[Paul et Mike] #1 Le meilleur pari.

[Paul et Mike] #1 Le meilleur pari.

Les périodes de changements politiques me rappellent pourquoi l’idée m’est venue de faire ce blog il y a bientôt un an. Il y avait une nécessité personnelle, permettre l’expression sur des sujets contemporains mais aussi m’allouer un espace d’expression libre, comprendre un peu plus littéraire, dans le même temps. Il y avait une exigence de méthode, toujours tenter de comprendre – à mon niveau très limité – avant l’épidermique, avant la fougue de l’idéal politique qui souvent est le mien et qui pourrait porter parfois plus à l’action passionnelle qu’à la réflexion. Un idéal politique qui est informé par ma foi, et donc par le message de paix et de tolérance chrétien. Il y a un temps pour agir, mais aussi un temps pour réfléchir. Difficile tension entre un activisme violent qui répugne et le militantisme de canapé.

Dans la déréliction gauchiste (rien de moins), il faut donc penser. Avant l’action il faut se demander quelles valeurs doivent y présider pour qu’elle ne soit pas que vanité du sublime de la ré-action, le fracas du verre, et le goût du pneu qui brûle. Avant d’accuser l’homme politique de laisser tomber des idéaux pour sa propre personne, il faut comprendre. Et poser la situation.

Pour quelqu’un qui se situe dans le camp de ceux qui ne tolèrent ni la domination de ces outres débordantes d’aisance et qui demandent encore à boire, ni la pauvreté d’amour du rejet de l’Autre, la situation est problème. Problème car elle appelle à un pari, avec comme enjeu le moindre mal.

Ou bien l’on vote Macron, et c’est le moindre mal du barrage, c’est le vote contre le Front National. C’est faire nous-mêmes front national contre le FN. Étrange conception de la démocratie, que l’on nous ressert en dessert écœurant de plus en plus souvent, et qui consiste à dire à une partie de la population que l’on refuse son expression, que l’on vote pour l’empêcher de s’exprimer. Et pour perpétrer le cycle du mécontentement, qui loin de disparaître, se renforce d’années en années. Le vote Macron, c’est pour ses détracteurs, l’uberisation de la société qui continue, c’est l’instigateur de la Loi Travail qui continue son œuvre libérale (quoiqu’il ne soit pas non plus libertarien dans son programme, entendons-nous, et même s’il partage avec eux les principes d’autorégulation des marchés : c’est la taupe des marchés, celle qui vient creuser un chemin suffisamment étayé pour permettre aux copains de passer sans craintes). Pour moi, c’est la voie tracée vers le féodalisme corporatif, tel qu’il émerge déjà en Asie du sud-est, et tel que la science-fiction, matériau de prédiction à toujours garder sous le coude, l’a souvent montré avec le cyberpunk.

Ou bien l’on s’abstient, ou l’on vote blanc puisque cela vaut autant (« oui, mais t’as fait la démarche, alors c’est pas pareil ! » ; si mon vote n’a aucun impact, le résultat est à peu près le même), et l’on prend le risque de faire passer le Front National au deuxième tour. Ce qui n’est guère réjouissant. Au menu : des débats infinis sur l’identité nationale, une alliance forte avec Poutine qui a mis ses services de propagande sur le coup (ils vont tenter de récupérer le mouvement de Mélenchon, à l’évidence), une politique de discrimination affirmée des populations musulmanes. Non que certaines questions ne soient importantes en elles-mêmes, en tout cas elles semblent importantes, mais peut-être à tort, pour beaucoup de français. Mais souhaite-t-on réellement un gouvernement dont l’action sera nécessairement orientée vers des politiques d’exclusions et non pas de penser ensemble ? Pas vraiment.

Voilà les termes du pari, à court terme. Et à court terme, il semble évident que le vote Macron est préférable : comme en 2002, faisons barrage, et en avant la jeunesse, recommençons encore une fois !

Sauf que voilà, à long terme, le raisonnement ne tient plus.

On a souvent affirmé que le vote Macron amenait à une politique qui favorise l’émergence du FN. Et rien n’est moins faux. D’une part économiquement, en créant des exclus, avec une politique de compétition économique qui amène à une diminution du niveau de vie des plus faibles, tout en admettant des largesses à ceux qui ont tout, si ce n’est plus. D’autre part symboliquement, car le vote de barrage pour Macron c’est dire à plus de 20% des électeurs qu’ils n’auront pas leur voix au chapitre. Et leur répéter d’années en années. 20%, c’est beaucoup. Envisageons alors les législatives : en réaction au sentiment d’impossibilité de changer le système, croissance du nombre d’élus front national, qui ne se priveront pas pour faire en sorte d’accentuer le mécontentement (le fn a voté pour toutes les lois cassant les droits sociaux au parlement européen). Dans cinq ans, le pays est mûr. Et si ce n’est dans cinq ans, ce sera dans dix, ou dans quinze, peu importe au fond : la légitimité du front national en tant que parti anti-système n’en sera toujours que plus renforcée, le nombre de militants accru avec la fracture sociale continuée par les politiques libérales. Les mesures n’en seront que plus agressives, que plus dangereuses donc.

Alors ce qu’on appelle le mal pourrait triompher royalement. Au vu des statistiques du vote policier, maintenir l’ordre et faire taire l’opposition de la rue ne sera guère compliqué, ou en tout cas ne suscitera que peu de cas de conscience. Ce qui se joue dans les affrontements avec la police n’est pas neutre. Quand la moitié des dépositaires de la violence légitime votent à l’extrême droite, ne nous étonnons pas que les manifestations de gauchistes soient violemment réprimées, quand celles de l’autre bord politique se déroulent peu ou prou sans anicroche. La politique est sport de combat.

A l’inverse, on peut faire le pari, risqué, que le passage du Front National permette de laisser échapper un peu de la pression à laquelle est soumise notre société, par l’écoute de la part de la population qui s’exprime par ce biais. Ça permettra au front national de révéler son vrai visage : ce n’est absolument pas un parti anti-système, bien au contraire. Soulager la pression, en autoriser la dépense, mais aussi la canaliser : les contre-pouvoirs pourraient être efficients, et les législatives faire un barrage intelligent à la politique d’extrême-droite. Plus intelligent parce que bien plus subtil. Les risques sont immenses, mais le sont-ils moins qu’un extrême porté à l’acmé de sa pression d’ici cinq, dix ans ? C’est bien pour ça qu’il y a un pari : on ne peut réellement mettre en balance les deux. Plus, pouvons-nous autoriser, en conscience, que le FN soit au pouvoir, en refusant le barrage ? C’est là le problème, et il n’y a pas de réponse miracle.

Acculés dans nos vaines sincérités, nous sommes, nécessairement, condamnés à choisir dans deux semaines ce qui ne devrait l’être. Qu’il s’agisse d’un bord ou de l’autre, il faudra se prononcer, en gardant à l’esprit qu’il s’agit toujours du mal, et que jamais il ne repose.

Mais doit-on vraiment rester dans l’aporie ou n’avons-nous pas les moyens déjà, présents devant nous depuis longtemps mais comme aveuglants, de répondre à la situation désastreuse ?

[Fatras] #1

[Fatras] #1

Les rues parisiennes bouillantes et tristes s’écartent pour laisser place à des soubresauts d’intimité, dans les méandres de l’île de la Cité. Ce ne sont pas des ruelles. La ruelle est trop philosophique. Ce sont des petites rues bougonnes qui ne sont pas là pour attirer le chaland à coups de Marks et Spencer. Elles tirent une tronche de trois pieds de long, quelle que soit la saison, et la motocrotte les évite. Les trottoirs sont souvent maculés de tâches de merde, alors il faut pratiquer son slalom sans skis. Pas chassé à droite, tendre la jambe à gauche, grand écart. Loupé. Schuss. « Déjection ! » il faut bramer quand on se ramasse.

Il y a de petites fenêtres, sortes de rivages voyeurs de chaque côté du ruisseau de pavés. Derrière l’encadrement, le feu du jour perce l’intérieur des logements, et on peut voir des petits tas lacaniens de trucs : qui une bibliothèque, qui une ronde-bosse contemporaine à vagues relents africanistes, qui une sphère lumineuse qui dans une douce lumière donne une odeur de nuit. J’avance en évitant les mines canines jusqu’à l’angle de la rue des Ursins. Il y a un visage de faune qui dégobille de la flotte en contrebas du trottoir en contre-haut. De l’autre côté il y a une lourde porte en bois, à gonds ferrés. C’est une chapelle, je crois. Derrière une fenêtre en arc plein-cintre il y a un type avec un habit raide corbeau. En face, accoudés au grillage qui surplombe quelques marches, les troupes de la mairie de Paris taillent le bout de gras et se tournent les pouces devant leur utilitaire Renaud. Leurs uniformes jaunes stabilo et verts velleda sont constellés de tâche d’encre d’aqueuse. Ils ont ouvert une bonde qui pisse à grands flots dans les caniveaux, et ça sent bon les eaux de pluie stagnantes sur le pavé frais.

J’avance maintenant sur le pont Au Double . Les clochés du bossu m’écrasent déjà. Entre les deux berges, un accordéon grelotte. Son joueur le fait tressauter en tout sens, pouic, pfooon, et tente d’extraire des notes du gargouillis. Il y parvient, et mince : Piaf. Parce qu’il le faut, et parce que l’Oiseau a assassiné l’honnête profession des accordéonistes parisiens. Devant nous, un gars escalade la rambarde rouillée, et saute. Ploc et plus rien, il coule à pic. Une pierre de plus dans le cordon ombilical français. L’accordéon a atténué le boucan du suicidé, tant mieux. Rien de plus désagréable que le son de la vie.

