monde et à admirer tout en la conspuant la bête qu’est l’homme, ce qui donnait alors de moi l’image d’un poète très raté, ou d’un jeune fou plein de charme, selon les goûts. Ici, une austère mélancolie m’avait envahi. Ma respiration suivait les lentes pulsations du ressac sur la plage toute proche, et je m’enlisais profondément dans la terre molle, pour ne faire qu’un avec l’absence de moi. Cela n’était possible qu’avec Claire et son silence doux. Avec elle, il ne s’agissait pas de disparaître, comme avec les passions volantes, mais d’être enfin pleinement.

Après un temps qui me paru très long, Claire rompit le cocon de silence qui nous entourait, et me prit par le bras avec un sourire très sérieux sous le nez. Elle avait les pommettes rougies par l’humidité, et ses bras semblaient frêles dans sa lourde robe. « Viens ». Alors je la suivais sous le crachin continu qui baignait la côte. L’orage qui grondait maintenant plus loin nous envoyait ses longs éclairs lumineux qui découpaient les ombres terrestres d’une façon terrible. Le vacarme du monde était infernal. Nous arrivâmes à la pointe de la falaise, et le long du roc se profila un phare. Je su immédiatement pourquoi elle m’avait conduit ici, contre le noroît : l’endroit était pittoresque, et rappelait nos débats littéraires enfiévrés. Elle aimait Stendhal, et moi Chateaubriand. Nous nous tînmes là, stoïques face au vent, comme devant une mer de nuages. La pluie s’intensifia soudain, et nous eûmes besoin d’un refuge provisoire pour attendre l’accalmie. Le phare semblait abandonné, et seule une mince chaîne retenait la porte, enroulée le long du battant. Je n’eus pas de mal à la fracturer et en laissais les vestiges sur la première commode qui se présenta dans l’obscurité. Nous nous dirigeâmes à tâtons, et dans la pénombre nos mains se frôlèrent souvent, comme celles de jeunes novices avides. C’est lorsque je sentis son épaule nue sous mes doigts que quelque chose en moi se fissura dans un éclat de chaleur fraîche, et je compris seulement qu’elle n’avait pas cherché l’interrupteur. Tout s’emballa dans une complexe cérémonie de dentelles et de peau, elle acquiesça de tout son corps à mon désir sourd et brutal, tendue du poids de son être tout contre moi et dure dans mes mains vaines qui la couvaient de caresses.

Cette nuit là je compris que l’amour était chose très simple, et aussi pourquoi aucun grand n’osait en parler simplement. Puis nos souffles cessèrent et nous nous assoupîmes quelques instants sur la dalle de granit froid, en parvenant à préserver notre peau de son gel par une installation abstraite de vêtements épars. Tout était gris, souple, et silencieux. Elle avait très naturellement passé son bras autour du mien, et je sentais nos sueurs se mêler le long de nos poignets. On se releva enfin en silence, et du retour je n’ai guère de souvenir. Seulement une image simple, qui perça ma rétine malgré l’obscurité qui avait repris ses droits : la vieille table de bois mort sur laquelle trônait, reliques de notre unique incartade, une jarretière de dentelle consommée, les restes de la chaîne, et une pesante clé de rouille. Au petit matin, alors que la nuit était encore noire, je pris mon automobile pour retourner vers toi, et n’assistait pas au retour. Je ne revis plus jamais Claire, et aucun d’entre nous deux ne tenta de renouer quelque lien d’amitié ou d’amour.

[Fatranniversaire #2] AMOUR ET EROTISME

[Fatranniversaire #2] AMOUR ET EROTISME

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EROTISME

La gueule béante du ciel pourpre
tonne lentement dans la plaine éclaboussée
nos épaules se bercent dans la marée
l’herbe joue sur mon cou
et brise le chaud de la terre.

Un pin se défait tout en aiguilles
qui collent dans les boucles perlées de ta nuque
et mes yeux se tapissent dans les recoins des tiens.