J’aime malgré tout le son de l’accordéon. C’est Paris. C’est cliché, mais c’est Paris. J’aime les clichés. Dans un bouquin obscur, Deleuze définissait le cliché comme un « schème sensori-moteur ». C’est toujours drôle le romantisme de Deleuze, schème sensori-moteur. Je continue sur ma lancée, je dépasse le pont, et toujours le Piaf roucoule. Je me sens parisien pour une seconde et demie. Schème : c’est l’éclaté, sur lequel tu as toutes les parties de ta machine, l’exploded, c’est la pluie et les lunettes rondes, l’amour au café de Flore. Et l’accordéon. Sensori-moteur : les sensations, et ce qui fait mouvoir. Et alors je bouge ce que je suis. Piaf ! Et je suis parisien, je suis dépris de mon existence un instant. L’existence m’emmerde souvent, oscille avec la grâce, alors j’aime les clichés : c’est le médiocre de la vie, qui prend toute la place, comme une maîtresse dans le lit après l’amour.

J’ai passé l’hôtel de ville, carrefour de la rue de la Tacherie. Je me dirige vers Châtelet. Bonhomme rouge, je m’arrête, une idée, je sors mon carnet. C’est pas mon carnet habituel, celui-ci je l’ai eu gratis avec un Camus pour un de ses cinquantenaires quelconques qui avait fait vendre du papier chez Folio. La couverture est illustrée par Jacques Ferrandez, une aquarelle d’Alger. Ça fait un peu Sempé du pauvre. Je note « poids du vide ». La formule me plaît, alors faut pas l’oublier. Mon carnet habituel est resté sur ma table de nuit, près du noyé. Une femme qui m’aime me l’avait offert, et c’est un carnet simple couleur papier bible, elle a collé sur la couverture des pages découpées d’un Shakespear en VO pour que ça fasse intello. Ça m’avait plu, parce que c’est cliché, alors je l’ai aimée. Elle avait inscrit avec un marqueur rouge, une déclaration d’amour, avec sa peau dedans, un extrait de L’Herbe rouge. Et ça m’avait plu, parce que c’était juste aimer, alors je l’ai aimée, et c’était la grâce.

Schème sensori-moteur. C’est le mode d’emploi pour stopper d’être. Pour se déprendre de l’existence un moment. C’est pour oublier ce qu’on est maintenant, et qu’on est jamais assez, et qu’on est toujours trop, et qui n’est rien terriblement rien qui passe et se casse et se brise et nargue la mort mais pour un temps juste un seul temps, un soupir sur une partoche. Le cliché c’est l’oubli du moi. Le moi c’est le poids du vide. La pesanteur d’être inassouvi, jamais rassasié. Manque. Le cliché c’est le daguerréotype de l’ancêtre qui est fiché dans un mur du salon, un peu oublié, mais qui dit la personne toute remplie, qui chuchote une époque dans le creux des rêves, celui qui est dans le flanc des oreilles. Sur le trottoir arrive droit devant moi une fille, jeune, peau olive, carré plongeant dégueulasse à force de teintures bas de gamme rousses qui ont fait de la filasse ondulante de sa chevelure, un grain de beauté sur la ride du sourire, et des lèvres charnues. On ne voit que ses lèvres. Elle me jette une œillade, me jauge de la tête aux pieds. Gueule mignonne, menton droit, habit bourgeois, le trench en laine noir fait qu’elle passe son tour. J’entends les talons des Doc’s accélérer leur rythme en passant à mon niveau, dans un froissement de parka militaire payée bien trop cher en friperie. A ce moment là s’ouvre un gosier infernal qui me souffle une haleine de poix chaude sur le coin du râble. Comme si une chaudronnerie d’antan fonctionnait encore après tout. Les murs sont délavés, sur le bois de la façade adjacente la peinture se craquelle, c’est une peau crevassée de partout. Il y a de la poussière dans chaque recoin du cadre de la large fenêtre, et des restes d’affiches mâchouillés par la pluie. A l’intérieur du … , des parisiens se pressent les uns contre les autres et déjeunent à de longues tables, jouent amicalement des coudes dans une atmosphère chique. Une femme, quarante ans, tailleur Chanel, peau claire et très maquillée, se lève fourchette en main et la plante dans l’œil de son commensal le plus proche avant d’arracher le contenu du globe oculaire. Le type hurle de rire. C’est à la dernière mode, très spirituel, on se gausse.

Plus loin dans la rue … il y a une vieille, du genre celles qu’on appelle petites vieilles sans même y penser. C’est pas juste une question de taille. On dépasse ensemble sans même un regard un pauvre qui traîne là. Les français sont éduqués à ne pas aimer ceux qui n’ont rien. La vieille ressemble à ce que j’imagine de mes amies parisiennes lorsqu’elles auront atteint l’âge de s’en foutre, acmé du mauvais goût. Un tailleur tulipe, une toque à poils longs marronnasse et un manteau imprimé léopard violent. Les talons hauts crissent et grattent le pavé. Elle y est. Dans l’oubli du poids du vide. Et c’était le sein du monde.

[Paul et Mike] Le prêtre est-il un célibataire névrosé?

[Paul et Mike] Le prêtre est-il un célibataire névrosé?

Il y a un petit truc étonnant qui fait tout un tintamarre dans l’Église française depuis hier, l’affaire David Gréa. Ou le Gréagate si vous préférez, puisque c’est à la mode. Et ce petit truc va nous permettre de causer d’un autre truc, plus gros cette fois, qui est un problème important de l’Église contemporaine à mes yeux. Laisse-moi te résumer le tintouin en deux mots.

Le gars David, bah il est prêtre, parce qu’il croit en Dieu, qu’il a reçu un appel via le divin et infini smartphone, qu’il veut avoir le passe priorité pour manger les hosties et tout le toutim. C’est le genre de prêtre qu’on aime bien, le gars David, parce qu’il se consacre vraiment à ses ouailles, qu’il est jeune, dynamique, que pour un peu on lui proposerait un poste de cadre dans une start-up parisienne tant il est proactif, qu’il attire les gens vers une Église qu’a souvent une gueule un peu moribonde, qu’est ouvert, tolérant, qui refile des taches à chacun pour que chacun se sente utile et ait sa place. Bref, David c’est le genre de prêtre que t’aimes avoir, parce qu’il fait bien son boulot, vraiment bien, et que son boulot c’est l’engagement de sa vie.

Sauf que voilà, David a rencontré une femme. Oh c’était sans doute pas quelqu’un d’exceptionnel à la base hein, peut-être une paroissienne. Une confession plus tard, le col romain devient sexy, tout dérape et mazette, David aime un être de chair. Il ne peut plus se contenter de la présence rassurante dans le cœur rouge du tabernacle, ni de la splendeur des psaumes à l’heure des laudes, ni de la compagnie de Germaine, la vieille sacristine toute replète qui a décidé de donner sa vie à Dieu autrement que par le biais d’une grande cérémonie avec pompes et orgue braillant, en étant là tous les jours pour préparer de quoi célébrer le Mystère : il veut autre chose, il veut une femme, la femme qu’il aime.

Et là il se passe un truc intéressant, parce que en général c’est plutôt le truc qu’on cache chez les prêtres, aimer une femme. Ça fonctionne un peu comme chez les médecins, ou les députés : l’erreur professionnelle sera cachée par les copains, bon gré mal gré, c’est l’omerta pis c’est comme ça, na. Bon sauf que chez les médecins, ça marche comme ça aussi quand on tue quelqu’un par mégarde, les prêtres dénoncent les actes graves. Le plus souvent. Et bien dans le cas de David, on l’annonce, au cours d’une messe. Et c’est fait de façon plutôt saine : il aime quelqu’un, il va se marier, il est triste de les quitter mais c’est à ça que l’appelle Dieu. Pas de remords, pas de culpabilité outrancière.

Mais alors quel intérêt à ce que tu fasses cet article, Pistolaser, de ton petit nom Clavier, si tu tapes pas un peu ni sur l’un ni sur l’autre ?

Bah c’est que ça fait malgré tout du barouf, cette histoire. Et pas dans le sens attendu. On aurait pu croire à une dénonciation collective, à un haro sur le bandant, des excuses publiques demandées, on nous a trompé !; il n’en est rien. Il faut déjà saluer cela.

Ce qui se passe est différent, et bien plus révélateur en un sens. Une flopée de prêtres y vont de leur mot sur l’importance de leur célibat, de leur engagement donc. Parce qu’apparemment les femmes dans l’Eglise ne sont pas célibataires aussi, mais passons. Là un truc fait tilt. Pourquoi parler du célibat ? Pourquoi lui donner telle importance ? Le problème soulevé par la démission du Père David Gréa n’est certainement pas le célibat en lui-même mais bien la fidélité comme épreuve. Et pourtant, le célibat reste le point central des discours, comme si l’engagement du prêtre ne tenait qu’à ça, au fond du fond. Cela me conduit à trois remarques.

1°) D’abord, on voit que sous les publications des prêtres sur le célibat s’amassent, comme autant de sauterelles, les commentaires bourrés de gratitude, qui remercient et louent le prêtre de son engagement. Engagement dont il n’a été question qu’au travers de la question du célibat. On passe donc allègrement de la partie au tout, ce qui n’est pas sans me gêner. Car le célibat n’est qu’une infime partie de l’engagement, fait partie de la condition des prêtres et non pas de leurs actions directement visibles pour les fidèles, bien qu’il puisse le conditionner. En d’autres termes, être célibataire ne fait pas d’un prêtre un bon prêtre, il n’en fait qu’un prêtre. Ce n’est pas un corrélat de la sainteté, la sainteté s’exprime par des actes. C’est d’ailleurs pour cela que l’on est censé regretter le sacerdoce de David Gréa : non pas pour sa capacité à se retenir de se mettre en couple pendant toutes ces années, mais bien pour ce qu’il a mis en place, ce qu’il a contribué à créer.

2°) On est donc en un point assez tendancieux chez les prêtres qui parlent du célibat ainsi. D’une part, parce qu’ils entraînent une certaine forme de culpabilisation des fidèles qui est à tout le moins exaspérante, comme s’il fallait les remercier d’avoir fait ce choix pour nous, alors que ce choix ne détermine en rien ses actes, car comme on l’a vu, il n’implique pas de relation directe de cause à effet, ce n’en est qu’une cause secondaire. N’oublions pas dans ce contexte que le « merci » est aussi, étymologiquement, celui de la pitié, on demande merci pour la vie, pour être épargné. D’autre part, parce que cela contribue à ne les envisager que selon leur condition de prêtre, selon leur statut, leur autorité, et cela montre qu’eux-mêmes tendent à ne s’envisager qu’ainsi.

3°) Je cite un message facebook de prêtre, de Pierre Amar du Padreblog, auquel je fais en partie indirectement référence dans le reste de mon propos :

« Parce que le célibat consacré ne cesse de poser question aux générations d’après mai 68 à qui on a juste dit « sortez couverts ! ». Le célibat pour le Seigneur proclame que Dieu peut combler un cœur. Profondément. Durablement. Il offre au monde le témoignage d’un engagement total : notre époque n’en a-t-elle pas besoin ? ».

La référence à mai 68 veut bien dire ce qu’elle veut dire : on parle là de la libération sexuelle. A cela on oppose quoi : l’absence de sexualité, c’est ce que le gars curé ajoute un peu plus loin

« Mais on peut vivre sans activité sexuelle… sinon, moi, je serais mort depuis longtemps ! »

Oui, oui, ce que vous entendez ce sont les gémissements des freudiens qui pleurent des larmes de sang. Ce qui est franchement drôle, c’est de voir des prêtres conspuer un système du tout-sexuel en invoquant le non-sexuel : ce n’est qu’une manière de parler du sexuel, là encore, tout comme dans l’opposition thèse-antithèse il n’y a qu’une totalité, que l’englobement d’un tout. En parlant du célibat comme de fondement de l’engagement, on végète donc dans le prisme du sexuel, et non pas du autrement que sexuel, dans ce que Levinas appellerait infini, c’est-à-dire ce qui ne peut être pris par une totalité « L’idée du parfait est une idée de l’infini. La perfection que ce passage à la limite désigne, ne reste par sur le plan comme au oui et au non où opère la négativité. (…) L’idée du parfait et de l’infini ne se réduit pas à la négation de l’imparfait. La négativité est incapable de transcendance. » (in Totalité et infini, p.31). Dans la négativité du célibat opposé à la sexualité, on côtoie la figure de l’Ouroboros, ce serpent qui se mord la queue, car pour dénoncer la sexualité à outrance on parle soi-même du sexuel, dans l’outrance que peut représenter le célibat pour le prêtre. Fin de la transcendance sacerdotale.

Il me semble que dans ces remarques se tiennent deux enjeux majeurs de l’Église contemporaine :

  • les prêtres se fient de plus en plus à leur statut, à leur condition de prêtre et moins à la sainteté à laquelle ils sont appelés par leurs actes. J’écris cela en ayant en tête ces divers passages de l’Évangile dans lesquels Pilate demande à Christ s’il est roi des juifs, et lui de répondre « c’est toi-même qui le dis » (Marc, 15.2). Je ne crois pas qu’il n’y ait là que rhétorique, il y a aussi exemplification de l’importance de la reconnaissance de la sainteté à laquelle nous sommes tous appelés par l’autre qui regarde nos actes. Se fonder sur un statut qui demande aux fidèles des louanges, ou bien remerciements, est une corruption du message christique et de l’humilité à laquelle le sacerdoce prétend. Le remerciement et la louange ne sont pas corrélatifs d’une condition mais bien d’une action : c’est autrui qui dit ce que l’on est, comme Pilate dit à Jésus qu’il est roi des juifs. Il ne s’agit pas d’une imposition de son statut par le prêtre mais d’une assignation à une identité par les autres, et ce sont deux choses différentes. C’est bien pour cela que David Gréa est un bon prêtre et doit être loué en tant que tel, mais non pas d’autres qui sous prétexte de leur autorité font bien ce qu’ils veulent, et ce qu’importent les avis du troupeau dont ils sont censés avoir la charge. Si l’on considère l’action du Christ comme politique – ce qu’elle était évidemment aussi, étant donné qu’elle s’inscrivait dans le champ humain –, elle allait tout droit contre cela, en questionnant la condition des prêtres.

  • Ces messages de prêtres se font dans le cadre d’une Église moribonde en France. La nécrose de l’Église, le manque d’engagement, est aussi lié aux deux points que l’on a signalé : d’une part la corruption des prêtres par le système même, qui les fait voir de façon binaire la réalité (sexuel/non-sexuel) en lieu et place d’y voir une source d’infini, l’Eucharistie, ce qu’il faut réussir à montrer en priorité. L’on ne peut espérer convaincre, recruter, en se plaçant implicitement dans le système que l’on cherche à combattre, mais seulement en se tenant dans l’autrement. D’autre part, la décrépitude de l’Église française est aussi le fait de ces prêtres qui tiennent bien plus à leur condition sacerdotale qu’à leur appel à la sainteté par les actes. Comment un jeune pourrait-il croire à cet infini auquel on est censé l’appeler, lorsque l’on rejette le peuple, lorsque qu’on se vautre dans les secrets artificiels, les glorieux artifices, d’un Mystère que l’on veut garder à soi, lorsqu’on utilise de l’argent à des fins aussi ridicules que l’allongement d’une distance entre l’autel et les fidèles, alors que tant de gens crèvent la dalle dehors ? La corruption de l’argumentaire est le corrélaire d’une corruption de ce en quoi, de ceux en qui, ces hommes sont censés croire.

J’ai fait – trop – long, mais c’était important à mes yeux. Je tiens à préciser que j’ai utilisé les termes « les prêtres » d’une façon par trop indifférenciée, générique : de nombreux prêtres font très bien leur travail et ne se tiennent pas dans la ligne problématique que j’ai indiquée. Eux se distinguent par leur sainteté. D’eux, l’on entendra guère parler, les actes de foi, la beauté humble, n’a guère à se montrer sur les réseaux sociaux et sur internet. De ceux qui sont seuls, pauvres curés de campagne, et qui se suicident par manque de reconnaissance et par solitude, on entendra guère parler non plus. Nous n’aurons que les vagues relents de cette bourgeoisie sacerdotale, qui, parodie de l’engagement politique, s’évertue à défendre les méritants en travestissant leur combat.

Je ne me place pas en chantre de la sexualité ou du libertinage. Au contraire, j’ai toujours du mal à entendre des hommes parler de leur amour des femmes pour me faire l’apologie de la partouze. Égoïsme de l’être. Le célibat a des qualités, sans doute. Il ne doit pas cependant devenir un étendard, au risque de se mordre lui-même la queue.

[Paul et Mike] Tous des journalopes?

[Paul et Mike] Tous des journalopes?

Je matais ce soir le 28minutes, le journal télévisé d’Arte qu’on a pris l’habitude chez moi de regarder en dînant. Pour éviter que l’un dît oui. Humour. J’aime bien Arte parce que ça me donne l’impression qu’on me prend pas pour un débile. Je me sens moins con du coup, merci télé.

Oui oui, cet article sera écrit sur ton très (très) libre. Parce que voilà, ici c’est chez moi, si j’veux m’balader à poil en charentaises j’ai le droit.

Bref, le sujet du jour était la défense de Fillon concernant les affaires dont il est accusé actuellement, le Fillongate. On va pas récapituler, le mec a joué, a triché, est censé avoir perdu, mais ça suffit pas parce que bon hein, c’est un homme politique. Toi tu voles un pain au chocolat tu vas en taule, ou bien pire, t’as Jean-François Copé qui te cite en exemple, faut pas faire le mariole, t’es prévenu. Eux ils s’en branlent, immunité diplomatique tu vois. Oui parce que bon, vu leurs discours, vu les aberrations qu’ils balancent, difficile de croire qu’on vit dans le même pays.

Fillon se défendait en invoquant le sacro-saint amendement, devenu constitutionnel sans doute vu le nombre de fois à la semaine qu’il est employé, de l’acharnement médiatique. Ah Ah! La faute aux journalistes, ils en veulent à ma peau! Bande de salauds. Pis les présentateurs d’Arte de poser la question de la haine du journaliste qui semble exister actuellement, et qui se cristallise (là vous devez vous dire whooo on a pas vu la même émission: normal, j’extrapole) sous le nom de « journalope ». Journalope désigne un peu tout, du journalisme sur des sujets dits de Gôôôche (ex: culture queer) ou qui traitent de l’Islam en le montrant sur un jour bienveillant, ou bien du journalisme qui fait juste son travail d’information. Oui oui ça désigne beaucoup de choses, un peu tout, donc un peu rien, et en général quand on en veut aux scribouillards on peut l’utiliser de façon un peu indifférente. Mais en général c’est plus à droite et en particulier à l’extrême-droite qu’on l’emploie allègrement. Parce qu’on assume que l’journalisme est d’gauche m’voyez.

Laissez, faudrait pas se poser trop de questions, ça dérangerait.