Enfants des frissons de ces bois
l’univers ramassé dans nos bras enroulés
ton sang se refroidit doucement
quand ta pupille dévore le ciel de feu.

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CHARITÉ

C’est un frisson de feu, dans la tempête du monde,
C’est un creux de noirceur, où naît l’incertitude,
C’est un acte sans mot, et qui crie dans la nuit,
C’est un acte à peine, c’est un mouvement infirme,
C’est la foi en moi autre, perdue entre tes lèvres,
C’est la moisson du temps, sur ton cœur apaisé,
C’est le rire des enfants, adulte emprisonné,
C’est la couleur de l’âme, c’est sa chair pathétique,
C’est un trou de douceur, où chante une rivière,
C’est la terre contre toi, qui n’est plus que tendresse,
C’est un sang ravivé, dans un blizzard de cendre,
C’est un repli gracieux, c’est le coin de tes yeux,
C’est la mortelle clémence, la rangée de quenottes,
C’est le pourpre d’un labre, c’est le baiser au vide,
Qu’en un jour, un lieu, par une action fortuite,
Tu as laissé tomber dans l’air tout contre moi.


Alors je l’ai recueilli, ton sourire.

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CHARITÉ #2

Au creux de son corps
Brûlait la tendresse
Du mystérieux accord
Des amours terrestres ;
L’épiphanie de bras
Sur la nuque enroulés
Quand les démons d’en bas
M’ont saisi au gosier.
Dans ce nouveau logis
Ils buvaient mes larmes,
Et conspuaient moindre ris
Car la haine est leur arme ;
C’est qu’ils aiment les heurts
Que le monde assène
Et pour eux le malheur
D’un théâtre est la scène.
Dernier bouffon du drame
Que la vie a prescrit,
J’ai refusé l’infâme
Et me suis englouti
Au creux de ses mains ,
La douceur de sa peau,
Au creux de son sein ,
Et l’amour encore chaud,
Dans le chaudron bouillant
De ses épaules nues ;
Les démons du dedans,
Leurs voix se sont tues.

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MORT – EGO 

Triste balafre d’un intransitif
Chargé, sans transition,
De découper à vif
Un carré un moignon
Du palpitant hâtif
De ton amant girond.

Ah, il faut croire
Que d’aimé à haï
Pas d’étape transitoire
Qu’en un ris tout finit ;
Et la vaine histoire
Des amours gémit.

Aux passions trahies
Aux célérités gâtées
De nos étreintes pourries
Quand d’un mot renvoyé
Paria parmi les bannis,
Maudit, tu m’as réprouvé.

Un instant mélomane
Se rejouer la comptine
Qui à tous sonne insane
Qui à mille âmes lamine,
Et mine jusqu’aux mânes,
Ton acerbe badine :

« C’est là que tout finit. »

.

.

.

ÉROTISME #2

A ton corps pathétique
Sur le lit décharné
Des mémoires iniques.
A l’amère cruauté
Dans la mèche lubrique
A la diable jetée;
Fantaisie onirique
Sur ta peau de baisers.
A lueur extatique
Dans tes yeux mordorés
Quand perchée sur ma trique
Tu allais à ton gré.
A nos mœurs anarchiques
Nos vies désordonnées
Nos amours féeriques
Par toi en fin négligés.

A ton corps oublié
Sur le calice caustique,
Soude de la temporalité :
Ta mémoire amnésique.
A ta chair consommée
Nos canons rachitiques
Un moment déchaînés
Dans l’été ibérique.
A mon souffle balafré
Par tes regards cyniques
Par l’adieu expédié
Comme une vulgaire colique.
Au souvenir défiguré
Sa gueule mélancolique
Sa face rouge burinée,
Moi, goutte d’eau de supplique
Quand tu m’as essuyé.

Quel dieu
A donc pu avoir idée
Que l’amour soit relique ?