Les présentateurs postulaient d’un désaveu du journalisme de la part d’une partie des français, et posaient la question de l’ambivalence entre la volonté de transparence de plus en plus importante, et la méfiance vis-à-vis de l’information journalistique. Une philosophe déclarait qu’il fallait savoir de quoi on parle, des catégories d’informations blablabla. Non, je ne crois pas que ce soit le fond du problème. Je crois que nous n’assistons pas à une crise du journalisme, mais que cette crise est un symptôme d’un problème plus grave: une crise de la croyance. Rien de directement religieux là dedans, même si je pense qu’il y a un lien potentiel à faire.

Mais attends monsieur Pistolaser, monsieur du Clavier, l’information journalistique est sensément objective, point n’est besoin de croire à quoi que ce soit, il faudrait digérer le fait comme une réalité et c’est tout. Et bien non, jeune freluquet.te, toute information peut être ingérée de la sorte, mais selon le degré de légitimité de la-dite information. Cette légitimité est déterminée avant tout non pas par le degré d’objectivité qu’elle possède, mais bien par le paradigme de croyance dans lequel on se trouve. Un exemple: il y a quelques siècles, la France est sous le paradigme du divin, on peut dire sans problème et cela est accepté sans contestation que la résurrection est attendue, et qu’acheter des indulgences aidera forcément à franchir la bonne porte céleste, celle ousqu’on a pas les flammes et les diablotins au cul. Ce n’est pas être arriéré, c’est croire autrement. Le paradigme contemporain est celui de la rationalité scientifique, de la technocratie: il faut écouter l’expert, il faut du chiffre, il faut des statistiques ou de l’observation de terrain et alors seulement l’information est légitime. Le microphone, la pellicule, sont les miracles de notre ère: ils captent directement le réel, de façon quasi incontestable. Toute information devient ou chiffre, ou flagrant-délit.

Ce que je crois, c’est que nous traversons une crise de la croyance, une crise de notre paradigme de légitimité. Et cela est du à plusieurs causes qui s’emboîtent les unes dans les autres:

  • l’apparition d’internet et des flux gargantuesques d’information: il y en a partout, tout le temps. Nous sommes en permanence soumis à de l’information, et selon une diversité de sources inégalées jusqu’à présent. Le chrétien du début du XVIIe, qu’a-t-il comme source d’information sur le monde? Le prêtre du coin, le dignitaire, le texte religieux. Le monde est réduit. Dans un tel contexte, une catastrophe peut se produire à deux cents kilomètres, que t’en as pas grand chose à cirer, que t’en sais rien. Oralité de l’information qui limite son déploiement, et légitimité du Texte: la Bible justifie beaucoup de choses. Aujourd’hui l’information est immédiate, sans intermédiaire humain même: des caractères sur une page internet au creux de ma main.
  • avec cette multiplication des flux, se produit nécessairement un effet de flou et de vague qui empêche de distinguer la bonne information de la fausse, à moins d’y être entraîné. Tout le monde peut s’exprimer, peut parler: trop de voix, trop de différences. Tout est ramené sur le même plan: c’est la médiocrité, le nivellement par le moyen. Toute information étant ramenée au même degré de légitimité, qui est celle de sa seule existence, de sa seule persistance dans l’espace immatériel, de son être pourrait-on dire spatial, il devient impossible de justifier de plus d’objectivité qu’un autre. Après tout, quelle autorité supplémentaire as-tu par rapport à un autre? Un diplôme? Lui a fait une vidéo, et il me parle directement, et ça concerne ma vie à moi, mon existence quotidienne, toi ton truc je le vois pas. Le consommateur d’informations est un Saint Paul, de plus en plus.
  • voir pour croire, ou croire en l’indistinguable, la limite est plus fine qu’on veut bien le penser. C’est que du fait de la médiocrité de la légitimité de l’information, la seule autorité qui semble digne d’être crue est une totalité, qui dépasse nécessairement ce qui est visible directement. C’est le système, c’est le complot, c’est le sionisme et les illuminatis. Tout étant visible, trop visible, n’ayant pour légitimité que son apparition, on ne peut plus croire en rien d’autre qu’en ce qui n’apparaît pas, hors ce qui nous touche directement, et qui doit bien être invisible alors. Le système des croyances s’inverse, et ce n’est plus le chiffre, le rationnel qui compte, car le rationnel est bien trop discutable: deux échantillons statistiques montrent des choses différentes, une explication mathématique a été apprise à l’école (les dominants, ceux qui veulent cacher le complot, donc tromper).

Nous nous dirigeons, petit à petit, vers un système de croyance dans lequel s’opposeraient deux extrêmes, ces extrêmes de la transparence toute nue des politiques, et du journalopisme. D’un côté la croyance au trop visible, à la vie quotidienne (le vlog). De l’autre la croyance à l’invisible, à ce que l’on veut cacher: le suprainformationnel. Dans l’entre-deux, trop de flou, trop de vague, on ne sait plus que croire: mammifère en voie d’extinction, à la voix de plus en plus faible, perdue dans les grognements multiples.

La solution? Ou bien l’on retire l’information constante à ceux qui ne sont pas formés à la décoder dans le paradigme qui se meurt, ou le droit à s’en servir (le vote). C’est la dictature de l’éducation, du contrôle de l’information, et l’on ne sait où elle peut s’arrêter. Ou bien l’on s’attelle sérieusement à la tâche de penser ce nouveau paradigme, et l’on développe de nouveaux média de connaissance selon un nouveau mode de légitimité. Ce qui semble peu compatible avec le modèle économique du clic et du titre putassier.

J’ai pas la solution, en somme. J’ai déjà du mal à me faire à l’idée que mon esprit critique et moi sommes bientôt à remiser au placard. Alors il va falloir croire en la seule chose qui est constante dans son inconstance, tout en avançant sur les nouveaux chemins de la connaissance, croire à l’improbable, à la nouveauté pure, intransigeante aussi, croire à l’humanité.

Allez, un effort, on peut y arriver au moins un peu.

[Nouvelle] Le père Noël est un clodo

[Nouvelle] Le père Noël est un clodo

Sur le boulevard trônait, ver luisant dans le lointain bruissant des nuits parisiennes, l’immense pancarte de la galerie marchande. Sur son pourtour jouait une complexe mécanique d’ampoules et de diodes multicolores qui, comme autant de notes sur une partition lumineuse, s’assemblaient pour faire surgir de nulle part les cervidés du vieux bonhomme à traîneau, une pluie d’étoile filantes, ou bien une gargote de pains d’épice au faîte de cerises confites. Au centre de ces paysages féeriques se succédaient, dans un ordre toujours similaire, un paquet d’images destinées à fourrer dans la hotte du plus grand nombre de nouveaux présents indispensables pour au moins une dizaine de minutes. Ici c’était le dernier parfum Gabbana. Plus par là le jupon à froufrous de chez Dior. Plus après la Fnac exposait à grand coups de rabais exclusivement mensuels le dernier package qui permettrait à de jeunes gens à l’insoupçonnable talent de s’improviser photographes d’art le temps d’une promenade sous les tilleuls du Luxembourg. Plus tard encore suivait la paire de boots fourrées à franges, dont on vanterait avec toute la morgue du sérieux connaisseur les qualités calorifères, en clamant haut et fort que leur port par une douzaine de donzelles à la mode sur Insta n’est que pur hasard, coïncidence incroyable, d’ailleurs on se les était procurées bien avant leur succès publique, entendons-nous. Les galeries farfouilles concurrençaient de leur propre affiche changeante celle, voisine, du Printemps, en faisant du racolage auprès de jeunes garçons sensiblement plus excités par l’odeur de la poudre et le cliquetis cliquetas des douilles fumantes qui s’écrasent en cascade sur des sols étrangers. C’était un nouvel exotisme vidéo-ludique, qui consistait en substance à apporter la paix virtuelle à grands renforts de détonations et d’invectives sur les canaux vocaux du jeu internet. Le représentant de cet Éden de la simulation guerrière était une grande barrique, camouflée d’un treillis pour passer inaperçu parmi ses copains barbouzes, chargé comme une mule, et à la gueule étonnamment bien en place pour un vétéran. C’est amusant comme la guerre n’abîme plus de nos jours. Sur sa mâchoire carrée il y avait moins de cicatrices que sur celle du gars commun qui à la bourre se lacère le trognon à grands coups de bic en plastoc canari.

Au-dessous de ces immenses affiches se pressait une foule de badauds pressés, c’est-à-dire qu’ils étaient ébaudis par les lumières mais se pressaient bien vers un but défini, qui se pressant pressaient des amoureux badinant contre les banderoles qui pendaient le long des murs, ce qui allait empêcher le jeune amoureux désespéré de pouvoir cacher qu’il bandait. La jeune fille qui se pressait de toute sa poitrine contre lui fit bien entendu mine de ne rien sentir, flattée de la turgescente réaction qu’elle avait pu susciter. Et ils passèrent devant les portes-glaces du hall d’entrée, tournèrent à gauche dans la rue Charras et disparurent sans laisser de trace aucune. Là une femme autour de la quarantaine faisait des achats conséquents, qui sonnaient – dans un coin de sa cervelle inaccessible autrement que par le dialogue avec un type très qualifié vautré sur son calepin – comme autant de reliquats substitutifs pour des enfants sans père. Là encore un vieux bonhomme accompagnait deux bambins scruter les détails des animatroniques des vitrines de Noël. Là enfin deux hommes à cabans conduisaient en souriant dans l’humaine tourmente un landau babydoll dans le creux de laquelle siégeait un nourrisson, qui sous peu deviendrait l’éructant manifeste du potentiel gastrique de l’humanité toute entière. Tous passaient et il restait un peu de leur image incrustée dans l’air pour les habitués. Cela formait un brouillard fantomatique qui les recouvrait de son brouhaha spectral. Les habitués étaient invisibles, cloîtrés dans la lumière des spots, baignant dans les mêmes feux de la rampe que les merveilles de vitrines, fauves assoupis retenus par des barreaux de lumière. Au centre de la galerie animale trônait Marcel, emmitouflé dans une gabardine couleur de rouille. Son col était remonté pour tenir le froid à distance, ce qui laissait apparaître à l’envers un carré de tissu bleu rapporté au gros fil de laine. Marcel avait une sale trogne, des rides remplies de fatigue, l’œil lissé par la noirceur des nuits et de leurs bêtes autrement moins tranquilles, à canines en cran d’arrêt et griffes acérées du subutex. Le long de son cou, juste sous l’oreille, courait une longue balafre qui lui avait valu un long séjour à l’ombre d’un hosto tout blanc, suivi de l’usuelle désintox. Frais comme un gardon et l’œil à peu près vif, il était sorti pour retomber dans la misère directement et refaire à nouveau le pied de grue l’hiver en espérant un café chaud. Ses pognes enfouies dans les renfoncements du manteau, il regardait d’un air absent les passants défiler. Marcel ne montrait pas ses mains. D’une part, parce que ne pas savoir ce que tient un vieux croûton planqué dans ses poches pour se défendre est une ruse qui l’avait sorti de pas mal d’emmerdes. D’autre part, parce que Marcel s’était découvert une tremblotte un matin, du genre de celles qui passent pas et qui indiquent qu’on fera pas de vieux os. Le genre de tremblotte qu’il vaut mieux cacher lorsqu’on tient à la liberté rugueuse et sale de la rue.

La rue c’était pas un foyer, c’était un mode de vie un poil nomade, un brin crevant qui excluait le concept même de foyer. La rue c’était le refuge dans une myriade de sensation éparses sur la carte d’un monde. C’était le fumet des marrons chauds de Yasir qui cramaient sur son cadis là bas juste devant lui. Il l’aidait parfois à aller ramasser des marrons à griller, et Yasir s’en souvenait, et Yasir lui filait des cornets bien remplis pour le remercier. C’était le melon entier que Banania lui avait filé alors qu’il crevait de faim après trois jours de dèche. C’était pas son vrai prénom, Banania, mais personne connaissait son vrai prénom, alors tout le monde l’appelait comme ça par ici. Il s’était même appelé Banania avant de vendre des bananes. Il avait débarqué directement de Djouba à Paris, et, pris d’un élan nostalgique qui lui rappelait son soi de gosse, Marcel l’avait appelé Banania, parce que sa peau lui rappelait celle du nègre colonial à fez rouge. Marcel se croyait pas raciste, il avait rien contre eux, il s’en fichait en fait, tout le monde était à peu près à égalité sur les pavés, tout le monde traînait sa peau contre les meurtrissures du béton, qui écorchait jusqu’aux âmes. Mais Banania était resté Banania, et ce même après avoir appris l’argot du béton. La nature étant ironiquement faite, il s’était mis à vendre des fruits sur des cartons le soir, devant les bouches de RER du coin, ce qui n’avait pas aidé à l’appeler autrement. De toutes façons Banania s’en foutait, il avait d’autres choses à penser. Le grand dadais à peau ébène était beau, terriblement, et il espérait secrètement taper dans l’œil de quelque photographe pour lui aussi couvrir de sa face immense les murs des magasins. Il voulait être le premier noir en haut de l’affiche, il voyait que des blancs dont on célébrait en grand la beauté dans ce coin du huitième. Il charbonnait dur, en monopolisant au petit matin les agrès du square Gaston Monnerville pour se tailler un corps de demi-dieu. Son ciboulot carburait toujours à cent à l’heure, il avait étudié les lettres avec le chef de famille et il était toujours de conseil avisé, et juste. Bref, Banania était apprécié. Même Marcel, pourtant habitué à son monde, avait du se planquer dans un coin de lumière pour retenir les quelques sanglots qui lui brûlaient le gosier quand on lui avait montré le corps de Banania, tout recroquevillé et tout petit dans la mort, étendu sur un carton nu et recouvert d’une fine pellicule de verglas.

On ne s’attachait pas trop dans la rue. Même à Yasir et au fumet de ses marrons. On se contentait d’observer le monde passer, ceux de la rue passant un peu plus lentement que les autres, pour un temps inconnu. Des noms et des visages, des solitudes qu’on partage. Même si Marcel croyait en Dieu ; il avait un chapelet autour du cou, qui souvent lui dardait le sillon osseux de la clavicule, et il aimait sentir autre chose – on ne sait pas trop quoi, mais ça le rendait moins seul – plus proche de lui, de son palpitant fatigué, des percussions qui parcourent ses veines. Les journées les plus froides de l’hiver, il s’en allait régulièrement squatter une église à deux pas de ses coins d’aumône. Le bâtiment était perdu parmi les grands magasins, et on ne l’identifiait que par la propension des malheureux à s’agglutiner à ses pieds de béton, ainsi qu’au moyen d’une croix discrète qui en ornait le porche. Pourtant l’intérieur était grand, impressionnant même. Y entrer, c’était découvrir que les plus petites portes peuvent mener aux cœurs les plus larges des édifices perdus, comme à ceux des humanités solitaires. Marcel n’aimait guère les églises, et pourtant, il s’y sentait bien. Elles lui rappelaient sa vieille maman, bigote à en crever, et qui lui avait refilé innocemment une défiance vorace à l’égard des curetons : la seule exigence maternelle était une assiduité exemplaire aux offices religieux, et les tonsurés de l’époque n’hésitaient pas à cafter quand – dans une inadvertance toute buissonnière – il en manquait un. Les coups de trique et le salé des larmes avaient creusé dans le même temps des cicatrices et sur son corps, et sur son âme. Malgré cela, durant toute la période de la nativité, il se réfugiait souvent dans Saint-Louis d’Antin. Il y était accueilli simplement, le jeune homme perché sur sa croix jetait à la dérobée un regard gorgé d’amour sur cette ouaille inconstante, et il s’asseyait sur le flanc de la nef, en contrebas du cœur. Il fixait le plus souvent ses pieds, ou la crèche, car malgré l’accueil promis par les chrétiens, il ne se sentait souvent pas à sa place avec ses guenilles et l’odeur âcre de la sueur et de la pisse mélangées qu’il sentait remonter jusqu’à ses narines poilues. Quelques fidèles, parfois un diacre peu amène, l’apostrophaient de temps en temps pour le faire dégager et l’envoyaient crécher sous le porche. Heureusement, cela restait rare, en particulier à cause de la période de Noël. Et puis Marcel en avait pris acte, et se tenait à l’écart, juste devant la crèche. Il n’avait même jamais vraiment observé l’intérieur de l’église, car il se contentait d’entrer, se signait, puis allait tête baissée et mains jointes dans son dos rejoindre la place qu’il affectionnait. De toutes manières, la splendeur des églises ne l’avait jamais touchée : il s’en foutait. Peu lui importait la voûte en cul-de-four, et la fresque qui couronnait le chœur, qui dépeignait Saint-Louis et Saint François, tout deux vêtus de leurs ailes célestes, encadrant un Christ sévère dont jaillissaient des traits de lumière, et qui tenait d’un côté son propre instrument de supplice, de l’autre les tables de loi. Pour tout dire, Marcel préférait le Christ version marmot, celui qui devait reposer dans son étable sous peu. On avait déjà installé l’effigie en plâtre en avance, quoiqu’elle ne reposât pas encore dans la mangeoire mais sur une tablette de bois préparée pour l’occasion. Le bambin avait la blancheur d’un cul, ce qui faisait penser à Marcel que l’immaculée conception était peut-être bien sa naissance en Monsieur Propre, sorti des entrailles maternelles sans explosion de viscères, non pas recouvert de sang et de liquide amniotique, mais briqué comme un sou neuf.

Autour du Christ en devenir on trouvait la compagnie habituelle, Marie et Joseph, qui penchés pensifs et attendris couvaient le berceau, le bœuf apathique mâchouillait un brin de foin, et l’âne se cherchait un coin libre où il pourrait braire au chaud. Au dehors de la crèche, et qui portaient la myrrhe, l’encens et l’or, se tenaient Melchior, Gaspard et Balthazar. Il étaient tournés vers une étoile en crépon qui était suspendue au toit de la crèche de branchages. On avait peint Balthazar en noir charbon, pour lui donner une origine africaine. De toutes ces statues à gueule de plâtre, c’était celle qui semblait la plus vivante, et il rappelait Banania à Marcel. Banania aurait été bien beau dans une telle procession, pour sûr. Il aurait même volé la vedette au gamin tant il rayonnait, plus encore que l’or qu’il convoyait avec ses pairs royaux. Banania était un roi lui aussi, un roi de la rue. Marcel avait amené, une fois, le soudanais dans l’église, alors qu’il faisait bien moins dix mille au vent. Akol – car c’était son nom, Marcel avait bien fini par l’apprendre mais préférait Banania – Akol n’avait pas bien pigé l’histoire du garçon sur sa croix mais qui était aussi un gamin, et en même temps il était Dieu et son Fils. Marcel avait admis que c’était pas facile à suivre tout ça, et que lui-même s’y perdait de temps en temps, les fois où il y pensait, et encore plus quand on parlait du Saint-Esprit : là ça devenait du chinois à ses yeux. Akol était musulman, et il avait eu peur de rentrer dans un lieu qui n’était pas pour lui et dans lequel on exposait un homme torturé à mort, parmi des tableaux d’autres hommes ensanglantés et qui semblaient mourir eux aussi, mais comme Marcel lui avait appris que Jésus était juif, alors que la religion, Dieu devait bien s’en foutre, il était quand même rentré à l’intérieur. Et Akol s’était posé devant la crèche, et il avait pris le temps de penser, et il avait pleuré en se tenant caché la tête dans les bras, et puis il s’était endormi. Marcel repensait souvent à Akol quand il se pointait devant la crèche. Il repensait à son corps étendu dans le froid et qui semblait dormir lui aussi profondément. Marcel le savait, Akol ne ressemblait pas du tout à Balthazar au fond du fond de ses pensées, Akol était un Christ lui aussi, un Christ de la rue, mort pour les péchés des hommes, à la gloire du dieu des frusques et de Saint Gabbana. Il se souvenait de ce matin clair, très tôt, où on l’avait fait venir pour lui montrer le cadavre et de ses mains osseuses qui s’étaient tendues pour fermer les yeux du Christ. En touchant la peau froide, il avait rompu la couche verglacée qui le recouvrait, et de petites craquelures avaient parcourues la joue de Banania, comme s’il s’était agit d’une figure de plâtre de crèche. Même dans le froid qui emmitouflait la scène, les mains de Marcel paraissaient brûlantes sur la peau nue. Akol avait pleuré, et en pleurant les larmes avaient gelé, et dans la mort, c’étaient autant d’étoiles brillantes qui coulaient des yeux du jeune homme. Marcel caressa la joue pure, et il sentait ses mains moins calleuses, moins rugueuses, elle rougissaient de la chaleur de l’amitié qui meurt. Comme il avait clôt les paupières de Banania, les constellations gelées qui partaient de ses yeux vinrent se loger dans le creux de ceux de Marcel, qui les balaya du revers de sa gabardine râpée, dans un reniflement tonitruant. Une longue trace de morve habillait le tissu rouille, elle était entourée de picots de pluie oculaire, les picots de pluie oculaire entouraient la longue trace de morve, c’était la voie lactée qui était dessinée. Marcel s’en rendit compte, lança un sourire en coin à Akol puis fit demi-tour, en évitant le jeune stagiaire de la rubrique humain écrasé du Parisien qui voulait l’interroger et qui frissonnait dans son trois-quart de laine et ses bottes de cuir, en évitant les bonshommes oranges du 118 qui venaient reconnaître l’état de martyr d’Akol et qui gueulaient des instructions dans leurs talkies, en évitant le flic posté là avec un kawa entre les pattes pour se chauffer les miches et qu’avait l’air de s’en balancer de Banania et auquel Marcel avait envie de foutre une trempe. Il se vengea en lui faisant un doigt tout en s’éloignant, que le flic ne remarqua même pas, mais c’était toujours ça de pris.

C’est pour ça qu’il fallait pas s’attacher. Ça vous minait un homme. On ne s’attachait surtout pas aux passants. Il passaient, point. Certains donnaient une pièce. Les plus généreux souriaient. Devant son emplacement, Marcel déposait sa toque de fourrure noire, et attendait comme ça dans le froid pendant des heures, avant de trouver un coin pour roupiller. Quel que soit le montant, ça aurait pu être dix, vingt, cinquante balles, il aurait fait le même geste de la main, le bras un peu levé comme pour signifier, avec un petit grognement satisfait, un merci qui prononcé aurait signifié pitié pour la vie. Un jour, peu avant Noël, un gamin avait fait tomber un bonnet rouge, surmonté d’un pompon blanc. Sur la bordure, blanche elle aussi, brillaient des étoiles en plastique qui, lorsqu’on appuyait sur un bouton poussoir dans la doublure, se mettaient à clignoter d’une façon assez ridicule. Marcel avait tenté de rattraper le gamin mais il était couvert de sa mère et de ses cadeaux, et il s’en foutait pas mal de la coiffe finalement. Son naturel farceur avait alors rattrapé le vieux Marcel, et il avait fourré sa caboche dans la mitre de pauvre, ce qui lui donnait bien, avec ses touffes poils blancs, la gueule débonnaire du vieux paternel polaire. Il l’avait gardé jusqu’à la tombée de nuit, et avait même allumé les morceaux de plastique pour faire marrer les chiards. Grâce au bonnet il avait pu gagner de quoi se payer une nuit dans un deux étoiles où créchaient des putains dans la rue André Antoine. Le lendemain il l’avait déjà paumé. Le surlendemain Marcel avait sa gueule placardée en une d’articles qui titraient sur les conditions de vie des charclos pendant l’hiver. Une cagnotte était ouverte, on récoltait quelques dons avant de partir bouffer du foie gras. Un photographe professionnel qui passait par là avait trouvé Marcel pittoresque avec les lumières sur sa gueule fracassée, son bonnet de père Noël, surplombé d’une affiche toute dorée pour le dernier parfum Gabbana. Banania avait manqué son quart d’heure de gloire, il l’avait refilé à Marcel qui, humble parmi les humbles, n’en avait même pas vu la couleur. Le lendemain, il était oublié, avec le bonnet, avec la photo, avec la cagnotte, dans le champagne irisé qui débordait des flûtes. Il serait peut-être crevé demain, et personne alors ne saurait, que le Christ et le père Noël sont des clodos.

[Nouvelle] La jeune fille qui disait Dieu.

[Nouvelle] La jeune fille qui disait Dieu.

Je suis le malade dans sa civière. L’acier grince, les écrous couinent. Le staccato des roues dures sur les rainures du carrelage emplit le long couloir devant nous. TaTtac TaTtac TaTtac. Et je suis le malade dans sa civière. Plus loin, devant, là-bas, il y a une porte couleur vert-laid. On pourrait ajouter le suffixe -laid à tout ici. Les couloirs sont vides, et les soignants s’éparpillent rapidement pour ne pas laisser sur eux des traces indiquant une possible prise de leur temps. Ils ont leur quota, leur nombre de minutes de disponibilité, chacun sa part d’éternité, profitez bien de la vôtre merci à la revoyure. Ici tout est affaire de chiffre : nombre de patients dans le service, numéro de chambre, doses de produits à enfiler dans des artères d’à peine connus. L’ancien service était plus gai : c’était celui dans lequel on y meurt. Alors la vie rejetée par les pauvres bougres se dispersait partout, entre les instruments de mesure, et les tuyaux cabalistiques, et les écrans qui font bip, elle se dispersait partout et contaminait les mourants en devenir d’une vie supplémentaire. Parce qu’il fallait vivre pour espérer, et vivre pour se souvenir, et vivre contre la mort. Et on pleurait aussi, là bas, et c’était la vie, c’était l’épanchement d’un corps sur le lit des trépas, encore gorgé de la sève des vivants : de la sueur sur la peau nue et percée de stigmates, un tuyau rempli d’urine qui pendait, une vague odeur de merde. Et malgré ça, et malgré l’autoroute d’hémoglobine qui circulait en périphérie du corps mort, la tendresse et la douceur des derniers mots de l’universel langage au fond du drame intime. Tout éclate alors, les yeux qui se répandent, et la voix qui coule, et les vannes du nez qui s’ouvrent, et l’amour tendre qui gèle les querelles dans une main tendue, un bras qu’on saisit, une épaule qu’on serre, les doigts du mort et les larmes des joues. Car la vie est là, encore.

Ici tout est arrêté, inerte : on est sauvé. Le gong résonne et d’un coup plus rien. C’est une complexe satisfaction que celle d’avoir repris des mains des Parques le fil chéri, quand le temps s’arrête de nouveau, mais plus sur le rythme effréné des drames – car le drame n’est que du temps arrêté sur un vacarme total –, non, quand il s’arrête sur une lente vibration monotone, sur un silence, sur un bourdonnement quiet. C’est la vie tranquille qui est là, qui refonde le cadastre pour exercer son bon droit de propriété. Elle ne se laisse qu’effleurer, tant et si bien qu’on dirait la mort. Alors il faut rester proche des malades, par peur d’avoir confondu l’une avec l’autre. Alors je suis le malade dans sa civière. C’est un tout petit corps que celui des malades. Corps nu comme au premier jour, celui de la vie dans un déchirement de mort, le sexe de la mère rompu par le crâne du bambin, qui tout fier d’avoir trouvé l’utilité de ce gros appendice capital – faire bélier – se congratule d’un vilain pleur et d’un cri désespéré. C’est qu’il avait chaud le lascar dans les jupes utérines de maman. Et bien un malade c’est peu ou prou similaire, même si ça gueule moins, et qu’on trouve pas ça trognon. Ça a aussi une faille rouge et cerclée de métal dans le sein, le malade, maigres scellés qui gardent bien la vie à l’intérieur de l’automate organique, pour qu’elle ne s’échappe pas malicieusement. C’est que c’est facétieux comme petite bête.

On arrive à la porte, lentement. La civière fait toujours un fracas de tonnerre. Devant la porte, trois hommes à la peau mate font les cents pas. L’un d’eux est au téléphone, il marmonne en arabe. Les deux autres ont la tête inclinée vers le sol, et jettent parfois un coup d’œil dans la chambre adjacente. On entend à l’intérieur les éclats de voix des deux infirmières qui peinent à soulever un reste d’homme sans le blesser. Elles lui parlent anglais, ce sont des syriens qui viennent d’arriver et ne connaissent pas encore la langue. Contre le mur opposé à la chambre, de l’autre côté du couloir, se tient une jeune femme enroulée dans deux grands étoffes ; une brune qui lui couvre le corps, la seconde noire, jetée prudemment sur les cheveux et qui détoure un visage un peu potelé, doux. Elle me jette un regard lorsque j’arrive avec le tonnerre. Je n’aime pas le voile. Je n’ai rien contre les femmes qui le portent, elles font bien ce qu’elles veulent, je n’aime pas ce qu’il représente. La réserve, la pudeur, la pureté. La pureté écarte l’impur, le condamne, le laisse crever dans des taudis bouffé par la misère. Cette pureté qui rejoue la bouffonnerie millénaire, celle de la vierge désirée et des putains qu’on possède sans vergogne. La belle de jour, et les belles de nuit. La pureté ne devrait valoir qu’en tant qu’amour. La putain impure, je peux l’aimer, avec son frère le miséreux, le libidineux grossier et puant, avec le fou qui insulte les bourgeoises en postillonnant des miettes de bière dans les airs. Le Dieu qui fait vie, c’est le Dieu de la fange, et de cette boue humaine qu’on ose à peine regarder, comme quand on détourne le regard des clodos sur les bouches d’aérations. Ce n’est pas la honte, la honte ne nous rend que purs mais humbles, coupables conscients des faveurs de notre orgueilleuse pureté, non ce n’est pas de la honte, c’est de la peur : à trop les fixer, ils pourraient s’emparer de nous, et alors nous deviendrions eux. La peur d’être contaminés par l’impur. C’est la peur des curés en révérence devant des châsses d’or et de pourpre, et qui les protègent bien d’un grand dehors dangereux. C’est la peur constipée qui hurle au migrant qu’il doit crever pour la bonne santé de notre société, pauvre petit microbe. C’est la peur de celui qui n’est qu’abois face à une jupe trop courte ou trop longue, face des jambes dévoilées et un sourire aimable. Dans le voile il y a la vaine relique de cette humanité absurde, qui crée une échelle de valeur entre les vivants, comme on la trouve chez ces chrétiens qui interdisent aux femmes leur entrée dans le chœur des églises, ou chez ces juifs qui leur réservent une place à l’écart dans leurs synagogues. La foi ne devrait être qu’ainsi : impure tu es, alors impur je t’aime, et l’amour est seule pureté du monde, et alors la pauvreté et la misère humaine, je peux les retenir sans qu’elles ne cessent de découper des morceaux d’amertume au creux de mes viscères.

Au cœur de l’œil de la fille, il n’y a rien de tout ça. Elle m’a reconnu, et moi aussi. Lorsque l’on reconnaît quelqu’un encore un peu anonyme, il y a toujours ce moment de flou et de vague où notre regard tente de percer les draperies du réel pour localiser les contenus mnésiques adéquats. Qu’il mette la main dessus et alors la pupille éclate et englobe l’autre, le prend pour elle et en elle. Ainsi nos regards nous englobent mutuellement. Un sourire se dépose sur ses lèvres, creuse ses joues rondes, ajoute des pattes aux coin de paupières qui encadrent, écrin de chair, deux tourmalines de cendre. Elle a des sourcils épais, une bouche pâle, et un nez épaté. Nous nous sommes déjà croisés, plusieurs fois, à l’endroit où certains meurent et les autres pleurent. Là bas, elle soignait de toute sa compassion son frère, ou son cousin, je ne sais plus bien. Il sort d’ailleurs de la pièce, entouré de deux larges infirmières qui le soutiennent par les épaules alors qu’il s’essaye au périlleux exercice du déambulateur. Un tuyau pend de sa blouse à motifs, il se balance en rythme avec les saccades de ses jambes sans muscles, tremblantes. Un mince filet de bave pend du coin de sa bouche alors que l’effort est à son comble, et son œil se voile dangereusement à chaque quart de pas qu’il fait. Nous le regardons avancer ainsi, perdu entre la mort et la vie. C’est le combat, le combat des hommes exaspéré dans un instant pathétique. Mais l’homme tressaille – va-t-il défaillir ? –, se reprend, et marche à chaque frisson un peu plus. Je me retourne vers la fille, et lui demande comment il se porte, elle dit qu’il va bien, et ses yeux sont humides. Elle tourne ses paumes vers le ciel et dans un murmure adresse une prière à Dieu. Elle le remercie. Le masque triste qui venait de se superposer à son visage se retire alors, et entre ses lèvres je vois des dents blanches et droites lorsqu’elle me pose la question « et pour vous ? ». D’un signe de tête, je lui fait comprendre qu’il est encore, et que c’est déjà ça de gagné. Elle me fixe de ce regard de tendresse que peut avoir une femme pour un homme qu’elle sait faible, un regard de mère, un regard aimant, dans lequel se mêlent toute la pureté du monde et la chaleur des linges de l’enfance, le regard qui caresse et qui fait relever les mentons piteux. Dans son œil je vois la vie dans mes lieux de mort, c’est l’éclat du soleil. Et son œil lui aussi est son sourire quand elle retourne les paumes vers le ciel terriblement divin, et qu’elle remercie pour moi Celui qui écoute. Un simple murmure, et tout est transformé. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu ». Un simple murmure qui fit le monde, un chuchotis d’amour tout contre la matière. De ses yeux la jeune fille disait Dieu, dans ses yeux elle disait amour et compassion. Et alors j’ai su que le Dieu que j’adorais, le Dieu de la pureté dans l’impur humain, le Très-Bas contre leur Très-Haut, c’était son Dieu à elle aussi, le Dieu des malades, des chairs mortes et du sang répandu, le Dieu des aveugles au monde et des mystères des silences, le Dieu d’un regard, d’un murmure inaudible amoureux. Alors j’ai oublié le voile, j’ai oublié la pureté des hommes et des chiens, la pureté immonde qu’ils répandent sur la terre, et j’ai suivi le malade dans sa chambre laide, en emportant l’amour de la fille avec moi pour le lui donner, dans un regard, dans un murmure. Et peut-être pour parvenir aussi à dire Dieu.

[Nouvelle] La pilule qui tuait Dieu.

[Nouvelle] La pilule qui tuait Dieu.

Sur la dune rampait le soleil des crépuscules de l’Orient. Il épousait amoureusement chacun des grains de sable, des cristaux de roches, de la caillasse. Tout le désert se lovait dans le néant de la pupille chaude. La blanche froideur de la nuit suivrait peu après. Elle attendait doucement son heure pour officier et faire main basse sur la terre de hommes. La messe lugubre de Nyx résonnerait enfin, avec toute sa liturgie ; la mélopée plaintive du vent, les accents mélancoliques des escadres de bulbuls, le frémissement du déhanché d’une vipère à cornes à la recherche de victimes à immoler dans un rayon d’albâtre. La cérémonie se prolongerait ainsi jusqu’au matin.

H. ne serait pas là pour le voir. C’est-à-dire qu’il ne voyait déjà guère le crépuscule, il n’y prêtait pas attention, était ailleurs. Le jour n’était que néant. Toute sa conscience tendait vers sa nuit à venir et le repos du juste amplement mérité. Vers la multitude des femmes disponibles pour se contenter. Derrière lui se dressaient les bâtiments endoloris par le jour de la garnison de Marshek-al-Kebir. La journée avait été longue et pénible. Il avait failli flancher. La fatigue s’était installée en lui peu après son retour au camp. Elle avait commencé par enserrer ses chevilles, puis ses cuisses, ses bras, en enfin même son crâne, lourd et comme prêt à tomber. A peine avait-il eu suffisamment de temps pour méditer sur ce qui s’était produit. Tout était allé très vite, interrogatoire habituel des prisonniers, puis départ au village pour une fouille surprise (quasi quotidienne) des habitations, collecte de la jizya, puis on humiliait quelques hommes, on s’assurait que les femmes étaient vêtues décemment, on s’amusait avec quelques petites filles. Avant le départ, on punissait les coupables d’infractions sur la place publique, puis on se dirigeait vers le village suivant et on recommençait. Autour du camp il y avait trois villages et tous les jours ce rituel se répétait. Parfois il y avait quelques variations, on pouvait faire preuve de clémence avec les faibles et ne pas les frapper, ou au contraire capturer une fillette pour l’exemple. Mais la routine était peu ou prou la même. On rentrait au camp pour les heures chaudes, les heures auxquelles le soleil reprend son titre de maître de la terre, et exerce son pouvoir sur l’immensité du désert. On s’occupait alors de former les jeunes, les futurs guerriers. Les justes. A son arrivée, H. avait du faire preuve d’une extrême contenance pour ne pas faire remarquer son trouble à ses nouveaux frères, qui à n’en pas douter en auraient pris ombrage. La situation était déconcertante pour un occidental tout juste sorti des jupes de son pays : les bambins étaient alignés en formation militaire, comme à la parade, avec un fusil de guerre gigantesque entre leurs patoches, qui devait bien égaler leur taille des pieds à la tête. Ils récitaient, avec cette innocente conviction de l’enfant auquel des grandes personnes donnent une tache sérieuse, des chants martiaux en frappant du poing sur leur front. Ceux-ci étaient ceints de bandeaux noirs couverts d’écrits arabiques blancs, et posés là sur le pourtour de crânes dont les dimensions peinaient à égaler celles du poing d’un homme mûr, ils ressemblaient à ces emballages de crépon qu’on trouve parfois autour des oranges d’Espagne. Puis à l’heure convenue les petits hommes se dispersaient comme une nuée de passereaux que la chasse a débusquée, et les enfants jouaient ensemble enfin.

Ces instants faisaient maintenant partie intégrante du quotidien de H., et lui-même se chargeait parfois de former la prochaine génération de combattants. Il leur donnait des cours d’anglais et de français, pour les préparer à agrandir le califat éternel en terres mécréantes. Il ressemblait même aux autres instructeurs à présent. Il était arrivé pâle et gras. Il avait maintenant le teint basané des habitants des sables et les joues émaciées. Son regard était noir et ferme et comme en creux de pupille, et triste au fond du terne, car il avait mis les lentilles de la guerre. Sur sa tempe creusait un sillon blanc, cicatrice d’un tir bien ajusté qui lui avait frôlé le côté du front. Une barbe jeune commençait à poindre, et un duvet juvénile se mêlait encore au poil dru de l’homme. H. perdait son enfance à vue d’œil, comme le jour perd sa couverture de lumière avec la nuit. Tout enfuit, avec les caresses de la mère et les bourrades de tendresse refoulée du père. Perdu, parti avec l’ombre de la maison dans laquelle son enfance s’était produite comme en coup de vent, violente, brusque, évanescente. Une enfance normale. Dans une famille qui se disait classe moyenne, mais qui ne savait pas ce que désignait classe moyenne. Mais personne savait vraiment alors tout le monde en était. C’était moins insultant que prolétaire ou bourgeois. Sa maison classe moyenne était entourée de maisons classe moyenne, et son orientation scolaire était classe moyenne ; sa formation le conduisait tout droit à un poste de banquier, dans un fauteuil de cuir faux, qu’il occuperait en étant faussement intéressé par les fausses solutions qu’il devrait proposer aux vraies problèmes des clients. Classe moyenne eux aussi, la baraque, le lotissement, le lycée général un peu moyen, trois enfants deux garçons oui oui ils vont bien, oh le petit fait du foot vous savez, il ressemble tellement à son père… nous pouvons vous faire un Opcvm nourricier à taux minime avec un rafraîchissement mensuel de l’ordre du pourcentage canonique de…. et la petite fait de la danse.. Et concernant nos deniers produits bancaires notre gamme s’est élargie d’offres exclusives exceptionnellement singulières à des taux très qualitatifs… oh et puis je me demandais… ouverture d’un compte épargne…. oui oui vous savez, on pense à leur avenir… parfait, je vous assure qu’à quinze-pour-cent sans conditions offre non cumulative et sans remboursement c’est la garantie sécurité vous ne pourrez pas trouver plus… oui oui, il faut mettre de côté dès maintenant et leur apprendre à gérer leur argent… Tout à fait j’en suis ravi… Pauline tu veux bien lâcher ton portable… mais maman… oui oui, on fait comme ça et on voit hein, à bientôt, merci pour tout, ne vous en faites pas il fait beau on va en profiter hein Pauline… Il avait toujours été moyen en classe, il se destinait à être moyen au travail. A ne pas en faire trop pour ses clients, juste assez et pour satisfaire leurs demandes en des délais raisonnables, et pour le boss qui voulait du chiffre, de l’assurance vie qui rapporte, du livret épargne à taux gargantuesque. Puis vint le message internet, les échanges, l’interrogation, la découverte du Livre. L’avenir sans compte épargne. Alors il avait laissé sa banlieue. C’était sa place d’enfant. Aujourd’hui, il avait trouvé sa place d’adulte, le fusil sous le bras, la barbe d’homme, et le treillis camouflé. Il n’avait pas eu à tuer le père, le père avait démissionné face au pouvoir de la télé quand H. était gamin. Bien entendu, il avait eu écho des appels de sa famille, de ses proches, quelques amis, un collègue. Tous avaient été stupéfaits par son départ et tous l’appelaient à reprendre raison. Ça ne l’atteignait pas.

Mais les journées difficiles, et il y en avait, celles des combats dont ils ressortaient vaincus surtout, lui remettaient en mémoire le perdu. Sa main caressait le garde-main en bouleau laqué de la kalash qui pendait à son épaule. Pour les justes, rien n’était plus précieux que ce ministre de leur ferveur religieuse. Tous les appelaient kalash, un mot vain et laid mais qui était entré dans le vocabulaire mondial, mais en réalité il s’agissait d’un rassemblement hétéroclite d’instruments de morts qui provenaient de tout l’est de l’ancien rideau de fer. La sienne avait son patronyme gravé sur le côté « Type 56 ». Nationalité chinoise, papiers en règle, et la Parque peut voyager dans le monde entier sous cet oripeau d’industrie. L’acier embouti avait été nettoyé après leur sortie du jour. Le canon était encore gras de l’huile qui formait des amas dans les angles, et son embout était noirci par la chaleur des longues rafales. Il y avait un peu d’une rouille indécrassable dans les charnières de instruments de visée en tôle. La crosse en dur contreplaqué reposait contre sa cuisse, et jouait aimablement son rôle de présence apaisante lorsqu’il était troublé. Il avait retiré les munitions du puit de chargement. Dans son gilet de combat des magasins s’entassaient péniblement dans leurs poches trop étroites, et H. pouvait sentir l’odeur de la poudre qui s’échappait des cartouches empilées en quinconce et que la tôle protégeait. L’impression de puissance le rassurait. Il ignorait que son arme avait sans doute voyagé entre bien des mains avant d’atterrir aux creux des siennes et d’être ainsi choyée. Sans doute avait-elle traversé le Moyen-Orient, peut-être avait-elle effectué un séjour dans les Balkans, pour voyager un peu, avant de retrouver sa terre d’adoption. L’espérance de vie d’un fusil est souvent plus élevée que celle de son porteur. H. savourait innocemment le réconfort que lui procurait le métal doux et froid au fond de sa paume. Son âme. Son arme. Il tressaillit en se rappelant les mots griffonnés par la main alerte sur le papier roulé en boule qui traînait au fond de sa poche pectorale : son « ârme ». Il l’avait arraché à la barbe de ses camarades qui avaient brûlé le reste de l’œuvre du poète dont ils avaient découvert la maison. L’impie avait été promptement exécuté d’une balle dans la nuque et l’objet de son hérésie carbonisé. Sa femme et ses filles capturées puis chargées dans le camion crasseux qui suivait la patrouille. La plus âgée venait de perdre le sang. On devinait sous l’accablement et la poussière du désert une beauté bourgeonnante. Ses seins avaient déjà commencé à creuser l’espace qui l’entourait, elle les aurait lourds, et fermes, si elle survivait. Elle l’attendait, là bas, dans la baraque de chaux recouverte d’une plaque de tôle qui lui servait d’habitation, prête à s’offrir à lui. Elle ne résisterait pas. H. avait aimé le goût de la violence ; cette sensualité transgressive qu’il sentait monter en lui lors du viol des esclaves chrétiennes ramenées de leurs raids. Mais depuis peu son excitation se tassait. Non qu’il rechignât à user de violence, mais une impression d’apathie y faisait place trop souvent, une lassitude dont même l’interdit ne peut entraver l’installation dans un cœur impénitent car elle n’est qu’habitude. Alors ses femmes étaient préparées par les docteurs du camp, droguées, parées d’un voile de gaze à l’orientale, ou de ces complexes sous-vêtements occidentaux, entrelacements de cordelettes de soie et de nylon, qui pour susciter le désir de la chair la cachent adroitement juste ce qu’il faut. Elles étaient alors laissées ainsi dans l’attente, le regard loin et clair, et vide.

H. ne devait pas tarder rejoindre la fille du poète, mais de la main il frôla le folio recroquevillé dans son écrin de tissu. Il l’avait déjà déplié, et lu, et relu. Il ne savait ni pourquoi il l’avait pris, ni pourquoi il le gardait. Une puissance intime, logée au creux de ce qui restait encore de lui l’y avait poussé. A la première lecture il avait été pris de spasmes, d’une furieuse envie de s’effondrer en sanglots, et une boule avait poussée d’un coup sec au fond de sa gorge. Une nausée permanente avait depuis élu domicile contre sa glotte. Ses frères avaient cru à une insolation et l’avaient envoyé au toubib pour qu’il soit vite remis d’aplomb. Là, devant les grands moustaches noires du médecin, son cœur avait fondu en une pluie douce sur la terre de son âme, craquelée de l’aridité de l’inhumain. Symptômes de dépression post-traumatique, courant chez les combattants de Dieu, avait dandiné la moustache, le médecin en avait connu beaucoup ah ça oui c’est qu’il avait été dans l’armée de Saddam dans une autre vie, fallait pas s’en faire tout irait bien il ne dirait rien, tenez voilà une double dose de cachets prenez en dès que vous vous sentez faillir dans votre noble tâche, la paix soit sur vous salam. Et il l’avait renvoyé avec une petite boite de cachetons de captagon, les mêmes que ceux qu’ils recevaient avant chaque combat, avec pour instruction supplémentaire de « ne pas les laisser traîner, certains de nos frères ont quelque problème à gérer leur consommation de la médecine de bravoure » et un clin d’œil discret. Les effets inhibant du premier comprimé se dissipaient lentement, et la boule qui avait disparu reprenait place mollement, montait à ses yeux et c’était comme si son désir le plus cher était de s’extraire de H. par la gueule, en emportant son être avec elle en pièces détachées. Fébrile, H. saisit de deux doigts le papier, le déplia dans le creux de ses paumes, comme s’il désirait au fond de lui le protéger de lui-même. Il lut :

Crépuscule des armes

Reste pluie de larmes

Et guerriers ensanglantés

Ont tué les cœurs aimés

Au loin dans le vacarme

Le fracas de leurs ârmes :

Le Dieu qu’ils adorent

Ils l’ont battu à mort.

H. ne comprenait pas, ou comprenait trop bien. Interloqué par son propre trouble, il saisit d’une main tremblante le sachet de cachets caché dans une poche, et en avala un, deux, trois. Alors le monde mourut, et avec lui le ciel et la terre et la tristesse et la boule de son cœur qui montait dans sa gorge. D’un coup de H. le papier froissé en pelote de haine valdingua dans la dune, et s’enterra vivant. H. se tourna vers sa cabane, l’œil exorbité, et partit violer la fille. Adieu, nature dépressive, il était heureux le monstre, dans son humanité lascive. Il pouvait tous les tuer, il était puissant. Même Dieu avait peur de lui.